PLF 2027 : Un budget de continuité administrative ou de vérité pour la nouvelle majorité


Par Mohammed Benahmed : Expert international en stratégies, politiques de développement durable et financement, Il est lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005.

Le Projet de loi de finances 2027 n’arrive pas dans une séquence ordinaire. Il se présente au moment où se négocie la future majorité, après la nomination de Fatima-Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement. Les discussions en cours portent naturellement sur les alliances, les portefeuilles et les équilibres partisans. Mais la véritable épreuve ne se jouera pas seulement dans la composition de l’exécutif. Elle se jouera dans un document plus austère, mais autrement plus décisif : le budget.

Car un gouvernement peut annoncer des priorités. Une loi de finances, elle, les soumet à l’épreuve de la cohérence, des arbitrages et des moyens réellement mobilisables.

La nouvelle majorité ne sera donc pas jugée sur le nombre de partis qui la composent, ni sur l’équilibre de ses portefeuilles. Elle le sera sur sa capacité à convertir le PLF 2027 en un contrat lisible avec les citoyens : quel projet est financé, dans quel territoire, à quel coût, pour quel résultat et selon quel calendrier ?



Un budget n’est pas un catalogue

Le cadrage préparé pour 2027 affiche quatre priorités : consolider les acquis économiques ; mettre à niveau les espaces territoriaux et réduire les disparités sociales et régionales ; poursuivre la consolidation de l’État social ; et préserver les grands équilibres des finances publiques tout en accélérant les réformes structurelles.

Le programme est vaste.

C’est précisément son risque. À force de vouloir tout financer, un budget peut ne plus hiérarchiser. À force d’additionner les engagements, il peut échapper à la logique de choix.

Or, la contrainte budgétaire est une pédagogie sévère : chaque dirham affecté à une priorité est un dirham qui ne finance pas une autre urgence, ou qui doit être mobilisé par l’impôt, l’endettement ou une meilleure efficacité de la dépense.

Le PLF 2027 devra donc faire ce que les programmes électoraux évitent souvent : arbitrer. Il devra déterminer ce qui relève de l’investissement productif, ce qui relève de la protection sociale, ce qui doit être accéléré et ce qui peut être différé.

Surtout, il devra établir une frontière claire entre les dépenses qui répondent à l’urgence et celles qui préparent la croissance future.

La promesse d’un État social renforcé ne peut pas être dissociée de la capacité à le financer durablement. Le développement territorial ne peut pas rester une formule consensuelle. Et la consolidation économique ne peut pas se limiter à l’addition de grands projets.

Dans tous les cas, le critère décisif doit être la création de valeur, d’emploi et de services publics effectivement accessibles.

La croissance ne dispense pas de choisir

Le cadrage macroéconomique 2027-2029 retient une croissance de 4,1% pour 2027, après une prévision actualisée de 5,3% pour 2026.

L’inflation, contenue à 0,8% en 2025, est anticipée à 1,5% en 2026. La trajectoire est donc celle d’une économie plus résiliente, portée à la fois par l’agriculture, les activités non agricoles et les secteurs de services.

Mais elle reste exposée à un environnement international instable, marqué par les tensions géopolitiques, la volatilité énergétique et le ralentissement de la zone euro. C’est pourquoi une prévision de croissance ne doit jamais être confondue avec une marge de manœuvre illimitée.

Une croissance de 4,1% est une bonne nouvelle si elle se traduit en emplois, en revenus, en recettes fiscales et en réduction des inégalités territoriales.

Elle devient insuffisante si elle nourrit surtout des dépenses rigides, des projets faiblement exécutés ou des écarts croissants entre territoires. Le prochain gouvernement devra résister à une tentation classique : croire que la croissance autorise une dispersion budgétaire.

Au contraire, plus l’environnement extérieur est incertain, plus l’État doit sélectionner ses investissements, évaluer leur rendement et exiger des résultats. Un budget sérieux ne se mesure pas au volume des crédits ouverts.

Il se mesure à la capacité de transformer ces crédits en équipements opérationnels, en emplois pérennes, en services rendus et en confiance retrouvée.

Le territoire, test grandeur nature

La deuxième priorité du PLF 2027 — la mise à niveau globale des espaces territoriaux et le rattrapage des disparités — devrait être le cœur du nouveau contrat gouvernemental.

Car le citoyen ne rencontre pas l’État dans les tableaux macroéconomiques. Il le rencontre dans un centre de santé, une école, une route, une administration, un tribunal, un transport collectif, une agence d’investissement, une ressource en eau ou une connexion numérique. C’est dans les territoires que se vérifie la promesse de l’État social.

C’est dans les territoires que se mesure l’attractivité économique. Et c’est aussi dans les territoires que se révèle l’écart entre l’annonce nationale et l’exécution locale.

Le PLF 2027 doit donc franchir une étape : passer d’une logique de répartition administrative des crédits à une logique de contractualisation territoriale des résultats. Les régions et les provinces ne doivent pas être considérées comme de simples réceptrices de crédits, mais comme des espaces de performance publique.

Cela suppose que chaque grand programme — santé, eau, emploi, désenclavement, formation, logement, numérique, investissement — soit décliné territorialement avec des indicateurs publics : délais de réalisation, taux d’exécution, nombre de bénéficiaires, coût par bénéficiaire, emplois créés, taux de desserte, niveau de satisfaction des usagers.

Le citoyen de l’Oriental, de Drâa-Tafilalet, de Béni Mellal-Khénifra ou des provinces du Sud ne demande pas que l’on lui récite le taux de croissance national.

Il veut savoir si son territoire gagne des opportunités, si ses jeunes trouvent un emploi, si l’eau est sécurisée, si les services publics deviennent plus proches et si l’investissement cesse de contourner sa région.

L’État social se mesure à l’épreuve du terrain

La poursuite de l’État social constitue l’un des axes majeurs du PLF 2027. Mais l’État social ne se juge pas uniquement par les montants inscrits en loi de finances. Il se juge par sa capacité à atteindre le bon ménage, au bon moment, avec la bonne prestation.

Une couverture sociale qui ne garantit pas l’accès effectif aux soins, une aide qui se perd dans les délais administratifs, une école sans qualité pédagogique ou une formation sans insertion professionnelle ne suffisent pas à restaurer la confiance.

Le défi est désormais celui de l’effectivité : réduire l’écart entre le budget voté et le service réellement reçu par le citoyen.

La réforme de la santé, la généralisation de la protection sociale, l’école publique, l’emploi des jeunes et le soutien au pouvoir d’achat devront être évalués à l’aune de résultats simples et vérifiables.

Combien de temps pour obtenir un rendez-vous médical ? Combien de communes disposent réellement de services de proximité ? Quel taux d’insertion pour les bénéficiaires de la formation ? Quelle réduction du décrochage scolaire ? Quel gain de revenu durable pour les ménages vulnérables ?

La réponse à ces questions vaut davantage qu’une accumulation de chiffres budgétaires. Elle oblige l’administration à passer d’une culture de moyens à une culture de résultats et de performance.

Dépenser mieux, rendre compte davantage

Le cadrage budgétaire 2027 prévoit de contenir le déficit à 3% du PIB entre 2027 et 2029, tout en ramenant progressivement l’endettement du Trésor de 66,6% du PIB en 2025 à 63% en 2029.

Cette trajectoire est nécessaire : sans discipline budgétaire, l’État perdrait les marges indispensables pour financer l’investissement, la protection sociale et la résilience face aux chocs.

Mais la soutenabilité ne signifie pas l’austérité indifférenciée. Elle signifie la sélectivité. La note de cadrage prévoit d’ailleurs de limiter les créations de postes budgétaires aux besoins prioritaires, de redéployer les effectifs vers les déficits territoriaux et sectoriels, de rationaliser les dépenses de fonctionnement et de conditionner les subventions d’investissement aux établissements et entreprises publics à l’avancement réel des projets et à leur trésorerie.

