Derrière chaque lancement se trouve une chaîne mondiale de sociétés-écrans, de cargos, de précurseurs chimiques et d’usines difficiles à neutraliser durablement
Pendant longtemps, les missiles balistiques iraniens ont été principalement observés lors de défilés militaires, exposés sous les portraits des dirigeants de la République islamique et accompagnés d’annonces invérifiables sur leur portée ou leur précision. Ils sont désormais employés directement dans des affrontements régionaux.
Cette évolution change la nature du débat. La question n’est plus seulement de savoir combien de missiles possède l’Iran, mais combien il peut encore en fabriquer, à quelle vitesse et grâce à quelles filières étrangères.
Au cœur de cette enquête apparaît un produit au nom peu connu du grand public : le perchlorate de sodium. Cette substance industrielle n’est pas un missile et ne constitue pas, à elle seule, un carburant prêt à l’emploi. Elle est toutefois un précurseur du perchlorate d’ammonium, oxydant essentiel de nombreux propergols solides utilisés dans les moteurs de fusées et de missiles.
En avril 2025, le département américain du Trésor a sanctionné six entités et six personnes établies en Iran et en Chine, accusées d’avoir organisé l’achat de perchlorate de sodium et d’autres composants au profit du Corps des gardiens de la révolution islamique. Washington identifiait notamment Parchin Chemical Industries, entreprise rattachée à l’organisation iranienne des industries de défense.
Ces sanctions ont éclairé une partie seulement d’un système industriel beaucoup plus vaste.
En janvier 2025, le Financial Times, citant des responsables du renseignement de deux pays occidentaux, révélait que deux navires iraniens, le Golbon et le Jairan, s’apprêtaient à transporter plus de mille tonnes de perchlorate de sodium depuis la Chine vers l’Iran.
Les bâtiments battaient pavillon iranien. Le recours à des navires nationaux réduisait le nombre d’intermédiaires exposés aux inspections, aux pressions diplomatiques ou au refus d’un armateur étranger. La cargaison aurait été destinée au programme de missiles des gardiens de la révolution.
Les données de suivi maritime citées ultérieurement par le Wall Street Journal indiquaient que les livraisons avaient atteint des ports iraniens à la mi-février et à la fin mars 2025.
La chaîne logistique présumée peut être résumée ainsi : des producteurs ou négociants établis en Chine fournissent le précurseur chimique ; celui-ci est chargé dans un port chinois ; des navires liés à l’Iran assurent le transport maritime ; la cargaison est réceptionnée dans un complexe portuaire iranien, puis confiée au réseau industriel dépendant du ministère de la Défense ou des gardiens de la révolution.
Ce schéma ne prouve pas que le gouvernement chinois dirige personnellement chaque opération. Pékin affirme appliquer ses règles sur les produits à double usage et dit ne pas avoir connaissance de certaines cargaisons signalées par les médias. Mais l’accumulation des expéditions, des sociétés sanctionnées et des intermédiaires établis en Chine rend difficile l’hypothèse de transactions purement marginales ou accidentelles.
Une fiche publiée en mars 2026 par la Commission américano-chinoise d’examen économique et de sécurité évoquait d’ailleurs le départ de deux nouveaux navires publics iraniens depuis le port chinois de Gaolan, également soupçonnés de transporter du perchlorate de sodium. Elle rappelait l’existence de l’opération comparable de 2025.
La filière ne paraît donc pas avoir été totalement interrompue.
Une cargaison ne devient pas immédiatement un missile
Les évaluations occidentales reprises en 2025 estimaient que les mille tonnes de perchlorate de sodium pouvaient théoriquement permettre de produire environ 960 tonnes de perchlorate d’ammonium. Cette quantité aurait été suffisante, selon certaines hypothèses, pour alimenter près de 260 missiles de portée intermédiaire.
Ce chiffre a été largement diffusé, parfois comme s’il s’agissait de 260 missiles presque achevés. C’est trompeur.
Le volume évoqué correspond à une équivalence théorique de matière première, non à un nombre certain de missiles prêts au lancement. Entre l’arrivée du produit dans un port et la livraison d’un engin opérationnel, plusieurs conditions doivent être réunies : installations intactes, équipements industriels disponibles, personnel qualifié, autres matériaux accessibles, moteurs fabriqués et contrôlés, systèmes de guidage intégrés, véhicules lanceurs disponibles.
