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Morocco : Pourquoi les litiges dans les marchés publics montent en flèche malgré des investissements publics colossaux


Rédigé par Lycha Jaimssy MBELE le Lundi 19 Janvier 2026

À Rabat, ce lundi, lors d’un colloque sur les marchés publics et les litiges juridiques, le premier président de la Cour de cassation, Mohamed Abdennabaoui, a tiré la sonnette d’alarme : malgré un volume d’investissement public très élevé au Maroc, les contentieux relatifs aux contrats publics explosent. Au cœur du débat : un système juridique débordé, une prévention encore trop faible et un besoin urgent de réformes structurelles pour assurer la sécurité juridique des acteurs économiques.



Morocco : Pourquoi les litiges dans les marchés publics montent en flèche malgré des investissements publics colossaux

Au fil des trois dernières années, le nombre d’affaires liées aux marchés publics marocains a augmenté de manière significative. En 2023, les tribunaux administratifs ont enregistré 1 969 dossiers. Ce chiffre est monté à 2 218 en 2024, pour culminer à 2 577 en 2025, soit une hausse cumulée de plus de 30 % en trois ans. Selon Abdennabaoui, cette croissance n’est pas anodine : elle est liée à l’ampleur de l’investissement public, qui représente une part majeure de l’économie nationale.
 

Ce constat, posé devant des décideurs, des magistrats et des praticiens du droit, confirme une tendance de fond : l’accentuation des contentieux dans un paysage où l’investissement public dépasse les trois quarts de l’investissement total. En 2024, par exemple, l’État marocain a engagé près de 335 milliards de dirhams pour soutenir des projets d’infrastructures, de services ou de développement régional.
 

Le magistrat a précisé que les tribunaux administratifs de premier et second degré ont rendu 6 928 décisions judiciaires liées à ces dossiers. Il a aussi souligné une réalité souvent méconnue : un seul dossier peut générer plusieurs décisions judiciaires, multipliant ainsi le travail de la justice et complexifiant l’analyse des causes structurelles.
 

Pour Abdennabaoui, la question n’est plus seulement de « gérer les litiges », mais plutôt, et surtout, de les prévenir à la source. Il appelle à consolider un mécanisme systématique de prévention qui réduirait les causes profondes des différends, évitant ainsi de submerger les tribunaux et de ralentir la dynamique des marchés publics.
 

Cette escalade des contentieux se déroule alors que l’investissement public joue un rôle stratégique dans l’économie marocaine, servant de moteur à la croissance et d’incitateur pour l’investissement privé. Cependant, comme le souligne un rapport du HCP, la contribution des administrations publiques à la formation brute de capital fixe reste notable, bien que désormais en dessous de 20 % du PIB.
 

L’un des enjeux cruciaux soulevés lors du colloque est la sécurité juridique. Le recours à la justice, rappelle Abdennabaoui, n’est pas anodin : il est devenu une réponse structurante à l’incertitude ressentie par les acteurs publics et privés. À ses yeux, un marché public efficace doit être soutenu par une clairvoyance réglementaire qui dissipe les zones d’incertitude et renforce la confiance des opérateurs.
 

À Rabat, Hamid Ouled Lablad, président du tribunal administratif de première instance, a apporté une note légèrement moins pessimiste en notant une légère baisse de 2 % des dossiers litigieux en 2025 par rapport à 2024. Cette nuance, bien qu’encourageante, ne suffit pas à masquer l’ampleur du défi.
 

De son côté, Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau, a défendu une approche davantage orientée vers la prévention plutôt que la sanction. Selon lui, le ministère a intensifié ses efforts pour clarifier les cahiers des charges des marchés publics, rendant ces documents plus précis et transparents. Il a également annoncé la création d’un comité de suivi dédié à l’accompagnement des marchés publics, dont la mission sera d’identifier et de lever les obstacles opérationnels dès les phases préliminaires.
 

Le ministre a rappelé que la prévention des litiges passe aussi par la simplification des procédures et la formation des acteurs publics à des standards plus rigoureux. Une démarche qui, à terme, pourrait atténuer la pression sur la justice et améliorer l’efficacité des marchés.
 

Au Maroc, les contentieux autour des marchés publics se répartissent en deux grandes catégories : le contentieux de la passation ce qui se passe avant la signature d’un contrat et le contentieux de l’exécution qui survient après la signature, souvent lié à des retards, des paiements ou des modifications des obligations contractuelles.
 

Alors que le Royaume s’efforce de tirer parti de l’investissement comme levier de développement, les chiffres présentés à Rabat révèlent une fracture importante : plus l’investissement public augmente, plus les litiges affluent. Pour que cette machine économique conserve sa dynamique, les mécanismes de gouvernance et de prévention doivent être renforcés.


La montée des litiges dans les marchés publics n’est pas une fatalité. Elle est, avant tout, le symptôme d’un système où la croissance des investissements n’a pas encore été accompagnée par une sécurité juridique adaptée. Dans un Maroc qui vise à booster son développement économique tout en maintenant la confiance des investisseurs, la prévention des contentieux n’est plus une option : elle est une nécessité stratégique pour transformer les investissements publics en avantages durables pour la société.





Lundi 19 Janvier 2026