5 000 contacts, personne à appeler : bienvenue dans la solitude hyperconnectée
C’est peut-être là le malentendu central du XXIe siècle : être joignable ne signifie pas être relié.
On peut recevoir cinquante messages par jour et n’avoir personne à qui raconter réellement ce qui nous arrive. On peut travailler en open space, habiter dans une grande ville, accumuler des abonnés sur Instagram et traverser malgré tout des semaines entières sans véritable conversation. La solitude moderne ne ressemble plus forcément à une personne isolée au fond d’un appartement. Elle peut être parfaitement intégrée au décor social.
Elle sourit.
Elle répond aux messages.
Elle travaille.
Elle publie.
Mais elle ne se sent plus vraiment reliée aux autres.
La solitude n’est pas seulement une humeur
Il faut d’abord sortir d’une confusion. Toute solitude n’est pas pathologique.
La solitude choisie peut être heureuse, féconde, créatrice. Lire seul, marcher seul, travailler dans le silence, s’éloigner momentanément des autres peut constituer une respiration indispensable. Certaines personnes ont d’ailleurs davantage besoin de solitude que d’autres.
Le problème commence lorsque la solitude n’est plus choisie.
Lorsque l’on voudrait appeler quelqu’un, mais que personne ne vient à l’esprit.
Lorsque l’on éprouve le sentiment durable d’être inutile, exclu, oublié ou incompris.
Les travaux scientifiques cités depuis plusieurs années associent l’isolement social prolongé et le sentiment chronique de solitude à une dégradation du bien-être psychologique et à différents risques pour la santé. La relation de causalité exacte reste complexe — la mauvaise santé peut aussi produire de l’isolement — mais le constat général est suffisamment robuste pour que la solitude soit désormais traitée comme un véritable enjeu de santé publique.
Et ce qui rend le phénomène particulièrement préoccupant, c’est qu’il touche désormais les deux extrémités de la vie.
Les personnes âgées, évidemment.
Mais aussi les jeunes.
La génération la plus connectée est aussi confrontée à une étrange pauvreté relationnelle
Voici sans doute le paradoxe sociologique le plus fascinant.
Un jeune de vingt ans peut aujourd’hui maintenir quotidiennement des interactions avec des dizaines de personnes qu’il ne rencontrera pratiquement jamais.
Il voit leurs vacances.
Leurs réussites.
Leurs repas.
Leurs anniversaires.
Leurs couples.
Leurs corps.
Leurs carrières.
Autrement dit, il connaît beaucoup de choses sur les autres sans nécessairement partager beaucoup de choses avec eux.
Les réseaux sociaux ont créé une forme inédite de proximité distante.
Ils permettent évidemment de maintenir des liens réels, de rompre l’isolement géographique et de constituer des communautés magnifiques. Il serait absurde de les réduire à une machine à solitude.
Mais ils peuvent également fabriquer une illusion.
L’impression d’être entouré parce que nous sommes constamment exposés aux autres.
Or le lien humain ne se résume pas à la circulation d’informations.
Il repose sur la présence.
Le silence partagé.
Le regard.
Le ton de la voix.
Les imperfections de la conversation.
Le temps donné à quelqu’un sans objectif précis.
Toutes ces choses extrêmement inefficaces que nos sociétés obsédées par la productivité ont progressivement commencé à considérer comme du temps perdu.
Et voici maintenant l’intelligence artificielle
L’arrivée des compagnons conversationnels introduit une nouvelle étape.
On peut recevoir cinquante messages par jour et n’avoir personne à qui raconter réellement ce qui nous arrive. On peut travailler en open space, habiter dans une grande ville, accumuler des abonnés sur Instagram et traverser malgré tout des semaines entières sans véritable conversation. La solitude moderne ne ressemble plus forcément à une personne isolée au fond d’un appartement. Elle peut être parfaitement intégrée au décor social.
Elle sourit.
Elle répond aux messages.
Elle travaille.
Elle publie.
Mais elle ne se sent plus vraiment reliée aux autres.
