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Les cinq mots qui me font souffrir


Il y a des fautes qui m’agacent. D’autres que je pardonne. Et puis il y a cinq mots qui, lorsqu’ils sont maltraités, provoquent chez moi une douleur presque physique. Rien de grave, évidemment. Mais assez pour gâcher un mail, une réunion, un post LinkedIn ou parfois même un article entier.



Je sais. Je devrais être plus tolérant.

Les cinq mots qui me font souffrir
La langue évolue. Les usages changent. Les dictionnaires finissent souvent par courir derrière les locuteurs, essoufflés, pour enregistrer ce que nous avons décidé de dire sans leur demander leur avis.

Je l’accepte volontiers. Mais il y a des jours où ma tolérance linguistique atteint ses limites.

Surtout lorsque je lis, dans une seule et même phrase : « Il faut pallier à cette situation conséquente car nous n’avons pas d’autre alternative. »

Là, je ferme les yeux. Je respire. Et je me demande ce que j’ai fait pour mériter cela.

1. « Pallier à » : mon ennemi personnel

Commençons par lui.Pallier à. Pourquoi ce « à » ?

Que vous a-t-il fait, le pauvre verbe pallier, pour que vous lui imposiez cette préposition dont il n’a absolument pas besoin ?

On dit : pallier une difficulté, pallier un manque, pallier une insuffisance.

Point.
Mais notre cerveau adore les analogies. Puisqu’on dit « remédier à », « faire face à », « répondre à », il décide que « pallier » mérite lui aussi son petit « à ».
Eh bien non.

Le français n’est pas une démocratie permanente. Certains verbes n’ont pas voté.
Et « pallier » reste transitif direct.
Je reconnais cependant un avantage à « pallier à » : il permet immédiatement d’identifier ceux qui ont probablement assisté à trop de réunions de management.

2. « Soi-disant » : le mot qui s’auto-proclame

Autre plaisir quotidien : « un soi-disant problème ».
Littéralement, « soi-disant » signifie : qui se dit lui-même tel.
Un soi-disant expert ? Très bien.
Il se présente comme expert.
Un soi-disant spécialiste ? Encore possible.
Il revendique le titre.
Mais un soi-disant problème ?
Depuis quand un problème se lève-t-il le matin pour annoncer :

« Bonjour, je suis un problème » ? Même chose avec « une soi-disant réforme », « une soi-disant innovation », « une soi-disant stratégie ».

Nos objets parlent désormais. Encore quelques années et les budgets tiendront eux-mêmes leurs conférences de presse. Pour les choses, « prétendu », « supposé » ou « présumé » sont souvent plus propres.

Moins spectaculaires, certes. Mais ils ont l’immense avantage de ne pas transformer les concepts en créatures douées de parole.

3. « Censé » et « sensé » : une lettre, deux mondes

Celui-là est magnifique. « Il est sensé venir demain. »

Non. S’il est sensé, cela signifie qu’il est raisonnable.
S’il est censé venir demain, cela signifie qu’on l’attend.
Ce n’est pas tout à fait la même chose.
On peut donc écrire cette phrase délicieuse : « Il était censé faire une proposition sensée. »

Et voilà comment une simple consonne suffit à transformer une obligation en qualité intellectuelle. J’aime beaucoup cette confusion parce qu’elle produit parfois des situations involontairement philosophiques.

« Le gouvernement est sensé présenter sa réforme demain. »

Ah bon ? C’est déjà un jugement politique.

Alors que l’auteur voulait simplement écrire qu’il était censé la présenter.
Une lettre, et l’éditorial commence.

4. « Conséquent » : le mot qui a pris du poids

Celui-là me fascine parce qu’il a presque gagné la bataille.

« Une somme conséquente. »
« Un budget conséquent. »
« Un investissement conséquent. »

Nous savons tous désormais ce que cela veut dire : beaucoup.
Or, traditionnellement, « conséquent » signifie plutôt cohérent, conforme à une logique, en accord avec ce qui précède.

