Maroc IA 2030 : douze régions pour agir


Des skills aux artefacts, concrétiser une IA sociale et frugale au bénéfice de tous les Marocains

Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France.

Je tiens à saluer à nouveau la création au Maroc d’un ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration, et à rappeler ma satisfaction quant à la nomination de M. Ahmed Rahhou à sa tête. Cette évolution donne une portée institutionnelle forte à un enjeu décisif pour l’avenir de notre pays.



Je suis convaincu que M. Rahhou est l’homme de la situation pour conduire cette nouvelle étape.

J’ai confiance dans sa capacité à partir des concepts proposés et des initiatives engagées, à les améliorer, à les adapter aux réalités marocaines et, surtout, à les traduire en réalisations concrètes sur le terrain.

Je suis sûr qu’il saura orienter cette dynamique vers des bénéfices tangibles pour tous les Marocains, dans les douze régions du Royaume.

C’est dans cet esprit constructif que s’inscrit ma contribution. La réussite de Maroc IA 2030 prendra forme dans une démarche administrative simplifiée, une exploitation agricole mieux accompagnée, une coopérative renforcée, un jeune formé à un métier ou un service public plus accessible.

L’ambition nationale trouvera sa pleine valeur dans ces améliorations vécues au quotidien.

Pour y parvenir, je propose d’enrichir la stratégie et d’en préciser les modalités d’exécution à partir des besoins du terrain.

L’amélioration des dispositifs et leur adaptation au contexte marocain doivent accompagner leur mise en œuvre. Les expériences locales permettront ainsi de faire évoluer les orientations nationales, dans une démarche continue d’apprentissage et de responsabilité.

Cette perspective prolonge celle que je développe dans le tome II de Wald Maâlam du numérique, consacré à l’intelligence artificielle frugale, à la chaleur des hammams, aux territoires et à la souveraineté.

J’y imagine les douze régions comme douze ateliers : des lieux où l’on produit, apprend, transmet et rend compte. Une IA sociale et frugale y prend sens par les services qu’elle rend, les capacités qu’elle développe et l’attention qu’elle porte aux ressources qu’elle mobilise.

Deux notions permettent de donner une traduction opérationnelle à cette vision : les skills et les artefacts.

Dans les environnements d’agents d’IA, un skill désigne un ensemble organisé d’instructions et de ressources permettant de guider une catégorie de tâches. Il peut réunir une méthode, des exemples, des modèles de documents et des opérations de vérification. Il rend une manière de travailler réutilisable.

Un artefact désigne une réalisation identifiable issue du travail avec le système :

Un document, un tableau de bord, une présentation, une application ou un outil interactif. Il peut être examiné, corrigé, partagé et utilisé.

Le skill organise donc une méthode ; l’artefact matérialise un résultat. Pour le Maroc, leur intérêt réside dans la possibilité de relier nos savoirs professionnels à des réalisations utiles et vérifiables. Cette formalisation ne transfère cependant au système ni le vécu des professionnels, ni leur discernement, ni leur responsabilité.

Prenons une commune. Ses agents connaissent les procédures, les pièces nécessaires, les difficultés récurrentes et les questions des habitants. Avec leur participation, une partie de ces connaissances pourrait être organisée dans un skill, à partir de documents officiels actualisés.

Celui-ci guiderait la préparation d’explications accessibles et le repérage des pièces manquantes.

L’artefact pourrait prendre la forme d’un guide pratique ou d’un outil d’accompagnement.

Sa valeur serait appréciée à partir de questions concrètes : les habitants comprennent-ils mieux les démarches ? Les dossiers incomplets diminuent-ils ? Les agents disposent-ils de davantage de temps pour traiter les situations complexes ? Les personnes éloignées du numérique bénéficient-elles toujours d’un accompagnement humain ?

Une orientation stratégique devient alors un service dont les effets peuvent être observés.

Cette démarche pourrait se développer dans les douze régions, avec des exigences nationales communes et des priorités définies localement.

Chaque territoire doit pouvoir identifier ses besoins, associer ses professionnels et déterminer les résultats attendus.

Les villes moyennes, les communes rurales, les quartiers périphériques et les zones éloignées doivent participer à cette construction dès son lancement.

Les usages possibles sont nombreux : aider les artisans à préparer leurs catalogues, accompagner les coopératives dans l’organisation de leurs documents, soutenir les enseignants dans la préparation de ressources pédagogiques, faciliter l’information administrative ou améliorer le suivi des consommations d’eau et d’énergie.

Chaque projet doit être construit avec ses bénéficiaires et évalué dans ses conditions réelles d’utilisation.

Adapter l’IA au Maroc exige de tenir compte des langues, des pratiques professionnelles, des équipements disponibles, de la connectivité et des capacités financières.

