Il est des chiffres que l'on commente et d'autres que l'on devrait suivre.
La nouvelle Enquête sur la main-d'œuvre (EMO 2026 HCP) appartient à la seconde catégorie. Non parce qu'elle est contestable.
Au contraire : techniquement irréprochable, alignée sur les normes internationales les plus récentes, plus précise que tout ce qui existait avant elle. Mais précisément parce qu'elle est bonne, elle pose une question que sa qualité ne peut pas résoudre.
Prenons les chiffres au sérieux, c'est-à-dire autrement que comme des constats. Le taux d'emploi contre revenu s'établit à 37,3 %. Près des deux tiers de la population adulte marocaine ne se trouve pas dans l'emploi rémunéré.
Le chômage strict touche 10,8 % de la main-d'œuvre. Et apparaît, pour la première fois dans nos statistiques, une catégorie que l'ancienne enquête ne nommait pas : la « main-d'œuvre potentielle » : 884 000 personnes disponibles pour travailler, mais qui ne cherchent pas activement.
Le taux composite de sous-utilisation, qui agrège l'ensemble de ces situations, atteint 22,5 % au niveau national. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, il culmine à 45,3 %. Près d'un jeune sur deux.
Au contraire : techniquement irréprochable, alignée sur les normes internationales les plus récentes, plus précise que tout ce qui existait avant elle. Mais précisément parce qu'elle est bonne, elle pose une question que sa qualité ne peut pas résoudre.
Prenons les chiffres au sérieux, c'est-à-dire autrement que comme des constats. Le taux d'emploi contre revenu s'établit à 37,3 %. Près des deux tiers de la population adulte marocaine ne se trouve pas dans l'emploi rémunéré.
Le chômage strict touche 10,8 % de la main-d'œuvre. Et apparaît, pour la première fois dans nos statistiques, une catégorie que l'ancienne enquête ne nommait pas : la « main-d'œuvre potentielle » : 884 000 personnes disponibles pour travailler, mais qui ne cherchent pas activement.
Le taux composite de sous-utilisation, qui agrège l'ensemble de ces situations, atteint 22,5 % au niveau national. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, il culmine à 45,3 %. Près d'un jeune sur deux.
Ces chiffres ne sont pas neutres.
Chakib Benmoussa, Haut-commissaire au Plan - Pour la première fois dans nos statistiques, une catégorie que l'ancienne enquête ne nommait pas : la « main-d'œuvre potentielle » : 884 000 personnes disponibles pour travailler, mais qui ne cherchent pas activement. Le taux composite de sous-utilisation, qui agrège l'ensemble de ces situations, atteint 22,5 % au niveau national. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, il culmine à 45,3 %. Près d'un jeune sur deux.
Ils disent quelque chose d'essentiel sur la structure du marché du travail. Mais ils ne disent pas tout. Ils ne disent pas pourquoi 884 000 personnes disponibles ne cherchent pas.
Découragement accumulé ? Normes sociales qui maintiennent les femmes à distance, elles représentent la majorité de cette catégorie ? Absence de structures qui les accueilleraient si elles se manifestaient ?
L'enquête ne répond pas à ces questions. Ce n'est pas son rôle. Son rôle, c'est de cartographier. Et elle le fait avec une précision inédite. Mais voilà où le problème commence : nous confondons depuis trop longtemps la précision du diagnostic avec la capacité d'agir.
Nous produisons des enquêtes de plus en plus fines sur des réalités de plus en plus complexes et nous les contemplons avec une satisfaction de géomètre, comme si nommer la vulnérabilité équivalait à la prendre en charge.
Ce n'est pas une critique de la statistique. C'est une question adressée à ce que nous en faisons.
Découragement accumulé ? Normes sociales qui maintiennent les femmes à distance, elles représentent la majorité de cette catégorie ? Absence de structures qui les accueilleraient si elles se manifestaient ?
L'enquête ne répond pas à ces questions. Ce n'est pas son rôle. Son rôle, c'est de cartographier. Et elle le fait avec une précision inédite. Mais voilà où le problème commence : nous confondons depuis trop longtemps la précision du diagnostic avec la capacité d'agir.
