Ceuta : et si le Maroc faisait payer à l’Europe le vrai prix de sa stabilité ?
Ceuta vient peut-être de poser une question que Rabat et Bruxelles ne pourront plus longtemps traiter séparément :
Cette coopération a un prix et l’Union européenne le sait.
Mais les événements de Fnideq révèlent désormais une contradiction beaucoup plus dérangeante : comment demander au Maroc de retenir les migrants qui veulent rejoindre l’Europe lorsque ses propres jeunes commencent eux aussi à considérer l’Europe comme leur horizon ?
C’est peut-être ici que devrait commencer la prochaine négociation entre Rabat et Bruxelles.
La Turquie a compris très tôt que la migration était aussi une négociation géopolitique
Regardons ce qu’a fait Ankara.
Dans la déclaration UE-Turquie du 18 mars 2016, l’Union européenne s'était engagée à accélérer le décaissement d'une première enveloppe de 3 milliards d'euros, puis à mobiliser 3 milliards supplémentaires, portant à 6 milliards d'euros la Facilité en faveur des réfugiés en Turquie.
Ces financements étaient destinés notamment à l’éducation, la santé, les infrastructures et aux conditions de vie des réfugiés et communautés concernées.
Il faut néanmoins rappeler une différence fondamentale : la Turquie accueillait alors plusieurs millions de réfugiés, principalement syriens. Comparer directement les 6 milliards turcs aux financements marocains sans rappeler cette réalité serait intellectuellement trompeur.
Mais le précédent turc démontre quelque chose d'essentiel : lorsque la maîtrise des flux migratoires devient une priorité stratégique européenne, elle peut donner lieu à une négociation financière et politique d'une tout autre dimension.
Pourquoi le Maroc ne poserait-il pas, lui aussi, la question du prix économique et surtout social de cette coopération ?
Avec le Maroc, les montants sont d'une autre échelle
Les chiffres officiels européens permettent de remettre les choses en perspective.
En 2022, Bruxelles et Rabat ont négocié un programme budgétaire consacré au secteur migratoire de 152 millions d'euros sur quatre ans. Par ailleurs, environ 193 millions d'euros ont été affectés au Maroc entre 2021 et 2023 au titre de l'enveloppe migratoire régionale, notamment pour la gestion des frontières, les retours volontaires, la migration légale, la lutte contre les passeurs et la protection des migrants.
Attention là encore aux comparaisons : ces enveloppes ne représentent pas la totalité du partenariat financier Maroc-UE.
L’allocation bilatérale européenne au Maroc pour 2021-2025 atteint environ 1,15 milliard d'euros, couvrant de nombreux domaines qui dépassent largement la migration : protection sociale, éducation, compétences, transition verte, justice ou investissements.
Le Maroc est donc déjà un bénéficiaire important de la politique européenne de voisinage. La vraie question n'est pas : « Pourquoi l'Europe ne paie-t-elle pas le Maroc ? » Elle paie déjà. La vraie question est : que négocie exactement le Maroc en contrepartie de son rôle stratégique ?
Ne plus négocier seulement des frontières. Négocier des perspectives.
C'est ici que Fnideq change la nature du dossier.
Pendant longtemps, la coopération migratoire a été construite autour d'un vocabulaire essentiellement sécuritaire : frontières, surveillance, interceptions, passeurs, retours, réadmission.
Il faudrait désormais y introduire un autre mot : jeunesse.
Car le Maroc possède aujourd'hui 2,9 millions de NEET âgés de 15 à 29 ans, soit 33,6 % de cette population.
Près de 72 % sont des femmes et environ trois NEET sur quatre ne possèdent aucun diplôme qualifiant.
Voilà peut-être le paradoxe géopolitique de Fnideq.
L'Europe contribue financièrement à empêcher la migration irrégulière. Le Maroc mobilise ses forces pour empêcher les départs. Mais qui investit suffisamment dans la raison de rester ?
C'est cette question que Rabat pourrait porter beaucoup plus fortement à Bruxelles.
Pourquoi ne pas proposer un « Pacte jeunesse Maroc-Europe » ?
Pas une prime versée au Maroc pour chaque migrant arrêté. Ce serait politiquement malsain et humainement indéfendable.
Il faudrait quelque chose de beaucoup plus ambitieux.
Le Maroc pourrait proposer que la prochaine génération de coopération migratoire avec l'Union européenne repose sur un principe simple : chaque euro consacré au contrôle des flux doit être accompagné d'un effort beaucoup plus important consacré aux alternatives à la migration irrégulière.
Des visas plutôt que des zodiacs
Voilà également ce que le Maroc devrait négocier.
