Les élections sont terminées. Les sièges ont trouvé leurs titulaires, les vainqueurs savourent leur victoire, les battus analysent leur défaite et, progressivement, le vacarme électoral va laisser place à quelque chose de beaucoup plus sérieux : gouverner pour les uns, contrôler et proposer pour les autres.
Je félicite naturellement celles et ceux qui ont obtenu la confiance des électeurs, quelles que soient leurs couleurs politiques. Et je salue tout autant les candidats qui ont perdu mais qui ont mené leur campagne avec dignité, honnêteté et respect de leurs adversaires.
Maintenant, les compteurs devraient être remis à zéro. La campagne est terminée. Que la politique commence.
Un Parlement différent ne signifie pas un Parlement meilleur
Ce qui m’intéresse désormais n’est pas seulement de savoir qui composera la majorité et qui siègera dans l’opposition. Une autre question me paraît beaucoup plus importante : quel sera le niveau du nouveau Parlement ?
Sa composition offre, au moins sur le papier, une possibilité intéressante. Nous y trouverons des femmes et des hommes compétents, cultivés, expérimentés, avec de vraies convictions politiques. Des conservateurs, des libéraux, des sociaux-démocrates, des sensibilités de gauche et d’autres encore.
Tant mieux ! Je ne rêve surtout pas d'un Parlement où tout le monde serait d’accord. Ce serait même terriblement ennuyeux.
Je voudrais au contraire entendre de vrais désaccords sur le modèle économique et social du Maroc, sur l’école, l’hôpital, l’emploi, l’investissement, les libertés, la protection sociale, la fiscalité ou encore la place respective de l’État et du marché.
Mais, de grâce, élevez le niveau !
Opposez une idée à une idée. Un chiffre à un chiffre.
Un programme à un programme.
Une solution à une autre solution.
Expliquez-nous pourquoi votre adversaire se trompe et, surtout, dites-nous ce que vous proposez à sa place.
Nous avons déjà suffisamment de bruit ailleurs
Ce que je redoute, en revanche, c’est que cette diversité politique prometteuse soit gaspillée dans la personnalisation des affrontements.
Untel attaque Untel.
Untel répond à Untel.
Un troisième intervient pour expliquer que les deux premiers sont incompétents.
Le lendemain, les réseaux sociaux découpent vingt secondes de l'échange, ajoutent une musique dramatique et nous expliquent que le Parlement a « tremblé ».
Très peu pour moi. Nous disposons déjà des réseaux sociaux pour le vacarme, l’invective et les petites phrases.
Le Parlement doit servir à autre chose.
Il vote les lois et contrôle le gouvernement, évidemment. Mais il possède une autre fonction, moins écrite dans les textes et pourtant essentielle : contribuer à élever la culture politique d’un pays.
Un grand débat parlementaire peut apprendre quelque chose au citoyen.
Une contradiction bien argumentée peut lui permettre de mieux comprendre une réforme.
Une opposition intelligente peut obliger un gouvernement à améliorer sa copie.
Et un gouvernement capable de répondre sur le fond peut lui-même renforcer la crédibilité de l’action publique.
C’est aussi ainsi que l’on réconcilie progressivement les citoyens avec la politique.
Pas avec des slogans.
Avec de la qualité.
J’ai connu un Parlement que l’on avait parfois envie d’écouter. Je me souviens des années 1980 et 1990.
N’allons surtout pas idéaliser le passé. La politique marocaine de ces années-là avait ses propres limites, ses tensions et ses contradictions. Mais certaines confrontations parlementaires étaient attendues.
On voulait entendre ce qu’allait répondre l’un à l’autre.
Les désaccords pouvaient être considérables, mais il arrivait que nous assistions réellement à une confrontation politique : une idée contre une idée, une argumentation contre une autre, une vision de la société face à une autre vision. Et même lorsqu’on n’était pas convaincu, on pouvait avoir appris quelque chose.
Voilà peut-être ce qui me manque le plus.
Je voudrais pouvoir regarder demain une séance parlementaire et me dire, en éteignant mon écran : « Tiens, je n’avais jamais envisagé le problème sous cet angle. »
Ce serait déjà beaucoup.
Il restera toujours les « constants ». Soyons néanmoins réalistes.
Chaque Parlement possède aussi ce que j’appellerais, en empruntant un terme aux mathématiques, ses « constantes ». Ils étaient là hier, ils seront là demain. Ce sont ces parlementaires qui réussissent l’exploit de traverser une législature sans ajouter grand-chose à quoi que ce soit.
Une sorte de degré zéro de la valeur ajoutée parlementaire.
