Dr Anwar CHERKAOUI : Expert en communication médicale et de santé.
Les centres de santé de proximité produisent eux aussi quotidiennement une quantité considérable d’informations médicales.
La question est donc clair : comment ces données sont-elles où seront numérisées ?
La numérisation de la médecine est devenue une nécessité.
Elle peut améliorer la continuité des soins, sécuriser l’information médicale, faciliter le partage des données, renforcer l’évaluation des pratiques et contribuer à une meilleure gouvernance du système de santé.
Mais avant de parler d’obligation, de conformité ou de sanctions, une question fondamentale mérite d’être posée : où en est réellement le système de santé marocain dans sa transformation numérique ?
Le secteur médical libéral est aujourd’hui appelé à numériser l’acte médical, qu’il s’agisse d’une grande clinique ou d’un cabinet individuel installé dans une petite ville ou un village.
Le principe de cette modernisation est difficilement contestable.
Ce qui mérite débat, en revanche, concerne le rythme, la méthode, les moyens et surtout l’équité de cette obligation.
Car imposer la numérisation à un professionnel suppose que les conditions techniques, humaines et institutionnelles nécessaires soient réunies partout.
Une réflexion qui ne date pas d’aujourd’hui
La question du dossier patient informatisé n’est pas nouvelle au Maroc.
Dès le début des années 2000, des expériences pionnières avaient été engagées dans certains établissements hospitaliers universitaires, notamment le CHU de Rabat, autour de modèles de dossier patient informatisé, avec notamment l’ambition de développer des solutions ouvertes et de préserver une certaine indépendance technologique.
Par la suite, d’autres initiatives de grande ampleur ont tenté de numériser les activités hospitalières.
Elles se sont toutefois heurtées à plusieurs difficultés : insuffisance de solutions logicielles réellement adaptées, absence d’une architecture commune, difficultés d’interopérabilité, mais également réticences des professionnels de santé, indique un ancien directeur des CHU.
À l’époque, la numérisation était parfois perçue comme une charge administrative supplémentaire, notamment lorsqu’elle imposait une double saisie, sur support papier et informatique.
Elle pouvait également être ressentie comme un outil de surveillance davantage que comme un instrument d’amélioration des soins.
Ces expériences constituent pourtant un capital précieux.
Avant de multiplier de nouvelles obligations, il serait utile d'en tirer un bilan objectif : ce qui a fonctionné, ce qui a échoué, ce qui peut être mutualisé et ce qui doit être abandonné.
Des millions d’actes médicaux à numériser
Chaque année, les hôpitaux publics, universitaires, régionaux et provinciaux produisent des millions de données : consultations, hospitalisations, prescriptions, interventions chirurgicales, analyses biologiques, examens radiologiques, anatomopathologie, microbiologie, comptes rendus opératoires et dossiers d’urgence.
Les centres de santé de proximité produisent eux aussi quotidiennement une quantité considérable d’informations médicales.
La question est donc simple : comment ces données sont-elles où seront numérisées ?
Le sont-elles toutes ? Avec quels logiciels ? Selon quelles normes ? Dans quelle architecture informatique ?
Avec quelle interopérabilité ?
Et surtout, peuvent-elles réellement circuler d’un établissement à l’autre dans un dossier médical cohérent, sécurisé et exploitable ?
Cette question devient encore plus importante avec la mise en place des Groupements sanitaires territoriaux.
Si ceux-ci doivent organiser les parcours de soins entre les structures de proximité, les hôpitaux provinciaux, régionaux et universitaires, la circulation de l’information médicale devient une condition essentielle de leur fonctionnement.
Le numérique ne peut donc plus être considéré comme un simple outil informatique.
Il devient l’infrastructure invisible du parcours de soins.
L’obligation doit être accompagnée de moyens
Prenons le cas d’un médecin exerçant dans un centre de santé ou dans une structure hospitalière.
Dispose-t-il d’un ordinateur fonctionnel ? D’une connexion suffisamment stable ? D’un logiciel opérationnel ?
D’une assistance technique ?
Le personnel est-il formé ?
Le système est-il maintenu ?
Que se passe-t-il lorsqu’une panne informatique interrompt le fonctionnement du dispositif ?
