Un accord stratégique à Rabat pour une gestion anticipée
Vendredi 23 janvier à Rabat, les ministères de l’Agriculture et de l’Inclusion économique, l’ANAPEC et la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (COMADER) ont signé une convention-cadre ambitieuse. L’objectif : dépasser la gestion ponctuelle des besoins et instaurer une planification anticipée des besoins en main-d’œuvre agricole, en particulier saisonnière.
Ce cadre, qui s’étend sur trois ans renouvelables, vise à structurer l’emploi par filière et par territoire, pour rapprocher efficacement l’offre et la demande de travail. L’ANAPEC se voit confier un rôle central d’intermédiation, facilitant le recrutement de travailleurs formels, déclarés et mieux accompagnés dans leur parcours professionnel.
Pour les acteurs du terrain, ce changement de paradigme est attendu depuis longtemps. Jusqu’ici, la recherche de main-d’œuvre était souvent improvisée, dépendante d’intermédiaires et exposée aux aléas de la disponibilité locale. Cette nouvelle approche structurée tend à apporter une cohérence indispensable à un marché du travail fragmenté.
Un secteur agricole en tension
Les difficultés de recrutement ne sont pas une vue de l’esprit. Dans plusieurs régions agricoles Loukkos, Gharb, Souss la quête de travailleurs saisonniers s’est intensifiée. De plus en plus, les exploitants peinent à constituer des équipes complètes aux périodes critiques de récolte, de taille ou de traitements, des opérations qui demeurent majoritairement non mécanisables et requièrent une main-d’œuvre nombreuse.
Conséquence tangible : certains producteurs auraient réduit leurs surfaces cultivées de fraises, par exemple, de 3 700 hectares en 2022 à environ 2 300 hectares en 2025, précisément à cause de la difficulté à mobiliser suffisamment de travailleurs pour les récoltes intensives.
Cette pénurie, selon les représentants du secteur, a parfois un impact plus fort que le manque d’eau lui-même, autre grande menace pour l’agriculture marocaine.
Coûts, pertes et concurrence des autres secteurs
Le manque de main-d’œuvre ne se contente pas de retarder les opérations : il gonfle les coûts de production. Les employeurs doivent offrir des salaires plus élevés ou recourir à des prestataires externes, ce qui pèse sur leurs marges. Dans certaines régions, des agriculteurs doivent engager des travailleurs à des centaines de kilomètres, avec des dépenses logistiques considérables.
Selon des acteurs du secteur, des pertes de jusqu’à 15 % de volume à la récolte ne sont pas rares lorsque les fenêtres opérationnelles ne sont pas respectées un chiffre confirmé par plusieurs producteurs confrontés à l’absence de main-d’œuvre au moment décisif de la cueillette.
De surcroît, d’autres secteurs comme la construction, le BTP ou l’industrie attirent une partie des travailleurs potentiels, séduits par des emplois plus stables ou mieux rémunérés, aggravant une concurrence qui fragilise davantage l’agriculture.
L’emploi rural sous contrainte sociale et structurelle
L’une des réalités qui complexifient l’organisation du travail agricole est l’absence de logement temporaire adapté pour les travailleurs saisonniers. Très peu d’exploitations disposent d’infrastructures d’hébergement, ce qui limite l’accès à une main-d’œuvre issue de régions éloignées. Cette carence logistique s’ajoute à une zone grise entre travail déclaré et travail informel, freinant la sécurisation sociale des parcours.
Dans ce contexte, le recours à l’intérim s’est intensifié, malgré un coût plus élevé pour les exploitations qui n’ont pas les moyens de fidéliser leurs équipes par des contrats stables.
Vers un changement durable ou simple coup de pouce ?
En reconnaissant explicitement l’importance stratégique du travail saisonnier dans la compétitivité des filières, la convention-cadre ouvre une nouvelle ère pour l’agriculture marocaine. Sa réussite dépendra toutefois de la mise en œuvre concrète de plans anticipés de recrutement, d’une amélioration réelle de l’employabilité en zones rurales et de l’attractivité des métiers agricoles.
Car, si les signataires affichent des ambitions claires, les défis restent nombreux : modernisation des pratiques, montée en compétences, mobilité encadrée des travailleurs et adaptation aux réalités du marché du travail. C’est une transformation structurelle qui se profile, loin des réactions ponctuelles d’hier mais dont les effets réels ne se mesureront qu’au fil des saisons à venir.
Au carrefour des besoins économiques et des aspirations sociales, l’agriculture marocaine se trouve à un tournant. La convention-cadre de Rabat pourrait bien être un point d’inflexion, non seulement pour stabiliser l’emploi saisonnier, mais aussi pour renforcer la résilience des territoires ruraux, dynamiser l’attractivité des métiers agricoles et sécuriser des filières essentielles à l’économie nationale. L’enjeu n’est plus seulement de récolter à temps, mais de reconstruire un modèle de travail rural durable pour les générations futures.