Le dernier rapport de la Banque mondiale sur le secteur privé marocain mérite mieux que deux réactions réflexes :
Ses recommandations sectorielles : sur l'énergie solaire décentralisée, les textiles bas carbone, l'huile d'argan, l'aquaculture marine, sont pertinentes et opérationnelles.
Le problème n'est pas là.
Le problème est que le Maroc croule sous les diagnostics, y compris ceux de la Banque mondiale, sans que cela produise de bascule systémique.
Car le paradoxe marocain contemporain est celui-ci : le pays sait de plus en plus précisément ce qui le bloque, mais il ne parvient pas encore à transformer cette lucidité en changement structurel. Les symptômes sont largement identifiés. Les remèdes sont sur la table. Pourtant, le système résiste.
Les récentes déclarations du Wali de Bank Al-Maghrib relayant ce diagnostic méritent, elles aussi, d'être regardées avec le même œil critique. Car le Wali n'est pas un observateur extérieur du système marocain.
Il en est un acteur central. L'ingénuité consisterait à croire qu'on peut diagnostiquer les blocages depuis l'extérieur quand on occupe l'une des positions les plus stratégiques de l'intérieur.
Pointer la frilosité des banques face au financement productif, c'est aussi, implicitement, s'interroger sur les conditions que le système financier lui-même contribue à produire.
Cette lucidité partielle, aussi réelle soit-elle, reste en deçà de ce qu'exige le moment.
La Banque mondiale, elle, le sait parfaitement dans ses débats théoriques internes. Elle cite Douglass North. Elle connaît la dépendance de sentier. Elle sait qu'un système institutionnel ne se réforme pas par la seule accumulation de bonnes recommandations.
Elle sait que des acteurs rationnels peuvent collectivement maintenir des structures inefficaces parce que leurs comportements ont été façonnés à l'intérieur de ces structures.
Mais cette profondeur disparaît dans les rapports opérationnels. À la fin, tout revient toujours à la même grammaire : gouvernance, concurrence, simplification, climat des affaires, efficacité administrative, amélioration des incitations.
Ce n'est pas faux. C'est insuffisant.
Et ce n'est pas la première fois que ces recommandations apparaissent. Les guichets uniques ont déjà été proposés. La simplification administrative aussi. La coordination interministérielle également. Ils figurent dans des dizaines de documents produits au cours des vingt dernières années.
Pourtant les mêmes obstacles persistent. La réponse à cette persistance est précisément ce que le rapport ne peut pas donner.
Car ce que ces analyses classiques peinent à penser, c'est que les blocages marocains ne sont pas simplement des dysfonctionnements. Ils sont souvent les produits secondaires d'une cohérence historique plus profonde.
Pendant des décennies, le système marocain n'a pas eu pour priorité première l'efficacité maximale.
Sa priorité implicite fut la stabilisation des équilibres : absorption des tensions, centralité arbitrale, prudence administrative, fragmentation contrôlée des pouvoirs, dilution des responsabilités. Ce modèle a longtemps produit quelque chose d'essentiel : la continuité.
Le problème est qu'un système conçu pour absorber les tensions ne produit pas automatiquement les conditions d'une transformation systémique rapide.
Prenons un exemple tiré du rapport lui-même. Il identifie très bien la complexité des procédures d'autorisation pour l'aquaculture marine. Sa solution : simplifier, numériser, fixer des délais, créer un guichet unique.
C'est techniquement excellent. Mais le rapport ne demande jamais : pourquoi ces procédures sont-elles restées si complexes si longtemps ? Quelle fonction de stabilisation, de contrôle, de dilution des responsabilités remplissent-elles dans le système ?
La bureaucratie marocaine n'est pas lente uniquement parce qu'elle serait archaïque ou incompétente. Elle est aussi le produit d'un système qui a historiquement privilégié la sécurisation des décisions plutôt que la responsabilisation des acteurs.
La lenteur protège autant qu'elle pénalise.
Le plafond de verre marocain est là.
Car la Banque mondiale n'est pas un observateur extérieur neutre. Elle est un acteur du système.
Ses diagnostics, ses conditionnalités, sa certification des bonnes réformes contribuent à produire le langage légitime dans lequel les problèmes sont posés et donc aussi ce qui reste en dehors du cadre analytique.
Ce qui reste systématiquement hors cadre, c'est la question de la fonction que remplissent ces blocages dans l'équilibre institutionnel réel.
Parler de dépendance de sentier ou de fragmentation institutionnelle permet de nommer le phénomène sans avoir à interroger les conditions politiques de sa reproduction. C'est une limite objective, pas une complicité, mais une limite qui doit être nommée.
Nous ne demandons pas à la Banque mondiale de renoncer aux réformes techniques. Elles sont nécessaires. Nous l'invitons à un dialogue d'un autre type.
D'abord, à ajouter à ses diagnostics une couche d'analyse institutionnelle historique : pourquoi les blocages identifiés ont-ils perduré ?
Quels équilibres servent-ils ? Ensuite, à reconnaître que ses recommandations buttent sur une logique de reproduction systémique et que cela n'est pas un échec marocain, mais une propriété normale des institutions à accès limité. Enfin, à se demander si sa propre grammaire standard ne contribue pas, malgré elle, à circonscrire le débat avant même qu'il commence.
Le Maroc est devenu un pays qui voit désormais très bien ce qui le bloque, sans parvenir encore à modifier la cohérence qui le reproduit. La Banque mondiale peut l'aider à franchir ce seuil, à condition d'ajouter à sa technicité une véritable intelligence des équilibres historiques.
Le dialogue n'est pas rompu. Il commence seulement à devenir vraiment intéressant.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE.
PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA
