Légitimité révolutionnaire et confort idéologique
Auréolée d’une guerre de libération survendue, l’Algérie a naturellement trouvé dans les mythes de l’internationalisme révolutionnaire et les récits idéologiques de la guerre froide un confort intellectuel et politique fondé sur des vérités universelles qui se révèleronten revanche lénifiantes.
Cette croyance a durablement dispensé le pouvoir et ses élites d’un examen critique de leurs choix, de leurs limites et de leur impact réel sur le cours des évènements régionaux et internationaux.
Les racines structurelles de l’impasse
Des pesanteurs historiques propres au Front de Libération Nationale (FLN), ainsi que des travers communs aux mouvements révolutionnaires qui n’ont pas épargné le FLN, ont leur part dans le faible développement d’un pays nanti par la nature et par son ancienne puissance occupante.
L’historien algérien Mohamed Harbi, récemment décédé en exil, enfant dissident de cette révolution qui a dévoré nombre des siens, a largement documenté et analysé les dérives duFLN et de la lutte de libération.
Dans ses ouvrages*, il a montré comment derrière la façade du parti-Etat se sontopérées la confiscation du pouvoir et la décimation des historiques et cadres combattants.
Les dirigeants provenant essentiellement de « l’armée » de l’extérieur, ont réussi à capter les rouages de l’Etat à leur profit.
Ils n’ont pas su toutefois éviter trois écueils majeurs dont les conséquences apparaitront au grand jour à partir des émeutes d’octobre 1988, révélant la fragilité profonde d’un système prisonnier - en raison entre autres de ses travers congénitaux - de sempiternelles luttes des clans.
Le premier écueil
L’Algérie n’avait pas besoin des’inventer une préexistence immémoriale ni de sublimer l’occupation ottomane pour asseoir son récit national.
A titre de comparaison, les Etats Unis d’Amérique n’ont pas eu à s’arrimer à une continuité historique millénaire ni à se définir par rapport au Royaume Uni, à l’Espagne ou à la France.
Héritiers d’une culture gréco-romaine plurielle et diverse, ils se sont affranchis de la vieille Europe et des pesanteurs de son histoire pour faire de leur propre mosaïque le socle de leur puissance en deux siècles.
L’Algérie aurait ainsi pu fonder son identité sur la vitalité de son histoire récente, sur l’élan de sa lutte indépendantiste et sur la promesse d’un Etat moderne.
Ses dirigeants et une partie de ses historiens ont préféré aller puiser sa légitimité historique chez les Numides et picorer au Caire, à Moscou et à La Havane les éléments doctrinaux d’un projet idéologique composite, souvent déconnecté des réalités locales.
Le deuxième écueil
L’Algérie héritée de la France - qu’elle revendique par ailleurs en défendant l’intangibilité des frontières héritée de la colonisation - disposait, en plus de l’envie de puissance,de la surface et des moyens de prétendre au leadership régional naturel.
Encore aurait-il fallu privilégier l’investissement économique adéquat, l’intégration régionale et la diplomatie d’influence plutôt que la logique de la confrontation militaire.
Le choix d’un militarisme couteux, conjugué à des orientations économiques peu productives, a conduit le pays à son impasse actuelle.
De la guerre des sables en 1963 à l’instrumentalisation durablede la question du Sahara en vue de contrarier le développement du Maroc, perçu exclusivement comme rival, la politique marocaine de l’Algérie est passée par glissements de la subversion pour affaiblir le voisin au statut d’intérêt stratégique qui a absorbé l’essentiel des moyens et du génie algériens.
A terme, cette rivalité est devenue moins un outil de politique extérieure qu’une hypothèque sur la survie même du régime.
Le troisième écueil
Leadership arabe, leadership africain, leadership tiers-mondiste, Alger s’est rêvé en Mecque des révolutionnaires et refuge de tous ceux qui ont eu maille à partir avec les pouvoirs de leurs propres pays.
Cette ambition, compréhensible dans la conjoncture internationale de 1960, 1970, voire 1980, s’est progressivement transformée en impasse idéologique.
Beaucoup d’autres pays et bien des élites y ont succombé.
Engluée dans une utopie panarabiste mâtinée du socialisme révolutionnaire en vogue, l’Algérie s’est retrouvée, sans toujours s’en rendre compte, du mauvais côté de l’histoire.
La conjoncture internationale de la guerre froide peut donc expliquer, sinon excuser ces errements.
Mais cette excuse cesse d’être recevable après la chute du mur de Berlin en 1989 et l’implosion de l’Union soviétique deux ans plus tardouvrant la voie à la démocratisation de la zone d’influence traditionnelle de Moscou.
Ironie tragique : c’est précisément à ce moment que le pouvoir militaire algérien mettait brutalement fin à la parenthèse pluraliste.
Si les émeutes du 5 octobre 1988 l’ont conduit sur la voie de l’ouverture démocratique, le putsch tiers-mondiste du 11 janvier 1992 constitue dans l’histoire de l’Algérie, à contre sens de l’histoire, une rupture sans circonstances atténuantes.
Alors que l’utopie socialiste avait épuisé son charme et cassé ses ressorts, et que les pays de l’Europe, et d’autres satellites d’Asie, se sont émancipés les uns après les autres des carcans idéologiques pour se convertir au multipartisme politique et à l’économie de marché, les généraux algériens prenaient le chemin inverse, plongeant le pays dans une atroce guerre civile, économiquement onéreuse et socialement dévastatrice.
Depuis lors l’histoire de l’Algérie semble figée. Une formule, paraphrasée, de l’écrivain Allemand Erich Maria Remarque, entrée dans la postérité, exprime l’état des lieux : A l’Est, rien de nouveau.
*Notamment Le FLN, mirage et réalité, son livre le plus connu démontant le récit officiel / Aux origines du FLN consacré à la genèse du mouvement national algérien.
PAR NAIM KAMAL/QUID.MA
