Il y eut, dans l’histoire humaine, des ruptures qui ont obligé les sociétés à changer de calendrier mental. L’imprimerie a transformé notre rapport au savoir. L’électricité a bouleversé la production. Le chemin de fer a redessiné les distances. Internet a changé la circulation de l’information. Google a modifié notre manière de chercher et, probablement, de mémoriser.
L’intelligence artificielle pourrait provoquer quelque chose de plus profond encore : elle commence à rendre obsolètes non seulement certains métiers, mais certaines manières de mesurer la société.
Prenons un exemple qui nous concerne directement au Maroc : les NEET, ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation.
Pendant des années, chercheurs, administrations, organismes internationaux et responsables politiques ont tenté de comprendre cette population. Combien sont-ils ? Pourquoi décrochent-ils ? Quelle est l’influence du niveau scolaire, du territoire, du genre, de l’origine sociale, du chômage ou de la situation familiale ?
Toutes ces études restent précieuses. Les données historiques ne deviennent pas fausses parce que ChatGPT existe. Mais une question devient incontournable : décrivent-elles encore correctement le monde dans lequel ces jeunes vont vivre ?
C’est beaucoup moins certain.
Le concept même de NEET repose sur une vision relativement classique de l’insertion : on étudie, on se forme, on obtient éventuellement un diplôme, puis on entre dans le monde du travail.
Le parcours pouvait être chaotique, mais la logique générale restait identifiable : formation, compétence, emploi, revenu.
L’intelligence artificielle vient brouiller cette mécanique.
Imaginez un jeune Marocain de 21 ans. Il n’est inscrit dans aucune école. Il n’a pas d’emploi salarié. Il ne suit aucune formation officiellement reconnue.
Statistiquement, il entre parfaitement dans la catégorie NEET.
Mais supposons qu’il passe plusieurs heures par jour à apprendre l’anglais avec une IA, qu’il apprenne à développer un site Internet, à monter des vidéos, à produire des contenus, à automatiser certaines tâches et qu’il réalise ponctuellement des prestations pour des clients trouvés sur Internet.
Est-il réellement « inactif » ?
Nos statistiques répondront peut-être oui. La réalité économique commence à répondre autre chose.
À l'inverse, imaginons un jeune diplômé disposant d'un emploi administratif tout à fait officiel. Il est parfaitement intégré dans les statistiques traditionnelles. Pourtant, 60 ou 70 % des tâches constituant aujourd'hui son poste pourraient progressivement être automatisées.
Administrativement, il est inséré. Technologiquement, il devient vulnérable.
Voilà le problème : Nous continuons peut-être à observer la jeunesse avec des instruments conçus pour un monde qui commence à disparaître.
Le diplôme ne suffit plus à mesurer la compétence
Pendant longtemps, le diplôme constituait un indicateur relativement fiable du capital humain. Il le restera évidemment en médecine, en ingénierie, dans la recherche ou dans de nombreuses professions nécessitant une formation approfondie.
Mais dans une partie croissante de l'économie numérique, une autre logique apparaît.
La question devient moins : « Qu'avez-vous étudié ? » que : « Qu'êtes-vous capable de produire ? »
Un jeune sachant parfaitement utiliser plusieurs outils d'intelligence artificielle peut désormais disposer d'une capacité de production sans commune mesure avec celle dont aurait bénéficié, il y a seulement quelques années, quelqu'un ayant exactement le même niveau scolaire.
L'IA agit ici comme un multiplicateur. Mais elle produit aussi de nouvelles fractures.
Car posséder un smartphone ne signifie pas maîtriser l'intelligence artificielle.
Entre celui qui utilise l'IA pour obtenir la réponse à un devoir et celui qui apprend à dialoguer avec elle, vérifier ses réponses, automatiser des processus, programmer, rechercher, créer ou entreprendre, l'écart peut devenir considérable.
Nous risquons donc de voir apparaître une nouvelle forme d'inégalité : l'inégalité d'intelligence augmentée.
Certains jeunes utiliseront l'IA comme une béquille. D'autres comme un professeur. D'autres encore comme un véritable collaborateur.
Faut-il alors supprimer l'indicateur NEET ? Certainement pas.
Le chômage reste le chômage. Le décrochage scolaire reste une réalité. La précarité, les inégalités territoriales, l'absence de perspectives et les difficultés d'accès au marché du travail ne disparaissent pas par magie parce qu'un chatbot est accessible sur un téléphone.
Croire que l'IA résoudra spontanément le problème de la jeunesse serait aussi naïf que de croire qu'Internet devait automatiquement démocratiser le savoir.
