Bargach Larbi
En ce qui concerne l’écart de développement entre le Maroc et l’Espagne, il se creuse. En effet, le déséquilibre économique, qui remonte au début du XIXᵉ siècle, s’est aggravé depuis l’adhésion de l’Espagne à l’Union européenne. Une des raisons est financière. Depuis 1986, l’Espagne a reçu entre 350 et 400 milliards d’euros d’aides de l’Europe.
Cette aide lui a permis de financer, de transformer et de moderniser toute son infrastructure : autoroutes, train à grande vitesse, ports, modernisation des circuits commerciaux, lutte contre la contrebande, etc. Les gouvernements espagnols ont reçu des sommes considérables des :
Cette aide lui a permis de financer, de transformer et de moderniser toute son infrastructure : autoroutes, train à grande vitesse, ports, modernisation des circuits commerciaux, lutte contre la contrebande, etc. Les gouvernements espagnols ont reçu des sommes considérables des :
• Fonds de cohésion : c’est un programme de subventions non remboursables. Il a totalisé pour l’Espagne 211 milliards d’euros.
• Plans de relance post-Covid NextGenerationEU, pour lequel l’Espagne a reçu 163 milliards d’euros, dont 80 Md€ de subventions pures.
• Politique agricole commune (PAC) : un programme de soutien aux agriculteurs, pour le reliquat des sommes reçues. C’est le budget le plus important de l’Union européenne.
Pour se mettre à niveau sur le registre des infrastructures, le Maroc a dû s’endetter pour des dizaines d’années et aggraver le service de la dette, déjà préoccupant. Il n’a commencé à le faire sérieusement que depuis une vingtaine d’années. Il fallait faire face à d’autres priorités. Les seules aides dont il a bénéficié sont limitées, quoique précieuses. Elles émanent essentiellement des pays du Golfe, qui, entre 2012 et 2016, ont versé au Trésor marocain 5 milliards de dollars. Le Maroc a également bénéficié d’un stock d’IDE (investissements directs étrangers) totalisant 16 milliards de dollars. Ce n’est pas le même effet que les aides : les investisseurs étrangers exigent un rendement, c’est-à-dire un mécanisme beaucoup moins propice au rattrapage rapide. Pour compléter le tableau, il faut préciser que les fonds européens sont programmés sur des cycles pluriannuels stables. Ils garantissent au bénéficiaire une visibilité de long terme. Les aides au Maroc sont souvent liées aux conjonctures géopolitiques. En fait, un pays émergent, même attractif et bien géré comme le Maroc, ne peut rivaliser seul avec la mécanique de convergence d’un bloc supranational comme l’Europe.
L’immigration a aussi participé à l’aggravation des écarts. Bien que les transferts des Marocains à l’étranger permettent d’équilibrer la balance des paiements, l’immigration n’a pas que des bons côtés. Il y a la face visible sur laquelle se focalisent les médias. Elle concerne les déplacements de masse d’une jeunesse vulnérable, sans diplôme et sans perspectives, poussée à l’exil. Il y a aussi une face cachée, la plus dommageable pour le développement du Sud global. C’est celle de l’exode massif des compétences et des savoir-faire. Chaque année, des milliers de médecins, d’ingénieurs et d’universitaires, formés à grands frais par l’État marocain, s’expatrient vers l’Europe, leur diplôme en poche. Ils privent le pays de ses cadres essentiels. Ils appellent ça « l’immigration choisie » ; c’est un vol manifeste de la matière grise du pays. Un autre phénomène, tout aussi impactant, concerne l’hémorragie des métiers manuels et techniques. La migration des artisans, maçons, cuisiniers et restaurateurs qualifiés crée une pénurie silencieuse de main-d’œuvre locale. Elle affaiblit les secteurs moteurs de l’économie marocaine. C’est un transfert direct de capital humain du Sud vers le Nord. Il est également extrêmement dommageable.
L’Europe doit changer d’approche et traiter la question sous un axe de codéveloppement durable. La gestion des flux migratoires ne peut reposer uniquement sur la surveillance des frontières. Il faut rééquilibrer les flux commerciaux et l’Europe doit investir massivement dans les infrastructures locales pour fixer les compétences sur place.
Ceci dit, il n’est pas question de disculper le Maroc de ses responsabilités ; il s’agit de les mettre en perspective pour expliquer à nos voisins du Nord qu’il faut, de temps en temps, lâcher du lest. Le combat ridicule que mène la Fédération espagnole pour accueillir la finale de la Coupe du monde 2030 au Bernabéu est symptomatique d’une volonté de ne rien céder, même sur le symbolique. Le Bernabéu restera, finale ou pas, le stade le plus emblématique du football mondial, avec Wembley ; donner de la visibilité au stade Hassan II le fera grandir. Ne dit-on pas que « donner, c’est recevoir deux fois : une fois du bien que l’on fait, l’autre du bien que l’on se fait » ?