L'ODJ Média

Les jeunes NEET marocains : d’une catégorie statistique à une force nationale

Douze propositions pour révéler, former, rémunérer et mobiliser les talents aujourd’hui invisibles


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Le Haut-Commissariat au Plan vient de rappeler l’ampleur d’un phénomène que le Maroc ne peut plus traiter comme une simple question sociale ou comme une catégorie résiduelle du marché du travail. En 2023, près de 2,9 millions de Marocains âgés de 15 à 29 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ils représentaient environ un jeune sur trois dans cette tranche d’âge.

Plus de 72 % étaient des femmes et près des trois quarts ne possédaient aucun diplôme qualifiant.



Ces chiffres sont préoccupants.

Mais les mots utilisés pour les commenter le sont parfois davantage. À force de présenter ces jeunes comme une population perdue, inactive ou problématique, nous risquons de transformer une situation statistique en identité sociale. Or, être NEET n’est pas une identité.

C’est une situation, souvent temporaire, provoquée par le décrochage scolaire, l’absence d’opportunités locales, les difficultés de transition entre formation et emploi, les contraintes familiales ou l’inadéquation entre les diplômes et les besoins économiques.

Le rapport du HCP montre précisément que cette population n’est pas homogène.

Le taux de NEET atteint 25,6 % chez les 15-24 ans, mais il s’élève à 50,2 % chez les 25-29 ans.

Le moment critique se situe donc après 24 ans, lorsque de nombreux jeunes ont quitté l’enseignement sans parvenir à entrer durablement dans la vie professionnelle. Les différences selon le niveau d’instruction sont tout aussi importantes.

En 2023, le taux de NEET atteignait 61,1 % parmi les jeunes ayant seulement suivi l’enseignement primaire, 34,6 % parmi ceux ayant atteint le collège, 19,4 % parmi les jeunes disposant d’un niveau secondaire qualifiant et 23,1 % parmi ceux ayant suivi des études supérieures.

En effectifs, près de 1,73 million de jeunes NEET n’avaient pas dépassé le primaire ou le collège.

Cette diversité interdit les réponses uniformes.

On ne peut pas proposer la même formation à un jeune de 17 ans ayant quitté le collège, à une mère de famille de 27 ans vivant en milieu rural et à un diplômé universitaire au chômage.

Le Maroc devrait donc passer d’une politique générale de l’emploi des jeunes à une stratégie nationale de mobilisation des talents invisibles, articulée autour de douze propositions.

La première consisterait à établir une cartographie nationale individualisée, région par région, commune par commune, selon l’âge, le niveau scolaire, le diplôme, les compétences informelles, la situation familiale, l’accès au numérique et les aspirations personnelles.

Le mot « NEET » ne devrait être utilisé que comme point de départ statistique.

Chaque jeune devrait ensuite être reconnu à partir de ses compétences, de son parcours et de son potentiel.

La deuxième proposition serait de créer un bilan gratuit des compétences et des savoir-faire, y compris ceux qui n’ont jamais été validés par un diplôme.

Savoir réparer un téléphone, réaliser une vidéo, vendre sur les réseaux sociaux, gérer une communauté, broder, travailler le bois, cuisiner, dessiner ou aider dans une entreprise familiale constitue déjà un ensemble de compétences. Le système actuel ne les reconnaît pas suffisamment.

La troisième proposition porterait sur la segmentation des parcours par âge. Pour les 15-18 ans, la priorité devrait rester le retour vers l’éducation, l’apprentissage et les écoles de la deuxième chance.

Pour les 19-24 ans, il conviendrait de proposer des formations professionnelles courtes, une alternance en entreprise et des certifications reconnues.

Pour les 25-29 ans, l’objectif devrait être l’accès rapide à une activité rémunérée, à la reconversion, à l’entrepreneuriat ou à un emploi compatible avec les contraintes familiales.

La quatrième proposition serait d’associer à chaque niveau de diplôme des métiers numériques accessibles.

Les jeunes peu ou pas diplômés peuvent être formés à la réparation des équipements, au câblage, à l’installation de réseaux, à la fibre optique, à la numérisation de documents, à la logistique connectée, au contrôle visuel des données ou à l’assistance technique de proximité.

Les jeunes ayant un niveau collège, lycée ou baccalauréat peuvent accéder au support informatique, à la gestion de boutiques en ligne, à la photographie de produits, au montage vidéo, à l’animation de communautés, à la saisie et au contrôle des données, à l’utilisation professionnelle des outils d’intelligence artificielle, au marketing numérique ou à la cybersécurité de premier niveau.