Des contingents européens de stages et d'apprentissage. Des visas de mobilité professionnelle temporaire. Des programmes Erasmus+ massivement élargis à la formation professionnelle. Des équivalences de diplômes accélérées. Des formations Maroc-Europe débouchant sur des contrats. Des mécanismes de mobilité circulaire permettant de travailler quelques années en Europe avant de revenir investir son expérience au Maroc.
Le précédent turc est d'ailleurs intéressant sur ce point : l'accord de 2016 ne portait pas uniquement sur l'argent et les réfugiés. Il s'inscrivait aussi dans un dialogue concernant la libéralisation des visas, même si celui-ci n'a toujours pas abouti.
Autrement dit, Ankara avait compris que la négociation migratoire pouvait dépasser la frontière pour toucher à la mobilité des citoyens.
Le Maroc devrait poser cette question avec encore davantage de force.
L'Europe a elle aussi intérêt à payer pour l'espoir
Ce ne serait d'ailleurs pas de la charité européenne.
Ce serait un investissement.
L'Union européenne dispose pour 2021-2027 de fonds considérables consacrés aux questions migratoires et frontalières. Son Fonds Asile, Migration et Intégration représente désormais 10,94 milliards d'euros.
Le Maroc peut donc défendre une idée simple à Bruxelles : La prévention de la migration irrégulière commence bien avant la frontière.
Elle commence dans une salle de formation à Oujda.
Dans une entreprise à Tanger.
Dans un centre numérique à Errachidia.
Dans une première expérience professionnelle à Tétouan.
Dans un projet entrepreneurial à Nador.
Et, pourquoi pas, dans un programme de mobilité légale entre Casablanca, Madrid, Paris, Bruxelles ou Berlin.
Parce qu'un jeune qui possède une compétence, un revenu, une perspective professionnelle et la possibilité de voyager légalement n'entretient pas le même rapport à la frontière qu'un jeune qui pense n'avoir absolument rien à perdre.
Ce serait irresponsable, contraire aux intérêts du Maroc et transformerait des êtres humains en instruments diplomatiques.
Le Maroc dispose peut-être de plus de cartes qu'il ne le croit
Il ne s'agit évidemment pas de menacer l'Europe d'ouvrir les frontières.
Il s'agit exactement du contraire : faire reconnaître que la stabilité sociale du Maroc constitue elle-même un bien stratégique européen.
L'Espagne le sait.
La France le sait.
Bruxelles le sait.
Un Maroc stable, prospère, capable d'offrir des perspectives à sa jeunesse et de gérer humainement les migrations est infiniment plus précieux pour l'Europe qu'un Maroc réduit au rôle de garde-frontière méridional. Vous voulez une frontière stable ? Investissons ensemble dans la société qui se trouve derrière cette frontière.
Et si Fnideq devenait finalement une opportunité diplomatique ?
La prochaine discussion Maroc-UE ne devrait donc pas commencer par : « Combien pour renforcer les frontières ? »
Elle devrait commencer par :
« Combien pour réduire durablement le nombre de jeunes qui rêvent de les franchir clandestinement ? »
Et cette négociation devrait être chiffrée.
Pourquoi ne pas imaginer un fonds Maroc-Europe pour la jeunesse et la mobilité représentant plusieurs centaines de millions d'euros sur cinq ans, abondé conjointement par l'Union européenne, le Maroc, les institutions financières européennes et le secteur privé ?
Pourquoi ne pas fixer des objectifs publics : nombre de NEET formés, nombre de premiers emplois créés, nombre d'apprentissages, nombre de mobilités légales européennes, taux d'insertion après douze mois ?
Pourquoi ne pas concentrer une partie de ces moyens sur les territoires où le désespoir migratoire est objectivement le plus élevé ?
Alors seulement, la coopération migratoire changerait de philosophie.
Le Maroc ne serait plus seulement rémunéré ou aidé pour empêcher des départs.
Il serait accompagné pour créer des raisons de rester — et des possibilités légales de partir, apprendre, travailler et revenir.
La véritable leçon géopolitique de Ceuta :Une frontière peut être surveillée par des policiers, des caméras et des patrouilles.
Mais une frontière durablement apaisée se construit aussi avec des emplois, des formations, de la mobilité et de l'espérance sociale.
La Turquie avait négocié 6 milliards d'euros dans un contexte certes très différent. Le Maroc n'a aucune raison de copier Ankara.
Il a en revanche toutes les raisons d'en retenir une leçon : en diplomatie, celui qui apporte une solution à un problème stratégique européen doit savoir négocier la valeur de cette solution.
Et cette fois, plutôt que de négocier uniquement pour les frontières, le Maroc pourrait négocier pour ceux qui vivent derrière elles.