Et surtout : qui doit être tenu responsable lorsque la non-numérisation d’un acte résulte d’une défaillance matérielle ou institutionnelle et non de la volonté du professionnel ?
Il serait difficilement justifiable de faire peser sur le médecin une responsabilité pénale ou disciplinaire pour une défaillance relevant de l’équipement, de la connexion, du logiciel, de la maintenance ou de l’organisation de l’établissement.
Cette question vaut pour le secteur public comme pour le secteur privé.
Une obligation professionnelle ne peut être dissociée des conditions matérielles qui permettent de la respecter.
Numérisation médicale, qualité des soins et contrôle
La numérisation apporte également une traçabilité sans précédent de l’activité médicale.
Elle peut permettre de mieux évaluer la qualité des prestations, de mesurer les pratiques, d'identifier certains gaspillages médico-économiques, d'améliorer le contrôle des prescriptions et de lutter contre certaines formes de fraude.
Elle peut aussi fournir aux organismes de protection sociale et aux administrations fiscales une vision beaucoup plus précise du volume réel des actes effectués.
Ces objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles avec l’objectif sanitaire.
Mais ils doivent être clairement identifiés.
La numérisation ne doit pas être présentée uniquement comme un instrument de modernisation technologique si elle constitue également un puissant outil de régulation administrative, sociale et fiscale.
Cette transparence est d’autant plus importante que les réticences d’une partie des professionnels libéraux peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs : coût de l’équipement, charge de travail supplémentaire, difficultés d’adaptation, crainte d’un système mal conçu et, naturellement, inquiétude face aux conséquences administratives, disciplinaires ou fiscales d’une traçabilité accrue.
Le débat mérite donc mieux qu’une opposition entre « médecins réfractaires au numérique » et « administration modernisatrice ».
Numériser tout le système, et non un seul maillon
Le véritable enjeu n’est pas de savoir s’il faut numériser la médecine.
Il faut le faire.
L’enjeu est de savoir comment construire un système numérique cohérent à l’échelle nationale.
La transformation devrait commencer par un audit de maturité numérique de l’ensemble des structures de santé, publiques et privées : équipements, logiciels, connectivité, compétences, formation, maintenance, cybersécurité, protection des données et interopérabilité.
Il faudrait ensuite définir une architecture nationale commune, fondée sur des standards partagés et capable de faire communiquer les différents niveaux du système de santé.
L’objectif devrait être clair : permettre, dans le respect des droits d’accès et de la protection des données, qu’un patient puisse disposer d’un parcours de soins cohérent et d’un dossier médical sécurisé, indépendamment du lieu où il est pris en charge.
Cela suppose également une politique de formation, un accompagnement des professionnels, des moyens financiers, une assistance technique et une maintenance durable.
La conformité doit être l’aboutissement, pas le préalable
La numérisation ne peut être décrétée par une simple injonction administrative.
Elle nécessite une stratégie progressive, des objectifs réalistes, des délais adaptés et une responsabilité clairement répartie entre les professionnels, les établissements et les autorités qui organisent le système.
La conformité ne devrait donc pas constituer le point de départ de la transformation numérique.
Elle devrait en être l’aboutissement.
Avant de sanctionner un professionnel pour un acte non numérisé, il faudrait pouvoir démontrer que celui-ci disposait effectivement des outils, de la connexion, du logiciel, de la formation et de l’assistance nécessaires pour respecter son obligation.
La modernisation numérique ne gagnera pas par la peur de la sanction.
Elle gagnera par la qualité des outils, la simplicité d’utilisation, la formation, l’accompagnement et la confiance.
Le Maroc dispose aujourd’hui d’une occasion majeure : dépasser la juxtaposition d’expériences numériques dispersées et construire enfin une véritable architecture nationale, interopérable et sécurisée.
Numériser, oui. Mais numériser tout le système.
La transformation numérique ne peut pas commencer par le maillon que l’on peut le plus facilement sanctionner.
Elle doit commencer par l’ensemble du système de santé.
Car derrière chaque donnée numérique, il y a un patient, un professionnel et un parcours de soins.
Et la véritable modernisation ne consiste pas simplement à transformer l’acte médical en données informatiques.
