Je croyais avancer d’un point à un autre. Avec le temps, je découvre que j’ai surtout vibré, rebondi, traversé — porté par un souffle dont je ne suis pas toujours le maître.
J’ai longtemps imaginé ma vie comme une ligne. Un commencement, des étapes, une destination. Sur cette ligne, il fallait avancer, apprendre, construire, réussir, puis transmettre. Les accidents devaient rester des accidents : quelques écarts sur un parcours dont je pensais pouvoir tenir le tracé.
Aujourd’hui, cette représentation me paraît bien pauvre. Lorsque je regarde derrière moi, je ne vois aucune ligne droite. Je vois des élans, des hésitations, des engagements qui m’ont emporté plus loin que prévu. Je vois des projets auxquels j’ai consacré beaucoup de moi-même et dont il ne reste presque rien. D’autres choses, auxquelles j’avais prêté peu d’attention, continuent pourtant de vivre en moi.
Alors une autre image s’impose : ma vie serait une onde qui se propage dans un tunnel, quelque part dans l’espace et dans le temps.
Cette image n’a aucune prétention scientifique. Elle me permet simplement de mieux approcher ce que je ressens. J’avance, mais mon mouvement tremble. Je rencontre une paroi, je rebondis. Je contourne un obstacle et, parfois, je tourne longtemps autour de ce que je n’arrive pas à comprendre. Vu de l’extérieur, je dois donner l’impression de me répéter. Il m’arrive de le penser moi-même.
Pourtant, le temps a passé entre deux tours.
Je peux revenir dans une rue, reprendre une conversation, retrouver une inquiétude ancienne. Je ne reviens jamais à l’instant où je les ai vécues pour la première fois. Quelque chose s’est déplacé. Mon regard, ma fatigue, mon attente. Même mes souvenirs changent à mesure que je les visite.
C’est peut-être ce qui me trouble le plus : l’onde ne recule jamais, alors que l’esprit passe une partie de sa vie à regarder derrière lui.
Je retourne souvent vers celui que j’ai été. Je lui demande pourquoi il a tant insisté, pourquoi il n’a pas parlé, pourquoi il a parlé trop tôt. Je lui reproche certaines naïvetés avec l’assurance commode de celui qui connaît la suite. Puis j’essaie d’être juste. Cet homme-là ne disposait ni de mon recul ni de mes désillusions. Il avançait avec ses moyens du moment. Je lui dois aussi ce qui m’a permis d’arriver jusqu’ici.
Mon tunnel, lui, n’a jamais eu une température constante.
Il y a eu la chaleur des rencontres, cette sensation très simple que la présence de quelqu’un rend le monde plus habitable. Il y a eu des enthousiasmes partagés, des conversations qui ouvraient une fenêtre dans une journée fermée. Et puis des refroidissements. Un silence qui s’installe. Une confiance qui se retire. Un lieu familier dans lequel on découvre soudain qu’on n’a plus tout à fait sa place.
Je me croyais parfois devenu plus faible, alors que j’avais surtout traversé une longue période sans chaleur.
Je sais aussi que je transporte mon propre climat. Mes impatiences, mes exigences, mes façons de me taire peuvent rendre le passage difficile aux autres. À force de raconter ce que les circonstances nous font subir, nous risquons d’oublier ce que notre présence produit autour de nous. Cette pensée m’oblige à un peu de modestie. Je ne suis pas seulement celui qui heurte les parois. J’ai pu, moi aussi, être une paroi pour quelqu’un.
Dans ce tunnel, mon onde a connu des dépressions. Des moments où tout semblait perdre de son relief. Je continuais à travailler, à proposer, à répondre. Les journées se remplissaient ; leur sens, lui, devenait plus difficile à saisir. Il m’arrivait de confondre le mouvement avec l’élan. Parce que j’étais occupé, je supposais que j’étais porté.
Avec le recul, je reconnais ces périodes à une question qui revenait discrètement : pourquoi est-ce que je fais encore cela ?
Je n’ai pas toujours su répondre. J’ai parfois ajouté une tâche pour ne pas entendre la question.
Et cependant, quelque chose continuait. Un souffle.
Je ne sais pas l’expliquer tout à fait. Il peut revenir à travers une idée, une présence, une phrase lue au bon moment. Il peut tenir à l’envie de comprendre encore, à la foi, à l’affection, au désir de finir un travail. Certains jours, il prend une forme minuscule : se lever, ouvrir les volets, accepter que la journée ait quelque chose à nous apprendre.
J’ai cru longtemps que ce souffle dépendait entièrement de ma volonté. L’âge m’a rendu moins catégorique. Nous recevons beaucoup de ce qui nous tient debout. Une attention peut nous rendre une énergie que des semaines d’effort n’avaient pas su retrouver. Nous ne savons d’ailleurs pas toujours qui nous a aidés à continuer, ni qui a continué un peu grâce à nous.
Reste ma finitude.
Le mot m’accompagne désormais avec davantage de précision. Je comprends mieux ce qu’il signifie lorsque je mesure le temps nécessaire à un projet et celui que je suis encore prêt à lui consacrer. Tout ne pourra pas être entrepris. Certaines explications n’auront pas lieu. Quelques malentendus resteront sans réponse. Il faudra laisser des pages ouvertes.
Cette conscience me rend parfois inquiet. Elle m’aide aussi à choisir. Je commence à hésiter avant de donner plusieurs heures de ma vie à une contrariété qui n’en mérite pas autant. Je m’interroge sur les fidélités que je poursuis par habitude, sur les combats auxquels je prête encore mon énergie. Je voudrais réserver une place à ce qui me nourrit, sans devoir constamment en justifier l’utilité.
Le passé résonne dans mon tunnel. Le futur reste hors de portée de mon regard. Entre les deux, il y a cet instant où j’écris, avec ce que je porte encore et ce que je commence à déposer.
Je n’aurai pas maîtrisé tout le parcours. J’aurai parfois heurté durement ses murs. Mais j’espère avoir laissé quelques passages plus faciles, quelques idées utilisables, un peu de chaleur.
Pour l’heure, le souffle est là.
Je le sens dans ce besoin de chercher une image pour comprendre ma vie, puis de la partager. Mon onde poursuit son chemin. Je ne connais pas la longueur du tunnel. Aujourd’hui, j’essaie surtout d’être présent à ce qu’il me reste à traverser.
L’ODJ MÉDIA — Chronique personnelle
Adnane Benchakroun