Mais continuer à mesurer exactement de la même façon cette jeunesse serait tout aussi naïf.
Il faudrait désormais compléter les indicateurs classiques. Mesurons combien de jeunes utilisent réellement l'IA. Mais surtout : pour quoi faire ?
Divertissement ? Recherche ? Formation ? Création ? Programmation ? Entrepreneuriat ? Recherche d'emploi ? Production de revenus ?
Mesurons leur capacité à vérifier une information générée par une machine.
Mesurons leur autonomie numérique.
Mesurons les compétences acquises en dehors des cursus traditionnels.
Mesurons aussi leurs activités économiques informelles ou numériques que les nomenclatures administratives voient encore mal.
Peut-être découvrirons-nous alors qu'à l'intérieur de la gigantesque catégorie « NEET » vivent désormais des réalités radicalement différentes.
Le jeune décroché depuis plusieurs années sans activité et le jeune autodidacte qui développe ses compétences grâce à l'IA ne peuvent plus être considérés exactement de la même manière.
Il faudrait peut-être refaire l'étude Et c'est finalement la question que je pose.
À combien d'études économiques, sociales, éducatives ou prospectives publiées avant l'explosion de l'intelligence artificielle devons-nous désormais ajouter une mention invisible :
« Conclusions établies avant rupture technologique majeure » ?
Elles ne sont pas devenues inutiles.
Elles sont devenues historiques.
Elles nous expliquent d'où nous venons, mais beaucoup moins sûrement où nous allons.
Pour le Maroc, l'enjeu est immense.
Plutôt que de demander uniquement combien de jeunes sont sans emploi, sans études et sans formation, nous devrions désormais poser une autre question, beaucoup plus stratégique : combien de jeunes Marocains sommes-nous capables de transformer en citoyens augmentés par l'intelligence artificielle plutôt qu'en victimes de son arrivée ?
Car la véritable fracture de demain ne séparera peut-être plus seulement les diplômés des non-diplômés, les actifs des chômeurs ou les villes des campagnes.
Elle séparera ceux qui auront appris à travailler avec l'intelligence artificielle de ceux qui découvriront trop tard qu'elle travaille désormais à leur place.
Et si tel est le cas, alors oui : il faudra probablement rouvrir beaucoup de nos études sur les NEET. Non pour effacer leurs conclusions. Mais pour recommencer à poser les bonnes questions.
L’intelligence artificielle pourrait provoquer quelque chose de plus profond encore : elle commence à rendre obsolètes non seulement certains métiers, mais certaines manières de mesurer la société.
Prenons un exemple qui nous concerne directement au Maroc : les NEET, ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation.
Pendant des années, chercheurs, administrations, organismes internationaux et responsables politiques ont tenté de comprendre cette population. Combien sont-ils ? Pourquoi décrochent-ils ? Quelle est l’influence du niveau scolaire, du territoire, du genre, de l’origine sociale, du chômage ou de la situation familiale ?
Toutes ces études restent précieuses. Les données historiques ne deviennent pas fausses parce que ChatGPT existe. Mais une question devient incontournable : décrivent-elles encore correctement le monde dans lequel ces jeunes vont vivre ?
C’est beaucoup moins certain.
Le concept même de NEET repose sur une vision relativement classique de l’insertion : on étudie, on se forme, on obtient éventuellement un diplôme, puis on entre dans le monde du travail.
Le parcours pouvait être chaotique, mais la logique générale restait identifiable : formation, compétence, emploi, revenu.
L’intelligence artificielle vient brouiller cette mécanique.
Imaginez un jeune Marocain de 21 ans. Il n’est inscrit dans aucune école. Il n’a pas d’emploi salarié. Il ne suit aucune formation officiellement reconnue.
Statistiquement, il entre parfaitement dans la catégorie NEET.
Mais supposons qu’il passe plusieurs heures par jour à apprendre l’anglais avec une IA, qu’il apprenne à développer un site Internet, à monter des vidéos, à produire des contenus, à automatiser certaines tâches et qu’il réalise ponctuellement des prestations pour des clients trouvés sur Internet.
Est-il réellement « inactif » ?
Nos statistiques répondront peut-être oui. La réalité économique commence à répondre autre chose.
À l'inverse, imaginons un jeune diplômé disposant d'un emploi administratif tout à fait officiel. Il est parfaitement intégré dans les statistiques traditionnelles. Pourtant, 60 ou 70 % des tâches constituant aujourd'hui son poste pourraient progressivement être automatisées.