Le perchlorate de sodium doit d’abord être transformé industriellement en perchlorate d’ammonium. Celui-ci entre ensuite dans la composition du propergol solide avec d’autres substances. Ce propergol doit être produit selon des normes extrêmement strictes : une irrégularité, une fissure ou une mauvaise homogénéité peut compromettre le fonctionnement du moteur.
Il serait néanmoins imprudent de conclure que cette chaîne est nécessairement lente. L’Iran ne commence pas de zéro. Il développe des missiles depuis plusieurs décennies, possède des complexes spécialisés et maîtrise déjà des familles d’engins à carburant solide.
Une affirmation revient régulièrement : l’Iran aurait besoin de vingt-quatre mois après la livraison du précurseur chinois pour le transformer en missiles utilisables.
Aucune source publique suffisamment robuste ne permet d’établir ce délai comme une règle technique fixe.
La seule conversion chimique du perchlorate de sodium en perchlorate d’ammonium n’explique pas, à elle seule, une attente incompressible de deux années. Le chiffre peut en revanche correspondre à une estimation beaucoup plus large : reconstitution d’usines endommagées, installation de nouvelles lignes, remise en service de mélangeurs industriels, fabrication en série, qualification des moteurs et reconstitution d’unités opérationnelles.
Le véritable calendrier dépend donc moins de la chimie que de l’état de l’appareil industriel.
L’International Institute for Strategic Studies constatait en mars 2026 que l’Iran avait consommé une part importante de son stock de missiles de moyenne et de plus longue portée pendant la guerre de douze jours de juin 2025. Sa capacité à les remplacer dépendait, selon l’institut, de la réparation des installations de fabrication touchées et de l’accès aux matières nécessaires aux propergols.
Le délai de vingt-quatre mois pourrait ainsi être crédible pour restaurer une capacité complète et produire un nombre important de missiles, mais il ne signifie pas nécessairement qu’aucun nouvel engin ne peut sortir d’usine avant cette échéance.
Certaines installations ont pu survivre. Des stocks intermédiaires peuvent avoir été constitués avant les frappes. Des moteurs partiellement achevés peuvent également être finalisés plus rapidement qu’une nouvelle série entièrement produite à partir d’une cargaison récente.
La production iranienne doit donc être envisagée comme un flux progressif, non comme un interrupteur qui resterait éteint durant deux ans avant de se rallumer brutalement.
L’Iran conserve des missiles à propergol liquide, notamment dans les familles dérivées du Shahab. Ces engins peuvent offrir une portée importante, mais ils demandent généralement davantage de préparation avant le lancement.
Les missiles à propergol solide présentent un avantage opérationnel majeur : ils peuvent être stockés plus longtemps, déplacés sur des lanceurs routiers et mis en œuvre plus rapidement. Cette mobilité réduit le temps pendant lequel ils peuvent être détectés et détruits avant leur tir.
C’est ce qui rend le perchlorate d’ammonium stratégiquement sensible.
Les missiles Fateh, Zolfaghar, Dezful, Haj Qassem, Kheibar Shekan ou Fattah illustrent, avec des caractéristiques variables, la progression de l’Iran vers des systèmes plus mobiles et plus réactifs. Les appellations et performances annoncées par Téhéran doivent toutefois être examinées avec prudence : la portée maximale affichée, la précision revendiquée et les capacités de manœuvre ne sont pas toujours vérifiables indépendamment.
L’expérience opérationnelle a d’ailleurs montré les limites de ces armes. L’IISS observait après les attaques de 2024 que plusieurs missiles iraniens de moyenne portée avaient encore une précision limitée, réduisant leur efficacité contre des objectifs militaires ponctuels.
Mais une arme imparfaite peut rester stratégiquement redoutable lorsqu’elle est tirée en salves, associée à des drones ou dirigée contre des infrastructures étendues.
Une industrie dispersée pour survivre
La force du programme iranien ne tient pas seulement aux performances de chaque missile. Elle repose aussi sur son organisation.
Depuis des années, Téhéran cherche à disperser ses capacités entre plusieurs complexes, dépôts souterrains, ateliers et sites de stockage. Les missiles peuvent être déplacés sur route, dissimulés dans des tunnels et tirés depuis des positions préparées ou temporaires.