Nous produisons des enquêtes de plus en plus fines sur des réalités de plus en plus complexes et nous les contemplons avec une satisfaction de géomètre, comme si nommer la vulnérabilité équivalait à la prendre en charge.
Ce n'est pas une critique de la statistique. C'est une question adressée à ce que nous en faisons.
Pour comprendre ce que l'EMO 2026 révèle réellement, il faut sortir du marché du travail et regarder ce qui s'est passé autour de lui.
Pendant des décennies, un équilibre implicite a structuré la société marocaine. La famille : étendue, cohabitante, multigénérationnelle, absorbait silencieusement ce que ni l'économie ni l'État ne prenaient en charge. Le jeune sans emploi restait dans le foyer familial.
La femme disponible pour travailler mais sans accès réel au marché trouvait dans l'espace domestique une forme d'organisation de son temps. Les transitions, les attentes, les dépendances temporaires s'y logeaient, sans produire immédiatement de rupture visible.
Cet équilibre n'avait rien d'idéal. Il reposait sur des inégalités profondes, sur le travail invisible des femmes, sur une délégation tacite de la protection sociale vers la sphère privée. Mais il avait une fonction décisive : il organisait là où les institutions ne le faisaient pas. Il absorbait ce que le marché du travail ne pouvait intégrer et ce que l'État ne cherchait pas à prendre en charge.
Cette fonction est aujourd'hui en train de se transformer. La famille marocaine se resserre, se nucléarise, se recompose autour d'unités domestiques plus petites, plus autonomes, et plus exposées.
La cohabitation multigénérationnelle recule. Les solidarités se redéploient à distance, de manière plus sélective. Ce mouvement accompagne l'urbanisation, la diversification des parcours, l'évolution des aspirations. Il est le signe d'une modernité réelle.
La femme disponible pour travailler mais sans accès réel au marché trouvait dans l'espace domestique une forme d'organisation de son temps. Les transitions, les attentes, les dépendances temporaires s'y logeaient, sans produire immédiatement de rupture visible.
Cet équilibre n'avait rien d'idéal. Il reposait sur des inégalités profondes, sur le travail invisible des femmes, sur une délégation tacite de la protection sociale vers la sphère privée. Mais il avait une fonction décisive : il organisait là où les institutions ne le faisaient pas. Il absorbait ce que le marché du travail ne pouvait intégrer et ce que l'État ne cherchait pas à prendre en charge.
Cette fonction est aujourd'hui en train de se transformer. La famille marocaine se resserre, se nucléarise, se recompose autour d'unités domestiques plus petites, plus autonomes, et plus exposées.
La cohabitation multigénérationnelle recule. Les solidarités se redéploient à distance, de manière plus sélective. Ce mouvement accompagne l'urbanisation, la diversification des parcours, l'évolution des aspirations. Il est le signe d'une modernité réelle.
Mais cette modernité a un coût que personne ne comptabilise : ce que la famille organisait hier ne disparaît pas.
Cela se déplace. Ce déplacement produit exactement ce que l'EMO 2026 mesure avec une précision nouvelle : des individus dans des zones intermédiaires que ni la famille ni l'État ne prennent en charge.
La main-d'œuvre potentielle, c'est en grande partie cela, le résidu visible d'un amortisseur invisible qui change de nature.
Car le marché du travail marocain avance à trois vitesses qui ne se parlent pas. Il y a le temps de la société, qui se transforme rapidement : les comportements changent, les structures familiales évoluent, les aspirations se diversifient. Il y a le temps de l'économie, qui peine à intégrer une part croissante de la population dans l'emploi formel rémunéré.
Et il y a le temps des institutions, qui continuent de fonctionner selon des logiques séquentielles, réactives, conçues pour un équilibre social qui n'est plus tout à fait celui d'aujourd'hui.