Dans ma classification personnelle, je les appelle affectueusement les « rienistes » : ils ne proposent rien, ne dérangent rien, n’inventent rien et parviennent parfois à ne rien dire avec beaucoup de mots.
Il semble malheureusement impossible de réduire cette constante à zéro. Acceptons donc cette fatalité statistique et intéressons-nous aux autres.
Car le nouveau Parlement compte aussi des femmes et des hommes qui peuvent réellement produire de la pensée politique. C’est sur eux que repose mon espoir.
Une majorité forte mérite une opposition forte
J’espère une majorité capable de gouverner. Mais j’espère tout autant une opposition capable de s’opposer.
Et s’opposer ne signifie pas simplement dire non.
Une opposition utile devrait pouvoir dire : « Non, parce que vos chiffres sont faux. Non, parce que votre solution ne fonctionnera pas. Et voici notre alternative. »
De la même manière, une majorité crédible ne devrait pas considérer toute critique comme une agression. Elle devrait pouvoir répondre, expliquer, démontrer et, pourquoi pas, reconnaître qu’une proposition venue d’en face mérite parfois d’être retenue.
Ce serait presque révolutionnaire. Faites-nous penser
Alors oui, on peut toujours espérer.
J’espère que nos futurs représentants élèveront le niveau.
Qu’ils nous surprendront par leurs idées plutôt que par leurs insultes.
Qu’ils oseront sortir des discours usés jusqu’à la corde.
Qu’ils apporteront de l’innovation politique, des propositions nouvelles, peut-être même des idées qui dérangeront leurs propres appareils.
Et surtout qu’ils comprendront une chose : le citoyen marocain n’a pas besoin que ses députés pensent tous de la même manière. Il a besoin qu’ils pensent.
Qu’ils pensent sérieusement.
Qu’ils travaillent.
Qu’ils argumentent.
Qu’ils nous donnent envie de les écouter.
Les élections ont distribué les sièges. La prochaine législature devra maintenant distribuer les preuves.
Preuve de compétence. Preuve de travail. Preuve d’imagination. Preuve aussi que l’on peut encore s’affronter politiquement sans s’abaisser personnellement.
Je ne demande pas à nos nouveaux parlementaires de toujours être d’accord. Bien au contraire.
Je leur demande simplement de nous offrir des désaccords intelligents.
Après tout, on peut toujours espérer…
Et si majorité et opposition parviennent ensemble à élever le niveau, il y aura au moins un vainqueur que personne ne contestera : le Royaume du Maroc.
Adnane Benchakroun
Je félicite naturellement celles et ceux qui ont obtenu la confiance des électeurs, quelles que soient leurs couleurs politiques. Et je salue tout autant les candidats qui ont perdu mais qui ont mené leur campagne avec dignité, honnêteté et respect de leurs adversaires.
Maintenant, les compteurs devraient être remis à zéro. La campagne est terminée. Que la politique commence.
Un Parlement différent ne signifie pas un Parlement meilleur
Ce qui m’intéresse désormais n’est pas seulement de savoir qui composera la majorité et qui siègera dans l’opposition. Une autre question me paraît beaucoup plus importante : quel sera le niveau du nouveau Parlement ?
Sa composition offre, au moins sur le papier, une possibilité intéressante. Nous y trouverons des femmes et des hommes compétents, cultivés, expérimentés, avec de vraies convictions politiques. Des conservateurs, des libéraux, des sociaux-démocrates, des sensibilités de gauche et d’autres encore.
Tant mieux ! Je ne rêve surtout pas d'un Parlement où tout le monde serait d’accord. Ce serait même terriblement ennuyeux.
Je voudrais au contraire entendre de vrais désaccords sur le modèle économique et social du Maroc, sur l’école, l’hôpital, l’emploi, l’investissement, les libertés, la protection sociale, la fiscalité ou encore la place respective de l’État et du marché.
Mais, de grâce, élevez le niveau !
Opposez une idée à une idée. Un chiffre à un chiffre.
Un programme à un programme.
Une solution à une autre solution.
Expliquez-nous pourquoi votre adversaire se trompe et, surtout, dites-nous ce que vous proposez à sa place.
Nous avons déjà suffisamment de bruit ailleurs
Ce que je redoute, en revanche, c’est que cette diversité politique prometteuse soit gaspillée dans la personnalisation des affrontements.
Untel attaque Untel.
Untel répond à Untel.
Un troisième intervient pour expliquer que les deux premiers sont incompétents.
Le lendemain, les réseaux sociaux découpent vingt secondes de l'échange, ajoutent une musique dramatique et nous expliquent que le Parlement a « tremblé ».
Très peu pour moi. Nous disposons déjà des réseaux sociaux pour le vacarme, l’invective et les petites phrases.