Cette dispersion complique l’évaluation des dégâts après une campagne de bombardement. La destruction d’un bâtiment visible sur une image satellite ne signifie pas forcément la disparition d’une fonction industrielle. Une partie des équipements peut avoir été déplacée, dupliquée ou installée sous terre.
Les frappes peuvent ralentir la production en visant les grands mélangeurs nécessaires aux propergols solides, les ateliers de moteurs, les bancs d’essai et les sites associés aux lanceurs. Elles ne suppriment pas automatiquement le savoir-faire accumulé par les ingénieurs iraniens.
C’est toute la difficulté : une usine se bombarde ; une compétence industrielle se détruit beaucoup moins facilement.
La Chine, fournisseur officiel ou angle mort commercial ? La piste chinoise doit être décrite avec précision.
Les documents américains établissent que des entreprises et individus situés en République populaire de Chine ont participé à des réseaux d’approvisionnement. Le Trésor américain affirme que ces réseaux ont facilité l’acquisition de composants destinés aux propergols balistiques.
Cela ne permet pas automatiquement d’affirmer que Pékin a décidé, au plus haut niveau, de livrer des missiles à l’Iran. Les matériaux concernés possèdent parfois des usages civils et circulent dans des chaînes commerciales complexes.
La question centrale est plutôt celle du contrôle effectif : comment des volumes aussi importants, chargés sur des navires iraniens et associés à des entités déjà surveillées, peuvent-ils quitter des ports chinois sans susciter une intervention des autorités ?
Deux interprétations demeurent possibles. Soit les dispositifs de contrôle sont contournés par des sociétés-écrans et des déclarations commerciales trompeuses ; soit les autorités laissent fonctionner une zone grise parce qu’elle sert indirectement leurs intérêts stratégiques.
Dans les deux cas, le résultat est similaire pour l’Iran : la Chine constitue un espace d’approvisionnement essentiel, difficile à remplacer à court terme.
Un arsenal impossible à compter précisément
Les chiffres disponibles sur le stock iranien restent fragiles. Les services occidentaux, les gouvernements régionaux et les centres de recherche parlent généralement de plusieurs milliers de missiles de différentes portées, mais cette catégorie inclut des armes très différentes, des systèmes anciens, des missiles de courte portée et des engins plus modernes.
Le nombre total importe moins que trois variables :
la quantité de missiles capables d’atteindre des objectifs régionaux éloignés ;
le nombre de lanceurs survivants ;
le rythme auquel l’industrie peut remplacer les engins consommés ou détruits.
Un arsenal important mais privé de lanceurs mobiles perdrait une partie de sa valeur. À l’inverse, un stock réduit mais préservé dans des infrastructures souterraines pourrait continuer à imposer un coût militaire et politique considérable.
Les évaluations publiques doivent donc être traitées comme des fourchettes, jamais comme un inventaire comptable.
La bataille se joue aussi dans les ports et les usines
L’enquête sur les missiles iraniens conduit finalement loin des rampes de lancement. Elle mène vers des fabricants de produits chimiques, des sociétés commerciales, des banques, des ports chinois, des armateurs iraniens et des complexes industriels enterrés.
C’est là que se trouve probablement le principal front de la guerre d’usure.
Les interceptions antimissiles peuvent arrêter une partie des projectiles. Les frappes aériennes peuvent détruire des dépôts, des lanceurs et certaines installations. Les sanctions peuvent renchérir les achats et obliger les réseaux à multiplier les intermédiaires. Mais aucune de ces mesures ne garantit à elle seule l’arrêt du programme.
L’Iran a construit son architecture balistique précisément pour survivre à l’isolement, aux sanctions et aux bombardements. Sa principale vulnérabilité réside dans quelques équipements industriels complexes et dans l’importation de matériaux spécifiques. Sa principale force tient à son expérience, à la dispersion de ses installations et à sa capacité à recréer des filières clandestines.
La cargaison chinoise de perchlorate n’est donc ni un détail commercial ni la preuve que 260 missiles seront disponibles à une date précise. Elle est le signe d’une bataille industrielle de longue durée.