Une personne conséquente est une personne qui assume les conséquences de ses principes.
Elle ne possède pas nécessairement beaucoup d’argent.
Mais l’usage moderne a transformé « conséquent » en haltérophile lexical.
Tout ce qui est conséquent est désormais gros.

Un budget conséquent.
Un salaire conséquent.
Un effort conséquent.

Bientôt : « J’ai mangé un couscous conséquent. »

Après tout, pourquoi pas ? Je ne mène pas une croisade contre cet usage. Il est désormais tellement répandu qu’il finira peut-être par ne plus choquer personne.

Mais quand je peux choisir entre : « un investissement conséquent » et « un investissement considérable », je prends le deuxième. Parce qu’un mot précis coûte exactement le même prix qu’un mot approximatif.

5. « Alternative » : le choix qui oublie qu’il est un choix

Et nous arrivons à mon favori : « Nous n’avons pas d’autre alternative. »

Cette phrase est devenue tellement normale qu’elle siège tranquillement dans les discours politiques, les rapports, les communiqués d’entreprises et les plateaux de télévision.

Une alternative, pourtant, c’est d’abord un choix entre deux possibilités.

Partir ou rester.
Accepter ou refuser.
Investir ou attendre.
Voilà une alternative.

Lorsque vous dites : « Je n’ai pas d’autre alternative », vous êtes souvent en train de vouloir dire : « Je n’ai pas d’autre choix. »

Ce qui est plus court.
Plus clair.
Et accessoirement français.

Mais nous avons développé une étrange maladie administrative : lorsqu’un mot simple existe, nous cherchons immédiatement un mot plus long.

Nous ne décidons plus.
Nous « procédons à un arbitrage ».
Nous n’aidons plus.
Nous « apportons un accompagnement ».
Nous n’avons plus de choix.
Nous avons des alternatives.

Et ensuite, nous organisons une réunion pour simplifier les procédures.

La langue n’a pas besoin d’un tribunal

Que l’on ne se méprenne pas. Je ne réclame pas le retour de la règle sur les doigts.

Je n’ai aucune nostalgie de la dictée punitive, du stylo rouge ni du professeur terrorisant une classe avec le participe passé des verbes pronominaux.

Une langue vivante évolue.
Elle absorbe.
Elle simplifie.
Elle invente.

Elle commet même parfois des fautes tellement nombreuses qu’elles deviennent finalement la règle. C’est ainsi depuis des siècles.

Mais j’ai une petite résistance personnelle : je refuse de croire que la précision soit devenue ringarde.

Les mots ne sont pas seulement des véhicules permettant de transporter approximativement une idée d’un cerveau à un autre.

Ils sont aussi des outils. Et un outil émoussé finit par mal travailler.

Plus notre monde communique vite, plus nous devrions essayer d’écrire juste.

Nous produisons des milliards de messages.
Nous envoyons des mails avant même de les relire.
Nous publions avant de réfléchir.
Nous commentons avant d’avoir compris.

Et désormais, les machines elles-mêmes écrivent avec nous.

Dans ce vacarme, préserver la nuance d’un mot devient presque un acte de résistance.
Alors oui, je continuerai probablement à tiquer devant « pallier à ».
À sourire devant un « soi-disant problème ».
À vérifier deux fois « censé » et « sensé ».
À préférer « considérable » à « conséquent » lorsque je parle d’argent.
Et à chercher désespérément l’autre branche lorsqu’on me présente une « alternative » qui n’en a qu’une.

Je sais parfaitement que cela ne changera pas la marche du monde. Mais permettez-moi au moins une consolation.

Le jour où quelqu’un m’écrira : « Nous sommes censés pallier à un déficit conséquent sans autre alternative »,

je saurai enfin ce qu’est une véritable urgence : trouver un correcteur.


Dimanche 20 Septembre 2026