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Maroc : « Takamoul », le pari de réunir les jeunes sans emploi et les petits entrepreneurs de l’informel


Rédigé par La Rédaction le Dimanche 11 Octobre 2026

Porté par la Fondation Moubadara pour les jeunes et l’entrepreneuriat et le Forum de Tanger pour le dialogue, le programme Takamoul propose une approche originale de l’insertion économique : associer l’expérience des professionnels de l’informel aux compétences des jeunes éloignés de l’emploi. Une initiative qui entend traduire les orientations royales en solutions concrètes sur le terrain.



Et si une partie de la réponse au chômage des jeunes se trouvait précisément dans cette économie informelle que le Maroc cherche depuis des décennies à restructurer ?

Maroc : « Takamoul », le pari de réunir les jeunes sans emploi et les petits entrepreneurs de l’informel
C’est le pari du programme Takamoul (تكامل), dont les orientations viennent d’être présentées dans un document daté du 10 octobre 2026 à Tanger, signé par le Dr Idriss Qorich, président du Forum de Tanger pour le dialogue, et Moncef Kettani, président fondateur de la Fondation Moubadara pour les jeunes et l’entrepreneuriat (FMJE).

Cette initiative intervient au lendemain du discours royal du 9 octobre, à l'occasion de l'ouverture de la session parlementaire. Ses promoteurs y voient un appel à accélérer l'emploi des jeunes, la modernisation du tissu productif et la réduction des disparités territoriales.

Mais au-delà de cet alignement institutionnel, Takamoul avance une idée économique intéressante : plutôt que de traiter séparément le chômage des jeunes et les difficultés des petites activités informelles, pourquoi ne pas faire de leur rapprochement un levier de création de richesse ?

Deux fragilités économiques, une complémentarité possible
Le diagnostic repose sur l'existence de deux catégories d'acteurs disposant de ressources insuffisamment exploitées.

D'un côté, les propriétaires d'unités de production informelles (UPI) : artisans, commerçants, petits professionnels et entrepreneurs qui possèdent une expérience concrète de leur métier, une clientèle et parfois un véritable savoir-faire, mais restent confrontés à des obstacles de financement, d'organisation, de gestion et d'accès aux marchés.

De l'autre, les jeunes NEET (Not in Employment, Education or Training), c'est-à-dire ceux qui ne travaillent pas, ne poursuivent pas d'études et ne suivent aucune formation.

Le programme propose de constituer des binômes économiques productifs associant un professionnel expérimenté à un jeune susceptible d'apporter de nouvelles compétences.

Le premier transmettrait sa connaissance du métier et du marché. Le second pourrait contribuer à la gestion, à la commercialisation, à l'utilisation des technologies numériques et à l'innovation.

L'objectif n'est donc pas uniquement de procurer une activité professionnelle à un jeune. Il s'agit également d'accompagner la transformation progressive d'une unité informelle en très petite ou petite entreprise structurée, compétitive et durable.

Cette approche présente un intérêt particulier : elle part des activités économiques existantes, plutôt que de miser exclusivement sur la création de nouvelles entreprises.

L'université appelée à sortir de ses murs
Autre originalité du projet : le rôle attribué aux universités, aux établissements de formation professionnelle et aux institutions de recherche.

Leur mission ne se limiterait pas à former les jeunes ou à accompagner individuellement les binômes.

Elles seraient également invitées à analyser les écosystèmes économiques locaux : chaînes d'approvisionnement, conditions de financement, équipements, technologies, accès aux marchés et relations avec les grandes entreprises.

Des enseignants-chercheurs, étudiants et experts pourraient ainsi réaliser des diagnostics territoriaux et proposer des solutions adaptées aux réalités de chaque secteur.

Cette dimension pourrait permettre de dépasser une limite fréquente des politiques d'accompagnement entrepreneurial : former des individus sans nécessairement modifier les conditions économiques qui empêchent leur activité de se développer.

Car une petite entreprise ne devient pas compétitive uniquement parce que son dirigeant maîtrise mieux la comptabilité ou les outils numériques. Encore faut-il qu'elle dispose de débouchés commerciaux, de financements accessibles et d'un environnement favorable.

Un programme à vocation nationale, mais ancré dans les territoires
Bien que présenté à Tanger, Takamoul affiche une ambition nationale.

Ses promoteurs souhaitent ouvrir le dispositif à toutes les régions du Royaume désireuses de s'y associer, en tenant compte des spécificités économiques, sociales et territoriales.

Le programme appelle à mobiliser les collectivités territoriales, les chambres professionnelles, les établissements universitaires, les institutions publiques, les associations et les entreprises privées.

L'enjeu est de construire des partenariats capables d'inscrire les petites unités productives dans des chaînes de valeur plus structurées.

Cette territorialisation constitue un élément important du dispositif. Les besoins d'un artisan de Fès, d'un petit commerçant de Casablanca ou d'un professionnel installé dans une commune rurale ne sont pas identiques.

Une politique uniforme risquerait de reproduire les difficultés des programmes standardisés. Takamoul entend, au contraire, privilégier des réponses construites à partir des réalités locales.

De l'intention à l'exécution : les questions qui restent ouvertes
Si l'architecture intellectuelle du programme apparaît cohérente, plusieurs interrogations demeurent.

Le programme présenté par les deux organismes porteurs expose une vision et des orientations, mais ne précise pas encore le nombre de jeunes concernés, les moyens financiers mobilisés, le calendrier opérationnel ou les modalités exactes de sélection et d'accompagnement des binômes.

La question du statut économique du jeune associé à l'entrepreneur mérite également d'être clarifiée. S'agira-t-il d'un salarié, d'un apprenti, d'un associé ou d'un futur repreneur d'activité ?

De même, la formalisation progressive des unités informelles suppose de traiter des questions sensibles : fiscalité, protection sociale, obligations administratives et accès au crédit.

Le risque serait de demander à de petites structures de supporter immédiatement les coûts de la formalisation sans leur garantir les gains de productivité et les débouchés nécessaires.

Enfin, la réussite du dispositif devra être évaluée à travers des indicateurs concrets : nombre de binômes effectivement constitués, insertion professionnelle durable, entreprises formalisées, progression des revenus et pérennité des activités accompagnées.

Ces éléments ne constituent pas une remise en cause du projet. Ils représentent les conditions nécessaires à son passage d'une démarche mobilisatrice à une politique économique mesurable.

Une autre manière de penser l'insertion économique
L'intérêt principal de Takamoul réside finalement dans son changement de perspective.

Au lieu de considérer le jeune sans emploi comme un simple bénéficiaire de formation et l'entrepreneur informel comme un acteur qu'il faudrait uniquement régulariser, le programme propose de reconnaître chez chacun une ressource économique complémentaire.

L'expérience professionnelle devient un capital à transmettre. Les compétences nouvelles deviennent un instrument de modernisation. Et l'entreprise existante devient un espace potentiel d'insertion et de croissance.

Pour Idriss Qorich et Moncef Kettani, l'ambition est désormais de renforcer les partenariats et de poursuivre le développement de cette initiative dans le prolongement des orientations royales.

Reste à démontrer que cette complémentarité peut fonctionner à grande échelle.

Car le véritable test de Takamoul ne sera pas le nombre d'institutions qui adhéreront à sa philosophie, mais le nombre de jeunes qui trouveront une activité durable et de petites entreprises qui réussiront effectivement leur transformation.

C'est à cette condition que le programme pourra contribuer à rapprocher deux mondes économiques qui, jusqu'ici, se croisent quotidiennement sans toujours parvenir à construire un avenir commun.




Dimanche 11 Octobre 2026