Administrativement, il est inséré. Technologiquement, il devient vulnérable.
Voilà le problème : Nous continuons peut-être à observer la jeunesse avec des instruments conçus pour un monde qui commence à disparaître.
Le diplôme ne suffit plus à mesurer la compétence
Pendant longtemps, le diplôme constituait un indicateur relativement fiable du capital humain. Il le restera évidemment en médecine, en ingénierie, dans la recherche ou dans de nombreuses professions nécessitant une formation approfondie.
Mais dans une partie croissante de l'économie numérique, une autre logique apparaît.
La question devient moins : « Qu'avez-vous étudié ? » que : « Qu'êtes-vous capable de produire ? »
Un jeune sachant parfaitement utiliser plusieurs outils d'intelligence artificielle peut désormais disposer d'une capacité de production sans commune mesure avec celle dont aurait bénéficié, il y a seulement quelques années, quelqu'un ayant exactement le même niveau scolaire.
L'IA agit ici comme un multiplicateur. Mais elle produit aussi de nouvelles fractures.
Car posséder un smartphone ne signifie pas maîtriser l'intelligence artificielle.
Entre celui qui utilise l'IA pour obtenir la réponse à un devoir et celui qui apprend à dialoguer avec elle, vérifier ses réponses, automatiser des processus, programmer, rechercher, créer ou entreprendre, l'écart peut devenir considérable.
Nous risquons donc de voir apparaître une nouvelle forme d'inégalité : l'inégalité d'intelligence augmentée.
Certains jeunes utiliseront l'IA comme une béquille. D'autres comme un professeur. D'autres encore comme un véritable collaborateur.
Faut-il alors supprimer l'indicateur NEET ? Certainement pas.
Le chômage reste le chômage. Le décrochage scolaire reste une réalité. La précarité, les inégalités territoriales, l'absence de perspectives et les difficultés d'accès au marché du travail ne disparaissent pas par magie parce qu'un chatbot est accessible sur un téléphone.
Croire que l'IA résoudra spontanément le problème de la jeunesse serait aussi naïf que de croire qu'Internet devait automatiquement démocratiser le savoir.
Mais continuer à mesurer exactement de la même façon cette jeunesse serait tout aussi naïf.
Il faudrait désormais compléter les indicateurs classiques. Mesurons combien de jeunes utilisent réellement l'IA. Mais surtout : pour quoi faire ?
Divertissement ? Recherche ? Formation ? Création ? Programmation ? Entrepreneuriat ? Recherche d'emploi ? Production de revenus ?
Mesurons leur capacité à vérifier une information générée par une machine.
Mesurons leur autonomie numérique.
Mesurons les compétences acquises en dehors des cursus traditionnels.
Mesurons aussi leurs activités économiques informelles ou numériques que les nomenclatures administratives voient encore mal.
Peut-être découvrirons-nous alors qu'à l'intérieur de la gigantesque catégorie « NEET » vivent désormais des réalités radicalement différentes.
Le jeune décroché depuis plusieurs années sans activité et le jeune autodidacte qui développe ses compétences grâce à l'IA ne peuvent plus être considérés exactement de la même manière.
Il faudrait peut-être refaire l'étude Et c'est finalement la question que je pose.
À combien d'études économiques, sociales, éducatives ou prospectives publiées avant l'explosion de l'intelligence artificielle devons-nous désormais ajouter une mention invisible :
« Conclusions établies avant rupture technologique majeure » ?
Elles ne sont pas devenues inutiles.
Elles sont devenues historiques.
Elles nous expliquent d'où nous venons, mais beaucoup moins sûrement où nous allons.
Pour le Maroc, l'enjeu est immense.
Plutôt que de demander uniquement combien de jeunes sont sans emploi, sans études et sans formation, nous devrions désormais poser une autre question, beaucoup plus stratégique : combien de jeunes Marocains sommes-nous capables de transformer en citoyens augmentés par l'intelligence artificielle plutôt qu'en victimes de son arrivée ?
Car la véritable fracture de demain ne séparera peut-être plus seulement les diplômés des non-diplômés, les actifs des chômeurs ou les villes des campagnes.
Elle séparera ceux qui auront appris à travailler avec l'intelligence artificielle de ceux qui découvriront trop tard qu'elle travaille désormais à leur place.
Et si tel est le cas, alors oui : il faudra probablement rouvrir beaucoup de nos études sur les NEET. Non pour effacer leurs conclusions. Mais pour recommencer à poser les bonnes questions.