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Moi, j’écoute sereinement Bill Gates. Je vous conseille d’en faire autant, avant qu’il ne soit trop tard pour vos enfants et petits-enfants.


Rédigé par le Mercredi 28 Octobre 2026

Je n’ai pas peur de l’intelligence artificielle. J’ai peur de notre incapacité collective à prendre au sérieux ce qu’elle annonce. Et lorsque Bill Gates évoque vingt années de turbulences avant une éventuelle ère d’abondance, je ne panique pas. Je l’écoute. Sereinement. Mais certainement pas passivement.



Il y a des avertissements que l’on peut se permettre d’ignorer. Et d’autres que l’on aurait tort de balayer d’un revers de main.

Moi, j’écoute sereinement Bill Gates. Je vous conseille d’en faire autant, avant qu’il ne soit trop tard pour vos enfants et petits-enfants.
Quand un prophète autoproclamé annonce la fin du monde, je souris. Quand un influenceur prédit que les robots vont nous remplacer lundi prochain, je passe mon chemin. Mais quand Bill Gates, qui a consacré une bonne partie de son existence à anticiper, construire et financer les grandes transformations technologiques, évoque une longue période de turbulences provoquées par l’intelligence artificielle, je tends l’oreille.

Non parce qu’il serait infaillible. Il s’est trompé, comme tout le monde. Non parce qu’il serait désintéressé. Il appartient lui-même à cet écosystème technologique dont il analyse les risques et les promesses.

Mais précisément parce qu’il connaît les deux côtés de la médaille.

Et surtout parce que ses inquiétudes rejoignent une intuition que je cultive depuis quelque temps : nous ne sommes pas simplement en train de changer d’outils. Nous sommes en train de changer de civilisation.

Vingt ans de malheur ? Non. Vingt ans de vérité.

Ce que je retiens des récentes déclarations de Bill Gates, ce n’est pas une prophétie apocalyptique.

C’est une hypothèse autrement plus dérangeante : même si l’intelligence artificielle finit par nous conduire vers une société d’abondance, le chemin pour y parvenir pourrait être socialement brutal.

Vingt ans, dit-il en substance, pour traverser les déséquilibres d'une transformation dont nous commençons à peine à mesurer l'ampleur.

Vingt ans, c’est presque une génération.

C’est le temps qu’il faut à un enfant pour devenir adulte. C’est le temps nécessaire pour qu’un étudiant d’aujourd’hui devienne un professionnel expérimenté. C’est aussi le temps pendant lequel nos systèmes éducatifs, nos institutions et nos modèles économiques pourraient continuer à préparer les citoyens à un monde qui n’existe déjà plus.

Voilà ce qui devrait nous inquiéter. Pas la machine qui pense. Mais la société qui refuse de penser à ce que la machine va changer.

Nos enfants préparent-ils leur avenir ou notre passé ?

Je regarde autour de moi. Des parents continuent de pousser leurs enfants vers des diplômes supposés garantir un emploi stable. Des étudiants accumulent des années de formation dans des disciplines dont certaines tâches pourraient être automatisées. Des universités enseignent encore des méthodes de travail que les intelligences artificielles exécutent déjà en quelques secondes.

Et nous continuons de répéter les mêmes conseils : travaille bien, obtiens ton diplôme, trouve un emploi, construis ta carrière. Ces conseils ne sont pas devenus inutiles. Mais ils sont devenus dangereusement incomplets.

Que vaut une formation qui apprend essentiellement à reproduire des tâches qu'une machine pourra accomplir plus rapidement, à moindre coût et parfois avec davantage de précision ?
Que vaut un diplôme s'il certifie une compétence technique sans développer le jugement, la créativité, la capacité de questionnement et l'adaptation ?

Et surtout, que répondrons-nous à nos enfants lorsqu'ils nous demanderont, dans dix ou quinze ans, pourquoi nous ne les avons pas mieux préparés ?

Nous ne pourrons pas dire que personne ne nous avait prévenus.

Le véritable danger, c’est notre tranquillité intellectuelle

Je rencontre encore des personnes qui considèrent l’intelligence artificielle comme une mode passagère.