La solitude n’est pas seulement une humeur
Il faut d’abord sortir d’une confusion. Toute solitude n’est pas pathologique.
La solitude choisie peut être heureuse, féconde, créatrice. Lire seul, marcher seul, travailler dans le silence, s’éloigner momentanément des autres peut constituer une respiration indispensable. Certaines personnes ont d’ailleurs davantage besoin de solitude que d’autres.
Le problème commence lorsque la solitude n’est plus choisie.
Lorsque l’on voudrait appeler quelqu’un, mais que personne ne vient à l’esprit.
Lorsque l’on éprouve le sentiment durable d’être inutile, exclu, oublié ou incompris.
Les travaux scientifiques cités depuis plusieurs années associent l’isolement social prolongé et le sentiment chronique de solitude à une dégradation du bien-être psychologique et à différents risques pour la santé. La relation de causalité exacte reste complexe — la mauvaise santé peut aussi produire de l’isolement — mais le constat général est suffisamment robuste pour que la solitude soit désormais traitée comme un véritable enjeu de santé publique.
Et ce qui rend le phénomène particulièrement préoccupant, c’est qu’il touche désormais les deux extrémités de la vie.
Les personnes âgées, évidemment.
Mais aussi les jeunes.
La génération la plus connectée est aussi confrontée à une étrange pauvreté relationnelle
Voici sans doute le paradoxe sociologique le plus fascinant.
Un jeune de vingt ans peut aujourd’hui maintenir quotidiennement des interactions avec des dizaines de personnes qu’il ne rencontrera pratiquement jamais.
Il voit leurs vacances.
Leurs réussites.
Leurs repas.
Leurs anniversaires.
Leurs couples.
Leurs corps.
Leurs carrières.
Autrement dit, il connaît beaucoup de choses sur les autres sans nécessairement partager beaucoup de choses avec eux.
Les réseaux sociaux ont créé une forme inédite de proximité distante.
Ils permettent évidemment de maintenir des liens réels, de rompre l’isolement géographique et de constituer des communautés magnifiques. Il serait absurde de les réduire à une machine à solitude.
Mais ils peuvent également fabriquer une illusion.
L’impression d’être entouré parce que nous sommes constamment exposés aux autres.
Or le lien humain ne se résume pas à la circulation d’informations.
Il repose sur la présence.
Le silence partagé.
Le regard.
Le ton de la voix.
Les imperfections de la conversation.
Le temps donné à quelqu’un sans objectif précis.
Toutes ces choses extrêmement inefficaces que nos sociétés obsédées par la productivité ont progressivement commencé à considérer comme du temps perdu.
Et voici maintenant l’intelligence artificielle
L’arrivée des compagnons conversationnels introduit une nouvelle étape.
Solitude : le mal du siècle que ni Instagram ni l’intelligence artificielle ne peuvent vraiment soigner
Une intelligence artificielle peut répondre immédiatement.
Elle ne vous interrompt presque jamais.
Elle ne se fatigue pas.
Elle peut se souvenir de certains éléments d’une conversation et adapter ses réponses.
Elle peut donner l’impression d’une disponibilité extraordinaire.
Pour quelqu’un qui se sent isolé, cette disponibilité peut avoir une utilité réelle : mettre des mots sur une émotion, structurer une pensée, trouver des informations ou préparer une conversation difficile.
Mais il existe une frontière qu’il faut regarder lucidement.
Une simulation de relation n’est pas encore une relation.
Une IA peut produire une réponse empathique sans éprouver ce que nous appelons humainement de l’empathie.
Elle ne partage pas un risque avec nous.
Elle n’a pas traversé la ville pour venir nous voir.
Elle ne nous accorde pas une heure prise sur son temps.
Ce sont précisément ces coûts — temps, attention, vulnérabilité, compromis — qui donnent une partie de sa valeur au lien humain.
Le danger serait donc que l’IA ne remplace pas seulement certaines tâches professionnelles, mais commence à remplacer certaines occasions de rencontrer réellement les autres.