Ces trois temps ne battent pas au même rythme. Et c'est dans l'écart entre eux que se logent les 884 000 personnes de la main-d'œuvre potentielle, les jeunes NEET, les femmes disponibles mais absentes des statistiques de l'emploi actif.
Non pas parce que l'économie serait trop faible, la conjoncture aggrave, elle ne fonde pas, mais parce que personne n'organise la jonction entre ce que la société produit comme trajectoires et ce que les institutions sont capables d'accueillir à temps.
La main-d'œuvre potentielle, c'est en grande partie cela, le résidu visible d'un amortisseur invisible qui change de nature.
Car le marché du travail marocain avance à trois vitesses qui ne se parlent pas. Il y a le temps de la société, qui se transforme rapidement : les comportements changent, les structures familiales évoluent, les aspirations se diversifient. Il y a le temps de l'économie, qui peine à intégrer une part croissante de la population dans l'emploi formel rémunéré.
Et il y a le temps des institutions, qui continuent de fonctionner selon des logiques séquentielles, réactives, conçues pour un équilibre social qui n'est plus tout à fait celui d'aujourd'hui.
Ces trois temps ne battent pas au même rythme. Et c'est dans l'écart entre eux que se logent les 884 000 personnes de la main-d'œuvre potentielle, les jeunes NEET, les femmes disponibles mais absentes des statistiques de l'emploi actif.
Non pas parce que l'économie serait trop faible, la conjoncture aggrave, elle ne fonde pas, mais parce que personne n'organise la jonction entre ce que la société produit comme trajectoires et ce que les institutions sont capables d'accueillir à temps.
La question n'est donc pas d'abord une question de volume.
Davantage de programmes, davantage de budgets, davantage d'enquêtes ; tout cela peut coexister avec la même impasse si le problème de synchronisation n'est pas adressé.
Qui identifie les premiers signaux de décrochage ? Qui assure la continuité entre formation, emploi et accompagnement social ? Qui réduit le délai entre la détection d'une vulnérabilité et sa prise en charge effective ? Aucun dispositif actuel ne répond pleinement à ces questions.
Non par manque de volonté, mais par défaut d'architecture. L'EMO 2026 a rendu visible ce qui ne l'était pas.
Elle a nommé la main-d'œuvre potentielle, quantifié le sous-emploi, cartographié les écarts régionaux avec une précision que l'ancienne enquête ne permettait pas. C'est un progrès réel. Mais une société ne devient pas plus stable en accumulant des cartographies de ses fragilités.
Elle le devient lorsqu'elle se dote des structures capables d'agir au rythme de ses propres transformations. Ce que l'EMO 2026 mesure avec précision, c'est exactement ce qu'un État synchronisé devrait prendre en charge avant que la mesure devienne nécessaire.
Les chiffres sont là. Ils attendent qu'on leur réponde autrement qu'avec d'autres chiffres. *Adnan Debbarh est enseignant de Relations Internationales à l’ISCAE.
PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA
Qui identifie les premiers signaux de décrochage ? Qui assure la continuité entre formation, emploi et accompagnement social ? Qui réduit le délai entre la détection d'une vulnérabilité et sa prise en charge effective ? Aucun dispositif actuel ne répond pleinement à ces questions.
Non par manque de volonté, mais par défaut d'architecture. L'EMO 2026 a rendu visible ce qui ne l'était pas.
Elle a nommé la main-d'œuvre potentielle, quantifié le sous-emploi, cartographié les écarts régionaux avec une précision que l'ancienne enquête ne permettait pas. C'est un progrès réel. Mais une société ne devient pas plus stable en accumulant des cartographies de ses fragilités.
Elle le devient lorsqu'elle se dote des structures capables d'agir au rythme de ses propres transformations. Ce que l'EMO 2026 mesure avec précision, c'est exactement ce qu'un État synchronisé devrait prendre en charge avant que la mesure devienne nécessaire.
Les chiffres sont là. Ils attendent qu'on leur réponde autrement qu'avec d'autres chiffres. *Adnan Debbarh est enseignant de Relations Internationales à l’ISCAE.
PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA
