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Moscou et Pékin : Kharg, Bouchehr, kérosène


Rédigé par La rédaction le Samedi 28 Mars 2026

Pendant des semaines, la Russie et la Chine ont cultivé une posture de retenue publique face à la guerre déclenchée contre l’Iran. Pas de déclaration martiale excessive, pas d’entrée officielle dans le conflit, pas de rupture spectaculaire avec Washington. Mais cette discrétion n’a jamais signifié neutralité. Au contraire, à mesure que le front militaire s’est enlisé et que l’hypothèse d’une nouvelle phase autour de Kharg s’est imposée, Moscou et Pékin ont commencé à sortir de l’ombre, chacun selon sa grammaire stratégique : la Russie par le signal diplomatique et sécuritaire, la Chine par la contrainte logistique.



Le point de bascule, aujourd’hui, tient à Kharg.

Moscou et Pékin  : Kharg, Bouchehr, kérosène
Cette île n’est pas un objectif secondaire : Reuters a rappelé que Kharg concentre environ 90 % des exportations pétrolières iraniennes, ce qui en fait une cible économique et militaire de premier ordre. Les discussions au sein de l’administration Trump sur l’envoi possible de forces au sol, ou au moins sur une opération visant à sécuriser la zone et à rouvrir Hormuz, sont désormais documentées. Autrement dit, on n’est plus dans le registre du fantasme stratégique : Kharg est entrée dans le champ des options américaines sérieusement examinées.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire le comportement russe. Depuis le début du conflit, plusieurs révélations de presse américaine, reprises par Reuters, affirment que Moscou a transmis à Téhéran des informations de ciblage incluant les positions de navires de guerre et d’aéronefs américains. Reuters a aussi rapporté un autre article, cette fois du Wall Street Journal, selon lequel la Russie aurait fourni de l’imagerie satellite et une assistance technologique sur les drones. Le Kremlin a démenti, parlant de “fake news”. La prudence s’impose donc : on ne peut pas présenter cette aide comme un fait définitivement établi dans tous ses détails. Mais il existe assez d’indices concordants pour affirmer que la Russie est soupçonnée, de manière crédible, d’avoir épaulé l’Iran dans le domaine du renseignement militaire.

La Russie, toutefois, ne s’exprime pas seulement par les fuites et les démentis. Elle a choisi aussi un terrain beaucoup plus officiel : Bouchehr. Le 23 mars, le Kremlin a jugé “extrêmement dangereuses” les frappes menées près de la centrale nucléaire iranienne, en avertissant qu’elles pouvaient avoir des conséquences irréparables. Deux jours plus tard, Rosatom évacuait encore 163 membres de son personnel, tout en laissant environ 300 employés sur place. Ce chiffre dit tout : Moscou ne parle pas ici par solidarité abstraite avec Téhéran, mais parce qu’elle a des techniciens, des intérêts industriels et une responsabilité politique directe autour de ce site. Bouchehr est, pour elle, une ligne rouge concrète.

L’autre acteur majeur, la Chine, agit autrement. Pékin n’a pas besoin de menacer militairement qui que ce soit pour peser sur le rapport de force. Reuters a rapporté, mi-mars, l’interdiction chinoise des exportations de carburants raffinés, dont le jet fuel, dans un contexte de tension énergétique régionale provoqué par la guerre. Cette décision touche l’Asie dans son ensemble et fragilise tout particulièrement les pays dépendants d’importations rapides. L’Australie, alliée stratégique des États-Unis dans le Pacifique, est apparue comme l’un des maillons les plus exposés, alors même que ses approvisionnements reposent largement sur les raffineries asiatiques.

Il faut cependant résister à la tentation du récit trop parfait. Rien, dans les sources robustes consultées, ne permet d’affirmer que Xi Jinping a personnellement “coupé 12 cargaisons mensuelles de Jet A1 vers l’Australie” dans le but explicite d’adresser un avertissement géopolitique à Donald Trump. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la décision chinoise a déjà des effets stratégiques majeurs : Reuters a montré que plusieurs pays asiatiques craignent des perturbations, que l’Australie a dû chercher davantage de cargaisons auprès des États-Unis et d’autres fournisseurs, et que les tensions sur les prix énergétiques s’en trouvent aggravées. La Chine peut donc, sans tirer un seul coup de feu, compliquer la vie des alliés de Washington et rappeler que l’arrière-base logistique du camp occidental n’est pas invulnérable.

Cette séquence renvoie enfin à la situation politique intérieure américaine. Reuters a rapporté que Trump maintient la pression sur l’Iran en menaçant de frapper plus durement si Téhéran ne cède pas, tout en reconnaissant indirectement l’existence d’un canal diplomatique via des intermédiaires. Dans le même temps, le dernier sondage Reuters/Ipsos, relayé dans les contenus Reuters, situe sa cote d’approbation à 36 %, un plus bas de son second mandat. Cela ne prouve pas que le président américain irait vers Kharg uniquement pour des raisons de politique intérieure. Mais cela éclaire un climat : celui d’un dirigeant confronté à une guerre coûteuse, à des marchés nerveux et à une pression croissante pour obtenir un résultat visible.

La vraie nouveauté n’est donc pas l’entrée formelle de Moscou et de Pékin dans la guerre. Elle est plus subtile et peut-être plus dangereuse : les deux capitales travaillent à faire comprendre à Washington qu’une opération plus radicale sur Kharg, ou un accident majeur autour de Bouchehr, n’aurait plus un coût seulement iranien. La Russie signale que le risque nucléaire et humain est désormais aussi son affaire. La Chine démontre qu’elle peut transformer une guerre du Golfe en stress logistique pour le Pacifique. En clair, si Trump veut franchir le point de non-retour, il devra le faire dans un environnement où ses adversaires évitent l’affrontement direct, mais s’emploient méthodiquement à renchérir le prix stratégique de chaque pas supplémentaire.




Samedi 28 Mars 2026