Les diplômés de l’enseignement supérieur peuvent être orientés vers le développement logiciel, l’analyse des données, l’intelligence artificielle, le cloud, la cybersécurité, la gouvernance des systèmes d’information, la conception de services numériques et l’accompagnement des petites et moyennes entreprises dans leur transformation.

Ces correspondances ne doivent cependant pas devenir rigides. Un jeune sans diplôme peut disposer d’un talent exceptionnel pour la création audiovisuelle ou la programmation. Le niveau scolaire ne doit pas déterminer définitivement le niveau auquel une personne peut prétendre.

La cinquième proposition serait la création d’un contrat national de formation rémunérée. Beaucoup de jeunes ne refusent pas de se former ; ils ne peuvent simplement pas rester plusieurs mois sans revenu. Une allocation mensuelle devrait être versée pendant les formations reconnues, sous réserve d’assiduité, de progression et de réalisation de projets.

Cette rémunération pourrait être complétée par la prise en charge du transport, de la connexion à Internet, du matériel et, lorsque cela est nécessaire, de la garde des enfants.

La sixième proposition serait de rendre les entreprises coresponsables de cette mobilisation. La CGEM ne devrait pas seulement être consultée. Elle devrait s’engager, avec les fédérations professionnelles, dans un pacte quantifié précisant le nombre de jeunes à former, accueillir en alternance, certifier et recruter chaque année.

Il ne s’agit pas d’imposer aux entreprises des profils qu’elles ne pourraient pas employer, mais de leur demander d’exprimer précisément leurs besoins, de participer à la conception des formations et de considérer ces jeunes comme des ressources indispensables au développement industriel, numérique et informationnel du pays.

Le HCP souligne d’ailleurs que la formation seule ne suffit pas lorsque l’économie n’absorbe pas les compétences produites.

Des stages subventionnés, des incitations à l’embauche et une intervention sur la demande de travail sont également nécessaires.

La septième proposition concernerait les usages des réseaux sociaux. Ces jeunes ne sont pas nécessairement éloignés du numérique. Beaucoup utilisent quotidiennement TikTok, YouTube, Instagram, Facebook ou d’autres plateformes. Ils publient des vidéos, photographient des produits, commentent, partagent, montent des séquences et participent à la circulation de l’information. Ils ne sont donc pas en dehors de l’économie numérique.

Ils se trouvent déjà en son sein, mais généralement à sa périphérie économique. Ils produisent de l’attention, des données et des contenus dont les plateformes tirent de la valeur, alors qu’eux-mêmes sont rarement rémunérés.

On pourrait dire, avec toutes les précautions nécessaires, qu’ils sont à la fois les utilisateurs, les contributeurs et parfois les « produits » de ces réseaux. Leurs comportements, leurs préférences et leurs créations alimentent des modèles économiques qui leur échappent.

Le Maroc devrait les aider à passer d’une consommation numérique non rémunérée à une création de valeur reconnue.

La huitième proposition serait donc de reconnaître et d’encadrer le métier de créateur de contenu numérique. Tous les jeunes ne deviendront pas des influenceurs et cela ne doit pas être l’objectif. Mais certains peuvent devenir vidéastes, monteurs, photographes, rédacteurs, animateurs de communautés, producteurs de podcasts, concepteurs de contenus éducatifs, culturels, touristiques ou commerciaux.

Des formations devraient leur apprendre à construire un récit, vérifier l’information, respecter la propriété intellectuelle, protéger les données personnelles, comprendre les modèles de rémunération, négocier avec les marques, facturer leurs prestations et créer une activité formelle.

La création de contenu doit être considérée comme un métier exigeant des compétences, une éthique et une responsabilité.

La neuvième proposition serait de rapprocher ces jeunes des Snahia, des Maâlam et de l’ensemble des métiers de l’artisanat. Des milliers d’artisans possèdent des savoir-faire remarquables, mais manquent parfois de moyens pour les documenter, les présenter et les commercialiser.

À l’inverse, des jeunes maîtrisent les codes des réseaux sociaux sans disposer d’un métier ou d’un produit à valoriser. Leur rencontre permettrait de créer des binômes hybrides : l’artisan transmettrait son geste et son savoir-faire ; le jeune réaliserait les photographies, les vidéos, les catalogues numériques, les boutiques en ligne et la communication.

Certains jeunes pourraient également apprendre le métier artisanal lui-même, tout en lui apportant une dimension numérique. Cette hybridation permettrait simultanément de transmettre le patrimoine, de soutenir les artisans et de créer des activités nouvelles.

La dixième proposition concerne les femmes, qui représentent plus de 72 % des NEET. En 2023, 49,1 % des Marocaines âgées de 15 à 29 ans se trouvaient dans cette situation, contre 18,5 % des hommes.

Une très grande partie des NEET est statistiquement classée parmi les personnes inactives, notamment les femmes au foyer. Le rapport indique que plus de 2 millions des 2,94 millions de NEET étaient inactifs et que les femmes au foyer représentaient 59,5 % de l’ensemble.

Cette catégorie statistique ne permet toutefois pas de distinguer celles qui ont volontairement choisi de ne pas travailler de celles qui souhaiteraient exercer une activité mais en sont empêchées par les responsabilités familiales, la mobilité, l’absence de garde d’enfants ou les normes sociales.

Il faudrait donc proposer, sans contrainte ni stigmatisation, des formations modulaires, des lieux de proximité, des horaires adaptés, du travail à distance lorsque celui-ci est réaliste, des coopératives numériques et des solutions de garde d’enfants.

L’objectif n’est pas d’imposer un modèle de vie, mais de rendre possible un véritable choix.

La onzième proposition serait de mobiliser les Marocains du monde. Des rencontres, physiques et numériques, pourraient associer les jeunes du Maroc et les jeunes issus de la diaspora installée notamment en Espagne, en France, en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas ou en Allemagne.

Ces échanges ne devraient pas entretenir l’idée que la réussite se trouve nécessairement ailleurs. Ils devraient au contraire permettre de faire connaître la réalité de la vie dans les pays d’accueil : les possibilités, mais aussi les difficultés, le coût du logement, les exigences professionnelles, les discriminations éventuelles, la solitude, les démarches administratives et la nécessité de se former continuellement.

Les Marocains du monde pourraient intervenir comme mentors, présenter leurs métiers, ouvrir leurs réseaux, contribuer à des projets entrepreneuriaux et aider les jeunes à comprendre les normes des marchés internationaux.

Cette coopération pourrait aussi permettre la création d’activités au Maroc destinées aux marchés européens et africains, sans encourager une migration irrégulière ou une vision idéalisée du départ.

La douzième proposition, enfin, serait de changer radicalement le message adressé à cette jeunesse. On ne mobilise pas une génération en lui répétant qu’elle constitue un problème, un risque ou une charge.

On la mobilise en lui donnant des perspectives, des responsabilités et une place reconnue dans le projet national.

Nous devrions continuer à répéter à cette jeunesse qu’elle n’est pas une génération perdue.

Nous devrions lui rappeler qu’elle possède des compétences que notre système n’a pas encore su reconnaître.

Nous devrions lui dire que sa créativité, sa maîtrise des usages numériques, sa capacité d’apprentissage, sa connaissance des langues, des cultures locales et des aspirations de sa génération constituent des ressources stratégiques pour le Maroc.

Nous devrions surtout lui répéter qu’elle est indispensable au développement industriel, numérique, culturel et informationnel de notre pays. Le Maroc ne réussira pas sa transformation sans sa jeunesse, et cette jeunesse doit savoir que la Nation compte sur elle. Cette valorisation ne doit pas rester un slogan.

Elle doit se traduire par un engagement national mesurable : un interlocuteur pour chaque jeune volontaire, une formation adaptée, une rémunération pendant le parcours, une expérience professionnelle, une certification et une possibilité réelle d’insertion.

Une telle stratégie suppose une gouvernance commune associant l’État, les régions, les communes, l’ANAPEC, l’OFPPT, les universités, les établissements de formation, la CGEM, les entreprises, les associations, les artisans et les Marocains du monde.

Les résultats devraient être publiés région par région : nombre de jeunes contactés, formés, rémunérés, certifiés, accompagnés et insérés durablement.

Les jeunes qualifiés de NEET ne constituent pas une génération perdue.

Ils représentent une partie essentielle du capital humain marocain que nos institutions, nos entreprises et notre système de formation n’ont pas encore réussi à mobiliser. La question n’est donc pas seulement de savoir combien de NEET compte le Maroc.

Elle est de savoir combien de talents nous sommes prêts à reconnaître, combien de parcours nous sommes prêts à financer et quelle responsabilité nous sommes prêts à leur confier.

Car ce sont aussi ces jeunes sur lesquels le Maroc doit compter. Et ce sont eux qu’il faut convaincre qu’ils sont indispensables à son développement industriel, numérique, culturel et informationnel.


Lundi 3 Août 2026