Le Parlement doit servir à autre chose.
Il vote les lois et contrôle le gouvernement, évidemment. Mais il possède une autre fonction, moins écrite dans les textes et pourtant essentielle : contribuer à élever la culture politique d’un pays.
Un grand débat parlementaire peut apprendre quelque chose au citoyen.
Une contradiction bien argumentée peut lui permettre de mieux comprendre une réforme.
Une opposition intelligente peut obliger un gouvernement à améliorer sa copie.
Et un gouvernement capable de répondre sur le fond peut lui-même renforcer la crédibilité de l’action publique.
C’est aussi ainsi que l’on réconcilie progressivement les citoyens avec la politique.
Pas avec des slogans.
Avec de la qualité.
J’ai connu un Parlement que l’on avait parfois envie d’écouter. Je me souviens des années 1980 et 1990.
N’allons surtout pas idéaliser le passé. La politique marocaine de ces années-là avait ses propres limites, ses tensions et ses contradictions. Mais certaines confrontations parlementaires étaient attendues.
On voulait entendre ce qu’allait répondre l’un à l’autre.
Les désaccords pouvaient être considérables, mais il arrivait que nous assistions réellement à une confrontation politique : une idée contre une idée, une argumentation contre une autre, une vision de la société face à une autre vision. Et même lorsqu’on n’était pas convaincu, on pouvait avoir appris quelque chose.
Voilà peut-être ce qui me manque le plus.
Je voudrais pouvoir regarder demain une séance parlementaire et me dire, en éteignant mon écran : « Tiens, je n’avais jamais envisagé le problème sous cet angle. »
Ce serait déjà beaucoup.
Il restera toujours les « constants ». Soyons néanmoins réalistes.
Chaque Parlement possède aussi ce que j’appellerais, en empruntant un terme aux mathématiques, ses « constantes ». Ils étaient là hier, ils seront là demain. Ce sont ces parlementaires qui réussissent l’exploit de traverser une législature sans ajouter grand-chose à quoi que ce soit.
Une sorte de degré zéro de la valeur ajoutée parlementaire.
Dans ma classification personnelle, je les appelle affectueusement les « rienistes » : ils ne proposent rien, ne dérangent rien, n’inventent rien et parviennent parfois à ne rien dire avec beaucoup de mots.
Il semble malheureusement impossible de réduire cette constante à zéro. Acceptons donc cette fatalité statistique et intéressons-nous aux autres.
Car le nouveau Parlement compte aussi des femmes et des hommes qui peuvent réellement produire de la pensée politique. C’est sur eux que repose mon espoir.
Une majorité forte mérite une opposition forte
J’espère une majorité capable de gouverner. Mais j’espère tout autant une opposition capable de s’opposer.
Et s’opposer ne signifie pas simplement dire non.
Une opposition utile devrait pouvoir dire : « Non, parce que vos chiffres sont faux. Non, parce que votre solution ne fonctionnera pas. Et voici notre alternative. »
De la même manière, une majorité crédible ne devrait pas considérer toute critique comme une agression. Elle devrait pouvoir répondre, expliquer, démontrer et, pourquoi pas, reconnaître qu’une proposition venue d’en face mérite parfois d’être retenue.
Ce serait presque révolutionnaire. Faites-nous penser
Alors oui, on peut toujours espérer.
J’espère que nos futurs représentants élèveront le niveau.
Qu’ils nous surprendront par leurs idées plutôt que par leurs insultes.
Qu’ils oseront sortir des discours usés jusqu’à la corde.
Qu’ils apporteront de l’innovation politique, des propositions nouvelles, peut-être même des idées qui dérangeront leurs propres appareils.
Et surtout qu’ils comprendront une chose : le citoyen marocain n’a pas besoin que ses députés pensent tous de la même manière. Il a besoin qu’ils pensent.
Qu’ils pensent sérieusement.
Qu’ils travaillent.
Qu’ils argumentent.
Qu’ils nous donnent envie de les écouter.
Les élections ont distribué les sièges. La prochaine législature devra maintenant distribuer les preuves.
Preuve de compétence. Preuve de travail. Preuve d’imagination. Preuve aussi que l’on peut encore s’affronter politiquement sans s’abaisser personnellement.
Je ne demande pas à nos nouveaux parlementaires de toujours être d’accord. Bien au contraire.
Je leur demande simplement de nous offrir des désaccords intelligents.
Après tout, on peut toujours espérer…
Et si majorité et opposition parviennent ensemble à élever le niveau, il y aura au moins un vainqueur que personne ne contestera : le Royaume du Maroc.
Adnane Benchakroun