Et le fameux délai de vingt-quatre mois ne doit pas être présenté comme un compte à rebours certain. C’est, au mieux, une estimation de reconstitution. Au pire, une fausse assurance donnée à ceux qui confondent une usine endommagée avec une industrie définitivement neutralisée.
Cette évolution change la nature du débat. La question n’est plus seulement de savoir combien de missiles possède l’Iran, mais combien il peut encore en fabriquer, à quelle vitesse et grâce à quelles filières étrangères.
Au cœur de cette enquête apparaît un produit au nom peu connu du grand public : le perchlorate de sodium. Cette substance industrielle n’est pas un missile et ne constitue pas, à elle seule, un carburant prêt à l’emploi. Elle est toutefois un précurseur du perchlorate d’ammonium, oxydant essentiel de nombreux propergols solides utilisés dans les moteurs de fusées et de missiles.
En avril 2025, le département américain du Trésor a sanctionné six entités et six personnes établies en Iran et en Chine, accusées d’avoir organisé l’achat de perchlorate de sodium et d’autres composants au profit du Corps des gardiens de la révolution islamique. Washington identifiait notamment Parchin Chemical Industries, entreprise rattachée à l’organisation iranienne des industries de défense.
Ces sanctions ont éclairé une partie seulement d’un système industriel beaucoup plus vaste.
En janvier 2025, le Financial Times, citant des responsables du renseignement de deux pays occidentaux, révélait que deux navires iraniens, le Golbon et le Jairan, s’apprêtaient à transporter plus de mille tonnes de perchlorate de sodium depuis la Chine vers l’Iran.
Les bâtiments battaient pavillon iranien. Le recours à des navires nationaux réduisait le nombre d’intermédiaires exposés aux inspections, aux pressions diplomatiques ou au refus d’un armateur étranger. La cargaison aurait été destinée au programme de missiles des gardiens de la révolution.
Les données de suivi maritime citées ultérieurement par le Wall Street Journal indiquaient que les livraisons avaient atteint des ports iraniens à la mi-février et à la fin mars 2025.
La chaîne logistique présumée peut être résumée ainsi : des producteurs ou négociants établis en Chine fournissent le précurseur chimique ; celui-ci est chargé dans un port chinois ; des navires liés à l’Iran assurent le transport maritime ; la cargaison est réceptionnée dans un complexe portuaire iranien, puis confiée au réseau industriel dépendant du ministère de la Défense ou des gardiens de la révolution.
Ce schéma ne prouve pas que le gouvernement chinois dirige personnellement chaque opération. Pékin affirme appliquer ses règles sur les produits à double usage et dit ne pas avoir connaissance de certaines cargaisons signalées par les médias. Mais l’accumulation des expéditions, des sociétés sanctionnées et des intermédiaires établis en Chine rend difficile l’hypothèse de transactions purement marginales ou accidentelles.
Une fiche publiée en mars 2026 par la Commission américano-chinoise d’examen économique et de sécurité évoquait d’ailleurs le départ de deux nouveaux navires publics iraniens depuis le port chinois de Gaolan, également soupçonnés de transporter du perchlorate de sodium. Elle rappelait l’existence de l’opération comparable de 2025.
La filière ne paraît donc pas avoir été totalement interrompue.
Une cargaison ne devient pas immédiatement un missile
Les évaluations occidentales reprises en 2025 estimaient que les mille tonnes de perchlorate de sodium pouvaient théoriquement permettre de produire environ 960 tonnes de perchlorate d’ammonium. Cette quantité aurait été suffisante, selon certaines hypothèses, pour alimenter près de 260 missiles de portée intermédiaire.
Ce chiffre a été largement diffusé, parfois comme s’il s’agissait de 260 missiles presque achevés. C’est trompeur.
Le volume évoqué correspond à une équivalence théorique de matière première, non à un nombre certain de missiles prêts au lancement. Entre l’arrivée du produit dans un port et la livraison d’un engin opérationnel, plusieurs conditions doivent être réunies : installations intactes, équipements industriels disponibles, personnel qualifié, autres matériaux accessibles, moteurs fabriqués et contrôlés, systèmes de guidage intégrés, véhicules lanceurs disponibles.
