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Les dix nouveaux commandements à l’ère de l’intelligence artificielle

Avec toute cette intelligence disponible, quelle sagesse sommes-nous encore prêts à construire ?


Nous avons mis des siècles à rendre le savoir accessible. Nous apprenons désormais à vivre avec des machines capables de produire, en quelques secondes, une réponse à presque chaque question. Cette puissance fascine, libère du temps et ouvre des possibilités considérables. Elle nous expose aussi à une tentation : obtenir sans comprendre, publier sans vérifier, décider sans délibérer.



Les dix nouveaux commandements à l’ère de l’intelligence artificielle
Je mesure cette tentation chaque fois que j’utilise l’intelligence artificielle. Je lui demande d’explorer une idée, de structurer une réflexion, de contredire un raisonnement. Puis je me surprends parfois à accepter trop vite une formulation, simplement parce qu’elle est convaincante. La phrase est propre. L’enchaînement paraît logique. Il faut alors retrouver ce petit mouvement intérieur qui consiste à s’arrêter : est-ce juste ? Est-ce vraiment ce que je pense ? Sur quoi cela repose-t-il ?

C’est dans cet espace, entre la réponse reçue et le jugement exercé, que se joue une part de notre liberté.

J’appelle donc ces principes les « dix nouveaux commandements », avec toute la modestie qu’impose une telle expression. Il s’agit d’une proposition de conduite, d’une discipline personnelle et collective pour habiter cette révolution sans nous laisser porter aveuglément par elle.

Premier commandement : tu ne confondras pas réponse et vérité.

Une machine peut parler avec assurance et se tromper avec élégance. Elle peut même donner à une erreur l’apparence rassurante d’un savoir établi. À nous de chercher les preuves, de vérifier les références et de reconnaître ce qui demeure incertain. Dans un monde où les réponses deviennent abondantes, leur examen prend davantage de valeur. Une affirmation répétée par plusieurs outils ne devient pas, par cette seule répétition, un fait.

Deuxième commandement : tu délégueras des tâches sans abdiquer ton jugement.

Nous avons raison de confier aux outils des opérations longues, pénibles ou répétitives. Cette délégation peut nous rendre plus disponibles pour réfléchir et créer. Mais lorsque je signe un texte, que je recommande une mesure ou que je prends une décision, j’en assume les conséquences. « C’est l’IA qui l’a proposé » ne saurait devenir une formule d’exonération. La facilité de produire exige une responsabilité à la hauteur de cette facilité.

Troisième commandement : tu apprendras encore ce que la machine sait faire.

Pourquoi apprendre à rédiger si un logiciel rédige ? Pourquoi comprendre un calcul s’il suffit de le demander ? Parce que nous avons besoin de connaissances pour apprécier la qualité de ce qui nous est livré. Nous devons pouvoir repérer une incohérence, discuter une méthode et imaginer une autre voie. L’apprentissage entretient cette autonomie. Renoncer à comprendre nous placerait dans une dépendance dont nous ne saurions même plus mesurer les limites.

Quatrième commandement : tu préféreras la bonne question à la réponse flatteuse.

Je connais le plaisir de voir une machine développer brillamment une intuition qui m’est chère. Ce plaisir mérite surveillance. Un interlocuteur qui m’approuve constamment peut renforcer mes erreurs autant que mes convictions. Demandons donc aussi : quel argument fragilise mon raisonnement ? Quelle hypothèse ai-je oubliée ? Que répondrait quelqu’un de compétent qui pense autrement ? La contradiction devient féconde lorsqu’on accepte qu’elle puisse réellement nous faire changer d’avis.

Cinquième commandement : tu ne fabriqueras pas une apparence pour tromper autrui.

Une voix, un visage, une image ou un témoignage engagent la confiance. Leur fabrication artificielle peut servir la création, l’humour ou la pédagogie, à condition que le public puisse comprendre ce qu’il regarde. Faire passer une invention pour une preuve relève d’un autre choix. La performance technique ne dispense jamais de s’interroger sur l’intention. Derrière chaque personne trompée, il y a une liberté de jugement que l’on a délibérément faussée.