D’autres pensent qu’elle concerne uniquement les informaticiens, les ingénieurs ou les grandes entreprises américaines.
D’autres encore se rassurent en affirmant que l’humain restera toujours indispensable.

Peut-être. Mais indispensable à quoi ? Dans quelles conditions ? Avec quelle rémunération ? Et pour combien de personnes ?

L’histoire économique nous enseigne que les révolutions technologiques créent de nouvelles activités. Elle nous enseigne aussi que les bénéfices ne sont ni immédiats ni équitablement répartis.
La machine à vapeur n’a pas protégé tous les artisans. L’électricité n’a pas sauvé toutes les entreprises. Internet n’a pas préservé tous les métiers.

Pourquoi l’intelligence artificielle ferait-elle exception ?

Et cette fois, la transformation pourrait toucher simultanément le travail manuel, le travail intellectuel et une partie des activités créatives. Le comptable, le juriste, le journaliste, le développeur, le médecin, l’enseignant, le consultant : aucun ne devrait se croire dispensé de réfléchir à la transformation de son métier.

Cela ne signifie pas que tous disparaîtront. Cela signifie que leur manière de créer de la valeur pourrait profondément changer.

Je ne veux pas protéger mes petits-enfants de l’IA. Je veux les préparer à vivre avec elle.

Voilà probablement ce qui me distingue des discours catastrophistes.

Je ne souhaite ni arrêter l’intelligence artificielle ni construire des murailles autour de nos enfants pour les préserver de son influence. Ce serait aussi illusoire que d’interdire l’électricité pour sauver les fabricants de bougies.

Je souhaite exactement le contraire.

Je veux que nos enfants apprennent très tôt à dialoguer avec les intelligences artificielles, à comprendre leurs limites, à vérifier leurs réponses, à déceler leurs erreurs et à les utiliser pour développer leurs propres capacités.
Je veux qu’ils sachent écrire, raisonner, argumenter, imaginer et créer.
Je veux qu’ils comprennent que posséder une réponse n’est pas la même chose que comprendre une question.
Je veux qu’ils découvrent que l’intelligence disponible n’est pas nécessairement la sagesse acquise.
Et je veux surtout qu’ils ne deviennent pas de simples consommateurs passifs d’intelligences fabriquées ailleurs.

Parce que le risque n’est pas seulement économique.Il est aussi culturel, intellectuel et civilisationnel.

Une génération qui délègue toutes ses réponses sans apprendre à formuler ses propres questions pourrait devenir technologiquement puissante et intellectuellement dépendante.

Quel paradoxe !

Au Maroc, nous n’avons pas vingt ans à perdre

C’est ici que mon inquiétude devient plus personnelle. Notre pays dispose d’une jeunesse nombreuse, ambitieuse, connectée, mais confrontée à des difficultés persistantes d’insertion professionnelle.

Nous avons investi dans la formation, l’enseignement supérieur, les métiers du numérique et l’externalisation des services. Mais sommes-nous réellement en train de préparer cette jeunesse à l’économie de l’intelligence artificielle ? Ou continuons-nous de former des milliers de diplômés pour des modèles économiques dont les fondations pourraient être profondément transformées ?

Prenons les métiers de l’offshoring, les centres de services, les activités administratives, les fonctions de support et certains métiers intellectuels. Ces secteurs représentent des opportunités importantes pour notre économie. Ils peuvent aussi devenir des terrains d’automatisation rapide.

Il ne suffit donc plus de compter les emplois créés aujourd’hui. Il faut examiner leur résistance aux transformations de demain.

Et cette réflexion ne devrait pas être réservée aux ministères, aux grandes entreprises ou aux cabinets de conseil. Elle devrait entrer dans les familles, les écoles, les universités, les collectivités territoriales et les débats parlementaires.

Chaque parent devrait se poser cette question : quelles capacités mon enfant devra-t-il posséder pour rester libre dans un monde où l’intelligence artificielle sera partout ?
Chaque enseignant devrait se demander : est-ce que j’apprends à mes élèves à mémoriser le savoir d’hier ou à construire leur jugement pour demain ?
Chaque décideur public devrait s'interroger : est-ce que nos politiques de formation préparent réellement les métiers qui émergent ?