La qualité des productions doit être vérifiée en arabe, en amazighe et en darija selon les usages concernés.

L’accessibilité doit également intégrer les personnes en situation de handicap, les difficultés de lecture et le besoin de médiation.

Dans mon tome II, je propose des nœuds régionaux d’IA frugale, dont la dimension correspond aux services à rendre.

Ces nœuds pourraient s’appuyer sur des infrastructures existantes, mutualiser certaines ressources et associer calcul, formation, maintenance et accompagnement des métiers. Une coordination nationale permettrait de partager les moyens et les expériences, tout en préservant les adaptations territoriales.

La récupération de la chaleur des serveurs illustre cette approche. J’explore dans le livre son utilisation pour des hammams, des piscines, des serres ou des bâtiments publics. Cette perspective relie une infrastructure numérique à un besoin de proximité.

Sa pertinence doit être vérifiée à partir des distances, des températures disponibles, des besoins thermiques, des coûts de raccordement et de la continuité du service.

Un skill pourrait guider la collecte des informations et les vérifications nécessaires à l’examen d’un tel projet. L’artefact serait un dossier technique et économique, puis un tableau de suivi. L’expertise des professionnels resterait déterminante pour décider de l’investissement. La récupération de chaleur devrait valoriser un calcul utile, dont le besoin aurait été préalablement établi.

Cette exigence rejoint les trois questions qui structurent la frugalité dans mon ouvrage : le recours à l’IA est-il nécessaire ?

Les moyens mobilisés sont-ils proportionnés ? Les conséquences environnementales et sociales sont-elles acceptables ? Une meilleure organisation ou un logiciel simple peuvent parfois répondre au besoin. Choisir la solution appropriée constitue déjà un acte de bonne gouvernance.

Pour donner une trajectoire concrète à cette ambition, je propose une progression jusqu’en 2030.

En 2027, chaque région pourrait constituer un premier portefeuille limité de projets, chacun doté d’un responsable, d’un budget, d’une situation de référence et de critères de réussite. Cette étape permettrait de documenter les méthodes des professionnels et de construire les premiers skills adaptés aux métiers concernés.

En 2028, les réalisations seraient expérimentées avec les agents, les entreprises et les habitants. Les gains obtenus, les erreurs, les difficultés d’accès et les coûts de fonctionnement feraient l’objet d’une évaluation partagée.

En 2029, les solutions ayant démontré leur utilité pourraient être étendues et transmises à d’autres territoires. Les adaptations nécessaires seraient documentées afin que chaque région bénéficie des enseignements des autres.

En 2030, un bilan public permettrait d’apprécier les services améliorés, les compétences durablement installées et les ressources consommées.

Ce calendrier constitue une proposition de contribution à la mise en œuvre, à ajuster avec les acteurs concernés et les programmes engagés.

La formation doit traverser chacune de ces étapes. Dans Wald Maâlam, je défends le compagnonnage numérique : apprendre en réalisant des tâches utiles, sous supervision, avec une responsabilité progressive. Les ateliers régionaux pourraient former des jeunes à documenter une procédure, vérifier une production, maintenir un outil et accompagner ses utilisateurs.

Cette transmission pourrait associer les professionnels expérimentés, les établissements de formation, les entreprises et les Marocains établis à l’étranger. Leurs connaissances, leurs expériences et leurs vécus trouveraient une place concrète dans les projets des douze régions.

Chaque réalisation devrait préciser qui valide les méthodes, actualise les ressources, contrôle les résultats et répond des erreurs. Son financement devrait couvrir la maintenance, la formation et l’accompagnement dans la durée. Un service utile doit pouvoir continuer à fonctionner après son lancement.

Les actions concrètes méritent d’être valorisées à partir de preuves compréhensibles : temps économisé, qualité améliorée, personnes accompagnées, emplois créés, compétences acquises, consommations d’énergie et d’eau, chaleur effectivement réutilisée. Les équipes locales doivent être reconnues pour les résultats obtenus et les enseignements qu’elles transmettent.

C’est cette dynamique que je souhaite voir s’amplifier sous l’impulsion de M. Rahhou : une ambition nationale traduite en capacités d’action dans chaque territoire, avec des responsabilités identifiées et des bénéfices partagés.

Les skills pourraient aider à organiser et à transmettre nos méthodes. Les artefacts permettraient d’en examiner les réalisations. Les femmes et les hommes en assureraient le sens, la qualité et la responsabilité.

Dans chaque région, l’atelier de Wald Maâlam pourrait alors prendre une forme contemporaine : un lieu où le savoir se transmet, où la technique respecte les ressources et où le travail accompli se juge à ce qu’il apporte aux autres.


Mardi 27 Octobre 2026

La Rédaction
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