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Mohand Laenser : et si sa dernière erreur politique avait été de ne pas savoir partir ?


Il existe des défaites électorales qui ressemblent à une alternance. D’autres à un avertissement. Et puis il y a celles qui prennent la forme d’un épilogue.



Mohand Laenser : quand Boulemane dit merci… et au revoir

Mohand Laenser : et si sa dernière erreur politique avait été de ne pas savoir partir ?
À Boulemane, le 23 septembre 2026, Mohand Laenser n’a pas simplement perdu une élection. L’un des derniers représentants d’une génération politique qui semblait avoir signé un bail à très longue durée avec la vie publique marocaine a découvert une vieille règle démocratique : aucun fief n’est inscrit au cadastre.

La scène a quelque chose de cruel.

Mohand Laenser est né en 1942 dans cette terre d’Imouzzer Marmoucha à laquelle son parcours politique est intimement lié. Fonctionnaire des Postes et Télécommunications, haut responsable administratif, ministre des Postes et Télécommunications dès les années 1980, ministre de l’Agriculture, ministre d’État, ministre de l’Intérieur, ministre de l’Urbanisme, ministre de la Jeunesse et des Sports, président de la région Fès-Meknès : difficile de trouver beaucoup de portes de l'État marocain qu'il n'ait pas franchies. 

Il rejoint le Mouvement populaire en 1975 et en devient secrétaire général en 1986, succédant à Mahjoubi Aherdane. Il conservera la direction du parti jusqu'au congrès de 2022. Sa biographie officielle rappelle également qu'il a représenté Boulemane à la Chambre des représentants pendant de nombreuses années et qu'il a présidé Imouzzer Marmoucha ainsi que la région. 

Autrement dit, Laenser n'est pas seulement passé par Boulemane.

Pendant des décennies, politiquement, Laenser était Boulemane et Boulemane était un peu Laenser. Et c'est précisément ce qui rend le résultat de 2026 intéressant.

3.738 voix : la cruauté d'un chiffre

Les résultats définitifs publiés localement sont sans indulgence : Mohamed Chaouki arrive largement en tête avec 18.687 voix, Rachid Hammouni recueille 7.815 voix et Mohamed El Miri 4.817. Abdelkader Kamou atteint 4.415 voix. Mohand Laenser, lui, s'arrête à 3.738 voix, soit 7,90 % des suffrages exprimés. 

Le contraste est saisissant.

L'ancien ministre de l'Intérieur, l'ancien patron du Mouvement populaire, l'ancien président de région, le vétéran des gouvernements successifs, se retrouve cinquième dans une circonscription qui fut longtemps associée à son nom.
La politique possède parfois un sens de l'humour assez féroce.

Mais derrière l'ironie vient une question plus sérieuse : Pourquoi revenir ?

Pourquoi, après un tel parcours, éprouver encore la nécessité de demander un siège de député ?

Était-ce son choix personnel ? Une demande de son parti ? La conviction que son nom demeurait suffisamment puissant pour récupérer un siège détenu en 2021 par son fils Hassan Laenser ? Sur ce point, les sources consultées établissent le retour électoral, mais pas les motivations précises de cette décision. Elles ne permettent donc pas de trancher. 
Et c'est peut-être là que commence le vrai sujet politique.

Le problème des « hommes-pivots »

Pendant longtemps, dans certaines circonscriptions rurales, les partis marocains ont fonctionné autour de personnalités locales capables d'agréger les fidélités, les réseaux communaux, les notabilités et les relais territoriaux.

Un homme devient alors davantage qu'un candidat : il devient l'architecture locale du parti.
Cela fonctionne remarquablement bien.
Jusqu'au jour où cela ne fonctionne plus.
Le cas Laenser invite ainsi à interroger moins l'homme que le modèle.

À Imouzzer Marmoucha et dans la province de Boulemane, le Mouvement populaire a longtemps bénéficié d'un capital politique lié à son implantation territoriale et à la personnalité de son ancien dirigeant. Mais lorsqu'un parti repose trop durablement sur quelques figures-pivots, il court un risque : confondre implantation politique et fidélité personnelle.

La première se transmet.
La seconde beaucoup moins.

C'est probablement l'une des leçons les plus intéressantes de Boulemane 2026.
Un parti peut posséder une histoire dans un territoire sans posséder éternellement ses électeurs.

Et si Laenser avait mieux réussi sa sortie que son retour ?

Il y a quelque chose d'un peu triste dans cette histoire. Pas parce qu'un responsable politique a perdu une élection. C'est précisément la démocratie.

Mais parce que certaines carrières mériteraient peut-être de se terminer autrement que devant un tableau de résultats. Mohand Laenser avait déjà pratiquement tout obtenu de la politique : responsabilités gouvernementales, direction partisane, Parlement, collectivités territoriales, présidence régionale, reconnaissance institutionnelle.

Que pouvait réellement ajouter un nouveau mandat parlementaire à cette trajectoire ?

La question mérite d'être posée sans cruauté.

Car savoir entrer en politique demande du courage. Savoir y durer demande une formidable capacité d'adaptation. Mais savoir quand passer le relais constitue peut-être la dernière qualité du responsable politique.

Et c'est précisément là que ma nostalgie rejoint ma critique.

Laenser appartient à une génération qui connaissait le territoire, ses équilibres, ses tribus politiques, ses compromis et ses silences. Une génération dont on peut discuter le bilan mais certainement pas nier l'expérience. Or l'expérience politique possède une étrange propriété : lorsqu'elle refuse de transmettre, elle finit parfois par devenir son propre obstacle.

Boulemane n'a pas effacé Laenser

Il serait pourtant injuste de transformer 3.738 bulletins en jugement sur quarante ou cinquante années de vie publique. Une élection ne réécrit pas une biographie.

Laenser restera celui qui a dirigé le Mouvement populaire pendant trente-six ans, celui qui a traversé plusieurs gouvernements et occupé notamment les portefeuilles des Télécommunications, de l'Agriculture et de l'Intérieur. Il restera aussi profondément associé à Boulemane et à Imouzzer Marmoucha.

Mais Boulemane vient peut-être de rappeler une distinction essentielle : la mémoire appartient à l'histoire ; le mandat appartient aux électeurs.

Et quelque part, j'éprouve une forme de soulagement devant ce mécanisme.
Non pas contre Mohand Laenser. Mais pour ce qu'il signifie.

Lorsque des électeurs peuvent remercier une personnalité qu'ils ont portée pendant des décennies et choisir quelqu'un d'autre, la démocratie locale retrouve une partie de son sens. Reste à ne pas confondre automatiquement changement de titulaire et renouvellement générationnel : les résultats, à eux seuls, ne prouvent pas que « la jeunesse a pris le pouvoir ».

Le véritable renouvellement se mesurera ailleurs : à l'apparition de nouveaux responsables, à leur capacité à travailler autrement, à rendre des comptes, à construire leurs propres liens avec le territoire plutôt qu'à simplement récupérer les réseaux de leurs prédécesseurs.

Car remplacer un ancien notable par un nouveau notable n'est pas une révolution.

 
C'est seulement changer le nom sur la porte.


Dimanche 27 Septembre 2026