L’abondance promise pourrait être une formidable injustice

Bill Gates évoque aussi la possibilité d’un avenir dans lequel l’intelligence artificielle et la robotique rendraient accessibles des biens et des services aujourd’hui coûteux.

C’est une perspective fascinante. Imaginez une médecine plus accessible, une éducation personnalisée, une production agricole mieux optimisée, des logements construits plus efficacement et des services publics considérablement améliorés.

Je ne demande qu’à y croire. Mais une question me poursuit.

Si les machines produisent la richesse, qui possédera les machines ?
Si les intelligences artificielles accomplissent le travail, qui percevra les revenus ?
Si les entreprises deviennent extraordinairement productives avec beaucoup moins de salariés, comment les familles financeront-elles leur existence ?

Nous pourrions théoriquement produire davantage que jamais tout en laissant une partie de la population incapable d'accéder à cette abondance.

Le problème ne serait alors plus la rareté des biens. Ce serait la distribution du pouvoir d'achat et de la richesse.

Et cette question ne sera résolue ni par un algorithme ni par un milliardaire, aussi visionnaire soit-il.

Elle relèvera de nos choix collectifs.

Je préfère une inquiétude lucide à un optimisme paresseux
Je ne partage pas toutes les conclusions de Bill Gates.
Je me méfie des calendriers trop précis lorsqu’il s’agit de prévoir des transformations civilisationnelles.

Vingt ans ? Peut-être dix. Peut-être trente. Peut-être une succession de ruptures dont personne ne maîtrise encore la chronologie.

Mais je retiens une idée essentielle : les conséquences sociales d’une innovation peuvent durer beaucoup plus longtemps que son développement technique.

Nous pouvons créer des machines extraordinairement intelligentes sans avoir construit les institutions capables d’organiser leur coexistence avec les humains.
Nous pouvons multiplier la productivité sans multiplier la prospérité partagée.
Nous pouvons démocratiser l’accès au savoir sans garantir la capacité de penser.

Voilà pourquoi j’écoute Bill Gates avec sérénité. La sérénité n’est pas l’indifférence.

C’est la capacité de regarder une transformation immense sans céder à la panique, mais sans se réfugier non plus dans le déni.

Et je vous conseille d’en faire autant. Pas pour croire aveuglément ses prédictions. Pour les examiner, les contester, les discuter et surtout commencer à agir.

Le plus grand héritage que nous puissions laisser à nos enfants n’est peut-être plus celui que nous imaginions

Pendant des générations, les parents ont voulu transmettre à leurs enfants un patrimoine, une maison, une bonne éducation, un métier et une certaine sécurité matérielle.

Ces ambitions restent légitimes. Mais demain, le plus précieux héritage pourrait être ailleurs.

Dans la capacité à apprendre toute sa vie.
Dans l'indépendance du jugement.
Dans l'aptitude à travailler avec des intelligences qui nous dépassent dans certaines tâches sans renoncer à notre responsabilité humaine.
Dans le courage de se réinventer plusieurs fois au cours d'une même existence.

Et dans cette qualité devenue rare : savoir distinguer ce qui est techniquement possible de ce qui est humainement souhaitable.

Je ne sais pas si Bill Gates a raison sur les vingt prochaines années. Je sais simplement qu'attendre vingt ans pour commencer à réfléchir serait une faute.

Car le véritable malheur ne serait pas que l'intelligence artificielle transforme le monde de nos enfants. Le véritable malheur serait que nous ayons vu cette transformation arriver sans rien faire pour les y préparer.**

Alors oui, j'écoute sereinement Bill Gates.
Je vous conseille de l'écouter aussi.
Non par peur de l'avenir.
Mais par amour de ceux qui devront y vivre.
Et surtout, n'attendons pas qu'il soit trop tard pour nos enfants et nos petits-enfants.

Car demain, ils ne nous demanderont peut-être pas pourquoi les machines sont devenues si intelligentes.
Ils nous demanderont pourquoi, nous qui avions été prévenus, nous sommes restés si passifs.**

Chronique personnelle — Adnane Benchakroun





Mercredi 28 Octobre 2026