Le perchlorate de sodium doit d’abord être transformé industriellement en perchlorate d’ammonium. Celui-ci entre ensuite dans la composition du propergol solide avec d’autres substances. Ce propergol doit être produit selon des normes extrêmement strictes : une irrégularité, une fissure ou une mauvaise homogénéité peut compromettre le fonctionnement du moteur.
Il serait néanmoins imprudent de conclure que cette chaîne est nécessairement lente. L’Iran ne commence pas de zéro. Il développe des missiles depuis plusieurs décennies, possède des complexes spécialisés et maîtrise déjà des familles d’engins à carburant solide.
Une affirmation revient régulièrement : l’Iran aurait besoin de vingt-quatre mois après la livraison du précurseur chinois pour le transformer en missiles utilisables.
Aucune source publique suffisamment robuste ne permet d’établir ce délai comme une règle technique fixe.
La seule conversion chimique du perchlorate de sodium en perchlorate d’ammonium n’explique pas, à elle seule, une attente incompressible de deux années. Le chiffre peut en revanche correspondre à une estimation beaucoup plus large : reconstitution d’usines endommagées, installation de nouvelles lignes, remise en service de mélangeurs industriels, fabrication en série, qualification des moteurs et reconstitution d’unités opérationnelles.
Le véritable calendrier dépend donc moins de la chimie que de l’état de l’appareil industriel.
L’International Institute for Strategic Studies constatait en mars 2026 que l’Iran avait consommé une part importante de son stock de missiles de moyenne et de plus longue portée pendant la guerre de douze jours de juin 2025. Sa capacité à les remplacer dépendait, selon l’institut, de la réparation des installations de fabrication touchées et de l’accès aux matières nécessaires aux propergols.
Le délai de vingt-quatre mois pourrait ainsi être crédible pour restaurer une capacité complète et produire un nombre important de missiles, mais il ne signifie pas nécessairement qu’aucun nouvel engin ne peut sortir d’usine avant cette échéance.
Certaines installations ont pu survivre. Des stocks intermédiaires peuvent avoir été constitués avant les frappes. Des moteurs partiellement achevés peuvent également être finalisés plus rapidement qu’une nouvelle série entièrement produite à partir d’une cargaison récente.
La production iranienne doit donc être envisagée comme un flux progressif, non comme un interrupteur qui resterait éteint durant deux ans avant de se rallumer brutalement.
L’Iran conserve des missiles à propergol liquide, notamment dans les familles dérivées du Shahab. Ces engins peuvent offrir une portée importante, mais ils demandent généralement davantage de préparation avant le lancement.
Les missiles à propergol solide présentent un avantage opérationnel majeur : ils peuvent être stockés plus longtemps, déplacés sur des lanceurs routiers et mis en œuvre plus rapidement. Cette mobilité réduit le temps pendant lequel ils peuvent être détectés et détruits avant leur tir.
C’est ce qui rend le perchlorate d’ammonium stratégiquement sensible.
Les missiles Fateh, Zolfaghar, Dezful, Haj Qassem, Kheibar Shekan ou Fattah illustrent, avec des caractéristiques variables, la progression de l’Iran vers des systèmes plus mobiles et plus réactifs. Les appellations et performances annoncées par Téhéran doivent toutefois être examinées avec prudence : la portée maximale affichée, la précision revendiquée et les capacités de manœuvre ne sont pas toujours vérifiables indépendamment.
L’expérience opérationnelle a d’ailleurs montré les limites de ces armes. L’IISS observait après les attaques de 2024 que plusieurs missiles iraniens de moyenne portée avaient encore une précision limitée, réduisant leur efficacité contre des objectifs militaires ponctuels.
Mais une arme imparfaite peut rester stratégiquement redoutable lorsqu’elle est tirée en salves, associée à des drones ou dirigée contre des infrastructures étendues.
Une industrie dispersée pour survivre
La force du programme iranien ne tient pas seulement aux performances de chaque missile. Elle repose aussi sur son organisation.
Depuis des années, Téhéran cherche à disperser ses capacités entre plusieurs complexes, dépôts souterrains, ateliers et sites de stockage. Les missiles peuvent être déplacés sur route, dissimulés dans des tunnels et tirés depuis des positions préparées ou temporaires.