Nous gagnerions une disponibilité parfaite.
Et nous pourrions perdre quelque chose de beaucoup plus rare : la réciprocité.
Nos villes elles-mêmes produisent de la solitude
La technologie n’explique évidemment pas tout.
Nos structures sociales ont profondément changé.
Familles plus petites.
Mobilité professionnelle.
Départs vers d’autres villes ou pays.
Travail à distance.
Allongement de la durée de vie.
Mariages plus tardifs.
Fragilisation de certaines formes de sociabilité de quartier.
Disparition progressive de lieux où l’on pouvait simplement être présent sans devoir consommer beaucoup.
Pendant des siècles, le village, le café, le marché, l’association, le voisinage, la famille élargie ou le lieu de culte produisaient presque mécaniquement des rencontres répétées.
Notre modernité a gagné énormément en liberté individuelle.
Mais cette liberté possède parfois un coût : chacun est davantage responsable de fabriquer lui-même son réseau social.
Or tout le monde ne possède ni les mêmes compétences relationnelles, ni la même confiance, ni les mêmes opportunités.
La solution n’est probablement pas spectaculaire
C’est peut-être la partie la plus importante.
Nous imaginons souvent les problèmes sociaux comme nécessitant de gigantesques réponses institutionnelles.
La solitude demande évidemment des politiques publiques : prévention, santé mentale, lieux collectifs, associations, sport, culture, urbanisme et accompagnement des personnes vulnérables.
Mais sa mécanique quotidienne repose également sur de toutes petites choses.
Dire bonjour.
Accepter une invitation.
Téléphoner plutôt qu’envoyer uniquement un message.
Revoir régulièrement les mêmes personnes.
Participer à une activité collective.
Faire un compliment sincère — et apprendre à en recevoir un sans immédiatement le repousser.
L’humain se reconnecte rarement par une grande révélation.
Il se reconnecte par répétition.
La confiance apparaît lorsque deux personnes se revoient suffisamment longtemps pour cesser de jouer un rôle.
Et au Maroc ?
Le Maroc possède encore un capital relationnel considérable : famille élargie, voisinage, cafés, vie associative, solidarité communautaire, rencontres familiales et réseaux de proximité restent beaucoup plus présents que dans nombre de sociétés occidentales.
Mais il serait imprudent de croire que nous sommes immunisés.
Urbanisation accélérée, mobilité professionnelle, éloignement familial, pression économique, chômage des jeunes, progression du célibat, vieillissement de la population et omniprésence du smartphone transforment déjà nos relations.
Le problème peut être particulièrement aigu chez deux populations.
Les seniors dont les enfants vivent loin, parfois à l’étranger.
Et les jeunes qui possèdent des centaines de contacts numériques mais très peu d’espaces où construire réellement leur place dans la société.
La politique sociale marocaine devra donc progressivement intégrer une dimension que nous mesurons encore mal : la qualité du lien social.
Construire des hôpitaux, des écoles et des routes est évidemment indispensable.
Mais une société ne tient pas seulement grâce à ses infrastructures physiques.
Elle tient aussi grâce à ses infrastructures humaines.
Et celles-ci peuvent également se fissurer.
La grande question des prochaines années sera donc peut-être moins de savoir combien de personnes nous pouvons connecter technologiquement que combien nous réussirons encore à relier humainement.
Car nous avons inventé des machines capables de parler avec presque tout le monde.
Elle ne vous interrompt presque jamais.
Elle ne se fatigue pas.
Elle peut se souvenir de certains éléments d’une conversation et adapter ses réponses.
Elle peut donner l’impression d’une disponibilité extraordinaire.
Pour quelqu’un qui se sent isolé, cette disponibilité peut avoir une utilité réelle : mettre des mots sur une émotion, structurer une pensée, trouver des informations ou préparer une conversation difficile.
Mais il existe une frontière qu’il faut regarder lucidement.
Une simulation de relation n’est pas encore une relation.
Une IA peut produire une réponse empathique sans éprouver ce que nous appelons humainement de l’empathie.