Elle consiste à faire du numérique un outil au service d’un système de santé plus cohérent, plus transparent, plus efficace et surtout plus centré sur le patient.
La question est donc clair : comment ces données sont-elles où seront numérisées ?
La numérisation de la médecine est devenue une nécessité.
Elle peut améliorer la continuité des soins, sécuriser l’information médicale, faciliter le partage des données, renforcer l’évaluation des pratiques et contribuer à une meilleure gouvernance du système de santé.
Mais avant de parler d’obligation, de conformité ou de sanctions, une question fondamentale mérite d’être posée : où en est réellement le système de santé marocain dans sa transformation numérique ?
Le secteur médical libéral est aujourd’hui appelé à numériser l’acte médical, qu’il s’agisse d’une grande clinique ou d’un cabinet individuel installé dans une petite ville ou un village.
Le principe de cette modernisation est difficilement contestable.
Ce qui mérite débat, en revanche, concerne le rythme, la méthode, les moyens et surtout l’équité de cette obligation.
Car imposer la numérisation à un professionnel suppose que les conditions techniques, humaines et institutionnelles nécessaires soient réunies partout.
Une réflexion qui ne date pas d’aujourd’hui
La question du dossier patient informatisé n’est pas nouvelle au Maroc.
Dès le début des années 2000, des expériences pionnières avaient été engagées dans certains établissements hospitaliers universitaires, notamment le CHU de Rabat, autour de modèles de dossier patient informatisé, avec notamment l’ambition de développer des solutions ouvertes et de préserver une certaine indépendance technologique.
Par la suite, d’autres initiatives de grande ampleur ont tenté de numériser les activités hospitalières.
Elles se sont toutefois heurtées à plusieurs difficultés : insuffisance de solutions logicielles réellement adaptées, absence d’une architecture commune, difficultés d’interopérabilité, mais également réticences des professionnels de santé, indique un ancien directeur des CHU.
À l’époque, la numérisation était parfois perçue comme une charge administrative supplémentaire, notamment lorsqu’elle imposait une double saisie, sur support papier et informatique.
Elle pouvait également être ressentie comme un outil de surveillance davantage que comme un instrument d’amélioration des soins.
Ces expériences constituent pourtant un capital précieux.
Avant de multiplier de nouvelles obligations, il serait utile d'en tirer un bilan objectif : ce qui a fonctionné, ce qui a échoué, ce qui peut être mutualisé et ce qui doit être abandonné.
Des millions d’actes médicaux à numériser
Chaque année, les hôpitaux publics, universitaires, régionaux et provinciaux produisent des millions de données : consultations, hospitalisations, prescriptions, interventions chirurgicales, analyses biologiques, examens radiologiques, anatomopathologie, microbiologie, comptes rendus opératoires et dossiers d’urgence.
Les centres de santé de proximité produisent eux aussi quotidiennement une quantité considérable d’informations médicales.
La question est donc simple : comment ces données sont-elles où seront numérisées ?
Le sont-elles toutes ? Avec quels logiciels ? Selon quelles normes ? Dans quelle architecture informatique ?
Avec quelle interopérabilité ?
Et surtout, peuvent-elles réellement circuler d’un établissement à l’autre dans un dossier médical cohérent, sécurisé et exploitable ?
Cette question devient encore plus importante avec la mise en place des Groupements sanitaires territoriaux.
Si ceux-ci doivent organiser les parcours de soins entre les structures de proximité, les hôpitaux provinciaux, régionaux et universitaires, la circulation de l’information médicale devient une condition essentielle de leur fonctionnement.
Le numérique ne peut donc plus être considéré comme un simple outil informatique.
Il devient l’infrastructure invisible du parcours de soins.
L’obligation doit être accompagnée de moyens
Prenons le cas d’un médecin exerçant dans un centre de santé ou dans une structure hospitalière.
Dispose-t-il d’un ordinateur fonctionnel ? D’une connexion suffisamment stable ? D’un logiciel opérationnel ?
D’une assistance technique ?
Le personnel est-il formé ?
Le système est-il maintenu ?
Que se passe-t-il lorsqu’une panne informatique interrompt le fonctionnement du dispositif ?
Et surtout : qui doit être tenu responsable lorsque la non-numérisation d’un acte résulte d’une défaillance matérielle ou institutionnelle et non de la volonté du professionnel ?