Cette dispersion complique l’évaluation des dégâts après une campagne de bombardement. La destruction d’un bâtiment visible sur une image satellite ne signifie pas forcément la disparition d’une fonction industrielle. Une partie des équipements peut avoir été déplacée, dupliquée ou installée sous terre.
Les frappes peuvent ralentir la production en visant les grands mélangeurs nécessaires aux propergols solides, les ateliers de moteurs, les bancs d’essai et les sites associés aux lanceurs. Elles ne suppriment pas automatiquement le savoir-faire accumulé par les ingénieurs iraniens.
C’est toute la difficulté : une usine se bombarde ; une compétence industrielle se détruit beaucoup moins facilement.
La Chine, fournisseur officiel ou angle mort commercial ? La piste chinoise doit être décrite avec précision.
Les documents américains établissent que des entreprises et individus situés en République populaire de Chine ont participé à des réseaux d’approvisionnement. Le Trésor américain affirme que ces réseaux ont facilité l’acquisition de composants destinés aux propergols balistiques.
Cela ne permet pas automatiquement d’affirmer que Pékin a décidé, au plus haut niveau, de livrer des missiles à l’Iran. Les matériaux concernés possèdent parfois des usages civils et circulent dans des chaînes commerciales complexes.
La question centrale est plutôt celle du contrôle effectif : comment des volumes aussi importants, chargés sur des navires iraniens et associés à des entités déjà surveillées, peuvent-ils quitter des ports chinois sans susciter une intervention des autorités ?
Deux interprétations demeurent possibles. Soit les dispositifs de contrôle sont contournés par des sociétés-écrans et des déclarations commerciales trompeuses ; soit les autorités laissent fonctionner une zone grise parce qu’elle sert indirectement leurs intérêts stratégiques.
Dans les deux cas, le résultat est similaire pour l’Iran : la Chine constitue un espace d’approvisionnement essentiel, difficile à remplacer à court terme.
Un arsenal impossible à compter précisément
Les chiffres disponibles sur le stock iranien restent fragiles. Les services occidentaux, les gouvernements régionaux et les centres de recherche parlent généralement de plusieurs milliers de missiles de différentes portées, mais cette catégorie inclut des armes très différentes, des systèmes anciens, des missiles de courte portée et des engins plus modernes.
Le nombre total importe moins que trois variables :
la quantité de missiles capables d’atteindre des objectifs régionaux éloignés ;
le nombre de lanceurs survivants ;
le rythme auquel l’industrie peut remplacer les engins consommés ou détruits.
Un arsenal important mais privé de lanceurs mobiles perdrait une partie de sa valeur. À l’inverse, un stock réduit mais préservé dans des infrastructures souterraines pourrait continuer à imposer un coût militaire et politique considérable.
Les évaluations publiques doivent donc être traitées comme des fourchettes, jamais comme un inventaire comptable.
La bataille se joue aussi dans les ports et les usines
L’enquête sur les missiles iraniens conduit finalement loin des rampes de lancement. Elle mène vers des fabricants de produits chimiques, des sociétés commerciales, des banques, des ports chinois, des armateurs iraniens et des complexes industriels enterrés.
C’est là que se trouve probablement le principal front de la guerre d’usure.
Les interceptions antimissiles peuvent arrêter une partie des projectiles. Les frappes aériennes peuvent détruire des dépôts, des lanceurs et certaines installations. Les sanctions peuvent renchérir les achats et obliger les réseaux à multiplier les intermédiaires. Mais aucune de ces mesures ne garantit à elle seule l’arrêt du programme.
L’Iran a construit son architecture balistique précisément pour survivre à l’isolement, aux sanctions et aux bombardements. Sa principale vulnérabilité réside dans quelques équipements industriels complexes et dans l’importation de matériaux spécifiques. Sa principale force tient à son expérience, à la dispersion de ses installations et à sa capacité à recréer des filières clandestines.
La cargaison chinoise de perchlorate n’est donc ni un détail commercial ni la preuve que 260 missiles seront disponibles à une date précise. Elle est le signe d’une bataille industrielle de longue durée.
Et le fameux délai de vingt-quatre mois ne doit pas être présenté comme un compte à rebours certain. C’est, au mieux, une estimation de reconstitution. Au pire, une fausse assurance donnée à ceux qui confondent une usine endommagée avec une industrie définitivement neutralisée.