Elle ne partage pas un risque avec nous.
Elle n’a pas traversé la ville pour venir nous voir.
Elle ne nous accorde pas une heure prise sur son temps.
Ce sont précisément ces coûts — temps, attention, vulnérabilité, compromis — qui donnent une partie de sa valeur au lien humain.
Le danger serait donc que l’IA ne remplace pas seulement certaines tâches professionnelles, mais commence à remplacer certaines occasions de rencontrer réellement les autres.
Nous gagnerions une disponibilité parfaite.
Et nous pourrions perdre quelque chose de beaucoup plus rare : la réciprocité.
Nos villes elles-mêmes produisent de la solitude
La technologie n’explique évidemment pas tout.
Nos structures sociales ont profondément changé.
Familles plus petites.
Mobilité professionnelle.
Départs vers d’autres villes ou pays.
Travail à distance.
Allongement de la durée de vie.
Mariages plus tardifs.
Fragilisation de certaines formes de sociabilité de quartier.
Disparition progressive de lieux où l’on pouvait simplement être présent sans devoir consommer beaucoup.
Pendant des siècles, le village, le café, le marché, l’association, le voisinage, la famille élargie ou le lieu de culte produisaient presque mécaniquement des rencontres répétées.
Notre modernité a gagné énormément en liberté individuelle.
Mais cette liberté possède parfois un coût : chacun est davantage responsable de fabriquer lui-même son réseau social.
Or tout le monde ne possède ni les mêmes compétences relationnelles, ni la même confiance, ni les mêmes opportunités.
La solution n’est probablement pas spectaculaire
C’est peut-être la partie la plus importante.
Nous imaginons souvent les problèmes sociaux comme nécessitant de gigantesques réponses institutionnelles.
La solitude demande évidemment des politiques publiques : prévention, santé mentale, lieux collectifs, associations, sport, culture, urbanisme et accompagnement des personnes vulnérables.
Mais sa mécanique quotidienne repose également sur de toutes petites choses.
Dire bonjour.
Accepter une invitation.
Téléphoner plutôt qu’envoyer uniquement un message.
Revoir régulièrement les mêmes personnes.
Participer à une activité collective.
Faire un compliment sincère — et apprendre à en recevoir un sans immédiatement le repousser.
L’humain se reconnecte rarement par une grande révélation.
Il se reconnecte par répétition.
La confiance apparaît lorsque deux personnes se revoient suffisamment longtemps pour cesser de jouer un rôle.
Et au Maroc ?
Le Maroc possède encore un capital relationnel considérable : famille élargie, voisinage, cafés, vie associative, solidarité communautaire, rencontres familiales et réseaux de proximité restent beaucoup plus présents que dans nombre de sociétés occidentales.
Mais il serait imprudent de croire que nous sommes immunisés.
Urbanisation accélérée, mobilité professionnelle, éloignement familial, pression économique, chômage des jeunes, progression du célibat, vieillissement de la population et omniprésence du smartphone transforment déjà nos relations.
Le problème peut être particulièrement aigu chez deux populations.
Les seniors dont les enfants vivent loin, parfois à l’étranger.
Et les jeunes qui possèdent des centaines de contacts numériques mais très peu d’espaces où construire réellement leur place dans la société.
La politique sociale marocaine devra donc progressivement intégrer une dimension que nous mesurons encore mal : la qualité du lien social.
Construire des hôpitaux, des écoles et des routes est évidemment indispensable.
Mais une société ne tient pas seulement grâce à ses infrastructures physiques.
Elle tient aussi grâce à ses infrastructures humaines.
Et celles-ci peuvent également se fissurer.
La grande question des prochaines années sera donc peut-être moins de savoir combien de personnes nous pouvons connecter technologiquement que combien nous réussirons encore à relier humainement.
Car nous avons inventé des machines capables de parler avec presque tout le monde.
Il nous reste à éviter qu’elles ne deviennent la raison pour laquelle nous parlons de moins en moins les uns avec les autres.