Ces orientations doivent être prolongées. Chaque dépense nouvelle devrait être accompagnée d’une fiche de résultat précisant l’objectif, le territoire, le responsable, l’échéance, l’indicateur, le coût total et le bilan annuel. Chaque grand projet devrait publier son taux d’avancement physique et financier.

Chaque programme à faible impact devrait être corrigé, redimensionné ou arrêté. Il ne s’agit pas de bureaucratiser davantage l’action publique. Il s’agit de rendre visible ce qui est aujourd’hui trop souvent dispersé : le lien entre l’argent public, le projet exécuté et le bénéfice pour le citoyen.

Le contribuable, partenaire oublié

Le débat budgétaire reste souvent confiné entre le gouvernement, les parlementaires, les experts et les opérateurs économiques.

Pourtant, le premier financeur de l’État est le contribuable. Il a droit à un budget intelligible. Le Budget citoyen publié par le ministère de l’Économie et des Finances est une avancée réelle de transparence.

Il présente l’exécution à mi-parcours de 2026, les perspectives macroéconomiques, les recettes et dépenses, ainsi que les grandes orientations du PLF 2027 avant son dépôt au Parlement prévu avant le 20 octobre.

Mais l’étape suivante doit être plus ambitieuse : un tableau de bord public, territorial et trimestriel, permettant de suivre les engagements de la loi de finances.

Non seulement les crédits votés, mais les réalisations concrètes : écoles réhabilitées, centres de santé ouverts, kilomètres de routes livrés, projets d’eau sécurisés, entreprises accompagnées, emplois créés, délais administratifs réduits. La transparence ne consiste pas à mettre des documents en ligne.

Elle consiste à donner au citoyen les moyens de comprendre, de comparer et d’interpeller. Dans une démocratie moderne, la redevabilité n’est pas une contrainte imposée au gouvernement. C’est une condition de confiance entre l’État et ceux qui le financent.

Une coalition se négocie, un budget se prouve

La future majorité devra naturellement trouver son équilibre. C’est la règle de la démocratie parlementaire. Mais le PLF 2027 ne peut devenir la simple juxtaposition des promesses de chaque parti de coalition.

La cohésion gouvernementale ne se décrète pas par une photographie de famille au lendemain d’un accord. Elle se construit par une hiérarchie assumée des dépenses, une feuille de route partagée et une discipline d’exécution.

Il faudra donc que les partis qui composent la majorité acceptent une vérité simple : tout ne peut pas être financé au même moment. Le courage politique ne consiste pas à promettre davantage. Il consiste à expliquer ce qui sera fait d’abord, ce qui sera financé ensuite, et ce qui devra attendre.

Le premier PLF de la nouvelle majorité peut ainsi devenir un moment de maturité démocratique. À condition qu’il refuse la logique du catalogue, qu’il privilégie les résultats sur les annonces et qu’il fasse de chaque territoire un espace visible de l’action publique.

Le Maroc a besoin d’un budget qui protège sans assistanat, investit sans dispersion, territorialise sans fragmentation et réforme sans dérapage d’exécution.

Le budget comme contrat de confiance

Le PLF 2027 sera plus qu’un exercice comptable. Il peut être le premier acte d’un nouveau contrat de confiance entre l’État, les territoires, les entreprises et les citoyens.

Ce contrat doit reposer sur une règle élémentaire : chaque promesse doit avoir un financement, chaque financement doit avoir un résultat, chaque résultat doit pouvoir être documenté et vérifié.

La nouvelle cheffe du gouvernement et sa majorité disposeront d’une occasion rare : faire du budget non pas le prolongement technocratique d’un programme politique, mais la preuve concrète de sa faisabilité.

Car, au final, la question ne sera pas de savoir combien de partis siègent autour de la table gouvernementale. Elle sera de savoir combien de citoyens verront réellement leur quotidien changer. Un budget ne se juge pas à la hauteur de ses intentions. Il se juge à la trace qu’il laisse dans les citoyens et les écosystèmes.


Lundi 5 Octobre 2026

La Rédaction
Dans la même rubrique :