Il serait difficilement justifiable de faire peser sur le médecin une responsabilité pénale ou disciplinaire pour une défaillance relevant de l’équipement, de la connexion, du logiciel, de la maintenance ou de l’organisation de l’établissement.
Cette question vaut pour le secteur public comme pour le secteur privé.
Une obligation professionnelle ne peut être dissociée des conditions matérielles qui permettent de la respecter.
Numérisation médicale, qualité des soins et contrôle
La numérisation apporte également une traçabilité sans précédent de l’activité médicale.
Elle peut permettre de mieux évaluer la qualité des prestations, de mesurer les pratiques, d'identifier certains gaspillages médico-économiques, d'améliorer le contrôle des prescriptions et de lutter contre certaines formes de fraude.
Elle peut aussi fournir aux organismes de protection sociale et aux administrations fiscales une vision beaucoup plus précise du volume réel des actes effectués.
Ces objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles avec l’objectif sanitaire.
Mais ils doivent être clairement identifiés.
La numérisation ne doit pas être présentée uniquement comme un instrument de modernisation technologique si elle constitue également un puissant outil de régulation administrative, sociale et fiscale.
Cette transparence est d’autant plus importante que les réticences d’une partie des professionnels libéraux peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs : coût de l’équipement, charge de travail supplémentaire, difficultés d’adaptation, crainte d’un système mal conçu et, naturellement, inquiétude face aux conséquences administratives, disciplinaires ou fiscales d’une traçabilité accrue.
Le débat mérite donc mieux qu’une opposition entre « médecins réfractaires au numérique » et « administration modernisatrice ».
Numériser tout le système, et non un seul maillon
Le véritable enjeu n’est pas de savoir s’il faut numériser la médecine.
Il faut le faire.
L’enjeu est de savoir comment construire un système numérique cohérent à l’échelle nationale.
La transformation devrait commencer par un audit de maturité numérique de l’ensemble des structures de santé, publiques et privées : équipements, logiciels, connectivité, compétences, formation, maintenance, cybersécurité, protection des données et interopérabilité.
Il faudrait ensuite définir une architecture nationale commune, fondée sur des standards partagés et capable de faire communiquer les différents niveaux du système de santé.
L’objectif devrait être clair : permettre, dans le respect des droits d’accès et de la protection des données, qu’un patient puisse disposer d’un parcours de soins cohérent et d’un dossier médical sécurisé, indépendamment du lieu où il est pris en charge.
Cela suppose également une politique de formation, un accompagnement des professionnels, des moyens financiers, une assistance technique et une maintenance durable.
La conformité doit être l’aboutissement, pas le préalable
La numérisation ne peut être décrétée par une simple injonction administrative.
Elle nécessite une stratégie progressive, des objectifs réalistes, des délais adaptés et une responsabilité clairement répartie entre les professionnels, les établissements et les autorités qui organisent le système.
La conformité ne devrait donc pas constituer le point de départ de la transformation numérique.
Elle devrait en être l’aboutissement.
Avant de sanctionner un professionnel pour un acte non numérisé, il faudrait pouvoir démontrer que celui-ci disposait effectivement des outils, de la connexion, du logiciel, de la formation et de l’assistance nécessaires pour respecter son obligation.
La modernisation numérique ne gagnera pas par la peur de la sanction.
Elle gagnera par la qualité des outils, la simplicité d’utilisation, la formation, l’accompagnement et la confiance.
Le Maroc dispose aujourd’hui d’une occasion majeure : dépasser la juxtaposition d’expériences numériques dispersées et construire enfin une véritable architecture nationale, interopérable et sécurisée.
Numériser, oui. Mais numériser tout le système.
La transformation numérique ne peut pas commencer par le maillon que l’on peut le plus facilement sanctionner.
Elle doit commencer par l’ensemble du système de santé.
Car derrière chaque donnée numérique, il y a un patient, un professionnel et un parcours de soins.
Et la véritable modernisation ne consiste pas simplement à transformer l’acte médical en données informatiques.
Elle consiste à faire du numérique un outil au service d’un système de santé plus cohérent, plus transparent, plus efficace et surtout plus centré sur le patient.