Sixième commandement : tu protégeras ce qui t’est confié.

Une confidence, un dossier professionnel ou une information personnelle ne deviennent pas disponibles simplement parce qu’une interface permet de les déposer. Nous devons prendre le temps de nous demander ce que nous partageons, avec quel service et pour quelle nécessité. Cette vigilance concerne aussi le travail d’autrui. Pouvoir copier, transmettre ou transformer un contenu ne nous donne pas automatiquement tous les droits sur lui. La confiance se protège avant l’incident.

Septième commandement : tu laisseras aux enfants le temps de chercher.

L’IA peut expliquer patiemment, reformuler et accompagner un apprentissage. Mais l’enfant a aussi besoin de tâtonner, de s’ennuyer un peu devant une difficulté, puis d’éprouver la joie d’avoir compris. Offrir immédiatement la solution peut lui retirer cette expérience. Apprenons-lui à demander un indice, à comparer deux raisonnements, à expliquer avec ses propres mots. Son autonomie se construit dans le chemin parcouru autant que dans le résultat obtenu.

Huitième commandement : tu partageras les bénéfices du progrès.

Le temps gagné et la richesse créée posent une question collective : à qui profitent-ils ? Une transformation réussie doit ouvrir des possibilités à ceux dont le métier change, financer leur formation et reconnaître leur expérience. Nous ne pouvons célébrer l’augmentation des capacités tout en considérant les personnes fragilisées comme un détail de la transition. La qualité du progrès se jugera aussi à notre capacité d’en répartir les gains et d’accompagner ses coûts.

Neuvième commandement : tu demanderas des comptes à ceux qui décident.

Un algorithme peut contribuer à classer des dossiers, à distribuer des ressources ou à évaluer une situation. Les personnes concernées doivent pouvoir comprendre les critères essentiels, signaler une erreur et obtenir un réexamen. Derrière le système, il existe des choix humains : objectifs, données, seuils, conditions d’utilisation. Ces choix doivent avoir des responsables identifiables. L’automatisation ne doit pas faire disparaître l’interlocuteur au moment précis où le citoyen a besoin de lui parler.

Dixième commandement : tu préserveras le droit de penser autrement.

À force de demander les meilleures pratiques, les formulations les plus efficaces et les solutions les plus probables, nous risquons d’adopter les mêmes chemins. Gardons une place pour l’idée maladroite, l’intuition minoritaire et la question qui dérange le cadre. Continuons à lire, à rencontrer, à observer et à discuter hors des interfaces. Une pensée personnelle se nourrit de cette diversité d’expériences, y compris de celles qui résistent à une mise en ordre immédiate.

Ces dix principes me concernent avant de concerner les autres. Je les écris en utilisateur enthousiaste, conscient de ce que ces outils m’apportent et de la vigilance qu’ils me demandent. Je sais aussi qu’il est plus facile de rédiger une règle que de l’appliquer lorsque l’on est pressé, fatigué ou séduit par une réponse qui nous arrange.

Nous pouvons demander à l’intelligence artificielle de nous aider à écrire ces commandements. Leur donner une réalité restera notre affaire : vérifier une information, protéger une personne, assumer une décision difficile, transmettre plutôt que simplement produire. La sagesse se construira dans ces gestes, parfois modestes, souvent exigeants.

Le progrès prendra alors la mesure de ce qu’il nous permet de comprendre, de partager et de préserver.

Avec toute cette intelligence disponible, quelle sagesse sommes-nous encore prêts à construire ?

​Il y a peut être un onzième commandement à ajouter à l'ère de l'Intelligence Artificielle selon mon ami Abdallah Bensmain, journaliste et écrivain :

A l'imposture nul n'est tenu et tu t'interdiras de signer de ton nom une oeuvre générée par une Intelligence Artificielle Générative. Tu rendras à l'IAG ce qui appartient à l'IA et tu ne signeras que les prompts que tu lui as soumis.


Lundi 26 Octobre 2026