Régionalisation avancée : quand le Maroc profond gouverne sans pouvoir gouverner chez lui ! Pour
Il suffit de regarder une carte des origines territoriales des membres du gouvernement pour découvrir une réalité politique intéressante : le Maroc profond n'est pas absent du pouvoir. Il y est même largement représenté.
Des villes moyennes, des provinces rurales, des territoires longtemps considérés comme périphériques ont fourni au pays une partie de ses responsables politiques.
Taounate, Taza, Berkane, Boulmane, Taroudant, Zagora, Al Hoceïma ou encore Oujda : autant de noms qui rappellent que les élites politiques marocaines ne sont pas exclusivement issues de l'axe Rabat-Casablanca.
Précisons toutefois que la ville d'origine d'un ministre ne constitue ni un mandat territorial ni la preuve qu'il représente effectivement les intérêts de cette ville. La liste qui circule sur les réseaux sociaux illustre une diversité géographique, mais ne suffit pas à établir une sociologie exhaustive du pouvoir.
Cela ne diminue en rien l'intérêt du paradoxe.
Le Maroc profond a réussi à envoyer ses enfants au gouvernement. Mais le gouvernement n'a toujours pas réussi à envoyer suffisamment de pouvoir dans le Maroc des profondeurs.
Et toute l'histoire de notre régionalisation avancée pourrait tenir dans cette contradiction.
Des ministres provinciaux, une administration encore centralisée
L'ascension politique d'un responsable originaire d'une petite ville devrait, en théorie, contribuer à mieux faire entendre les besoins des territoires.
Qui mieux qu'un enfant de Taounate pourrait comprendre les difficultés d'accès aux services publics dans certaines zones rurales ? Qui mieux qu'un responsable ayant grandi dans l'Oriental pourrait mesurer l'importance des déséquilibres territoriaux ?
Mais l'expérience personnelle ne produit pas automatiquement une réforme institutionnelle.
Une fois devenu ministre, l'élu ou le responsable venu de province entre dans une machine administrative profondément structurée autour de la capitale.
Les arbitrages budgétaires, les décisions stratégiques, les nominations et de nombreuses autorisations restent largement dépendants de circuits centraux.
Le problème n'est pas nécessairement que les ministres ignorent leurs régions d'origine.
Il est plus profond : ils deviennent les gestionnaires d'un système centralisé plutôt que les artisans de sa transformation.
La régionalisation avancée : une ambition constitutionnelle
Depuis 2011, la régionalisation avancée n'est pas simplement un slogan politique.
Elle figure dans l'article premier de la Constitution marocaine, qui consacre une organisation territoriale décentralisée.
Les articles 140 et 141 prévoient notamment des compétences propres, partagées ou transférables aux collectivités territoriales ainsi que les ressources correspondantes.
Le principe est clair : rapprocher la décision publique du citoyen.
Mais entre la Constitution et le fonctionnement quotidien de l'administration, une distance demeure.
La Charte nationale de la déconcentration administrative, adoptée en 2018, devait précisément accompagner ce mouvement en transférant compétences et moyens vers les services territoriaux de l'État.
Or le Conseil économique, social et environnemental a souligné la nécessité d'accélérer les transferts effectifs, de clarifier les responsabilités et de renforcer les ressources humaines qualifiées dans les territoires.
Autrement dit, l'architecture institutionnelle existe. Sa traduction opérationnelle reste incomplète.
Pourquoi Rabat conserve-t-elle les clés ?
Le véritable test de la régionalisation ne consiste pas à inaugurer des sièges de conseils régionaux, à multiplier les agences territoriales ou à organiser des conférences sur le développement local.
Il consiste à répondre à trois questions simples : qui décide, qui finance et qui assume les résultats ?
Une direction régionale qui doit attendre systématiquement l'autorisation de son ministère de tutelle n'est pas pleinement déconcentrée. Un conseil régional qui dispose de compétences mais pas des moyens nécessaires pour les exercer n'est pas véritablement autonome.
Et une administration territoriale qui transmet les dossiers à Rabat avant de les renvoyer aux citoyens ressemble davantage à un bureau de poste qu'à un centre de décision.
Cette critique n'est d'ailleurs pas nouvelle. Le Nouveau Modèle de Développement appelle explicitement à de véritables transferts de pouvoirs et de moyens, et non à de simples délégations de signature.
Le Maroc a donc identifié le problème. Il lui reste à transformer le diagnostic en pratique administrative.
Le piège du régionalisme de naissance
Il serait pourtant trop facile de croire qu'un ministre originaire de Berkane défendra nécessairement mieux l'Oriental, ou qu'un ministre né à Taroudant aura naturellement une vision plus territorialisée des politiques publiques.
La régionalisation n'est pas une affaire d'actes de naissance.
Elle est une affaire de partage des compétences, de moyens et de responsabilité politique.
Un ministre peut être profondément attaché à sa province d'origine tout en restant convaincu que les grandes décisions doivent être prises à Rabat.
Inversement, un responsable né dans la capitale peut défendre une décentralisation ambitieuse.
Le véritable clivage n'oppose donc pas les provinciaux aux Rbatis, mais deux cultures de gouvernement : celle qui concentre le pouvoir et celle qui accepte de le partager.
Le Maroc profond ne demande pas seulement des ministres
Les territoires marocains n'ont pas seulement besoin de voir leurs enfants accéder aux responsabilités nationales. Ils ont besoin que les responsabilités nationales se rapprochent d'eux.
Cela suppose des services publics territoriaux capables de décider, des régions dotées de compétences effectives, des ressources adaptées et des mécanismes rigoureux de contrôle et de reddition des comptes.
Car décentraliser sans contrôler peut simplement déplacer les dysfonctionnements du centre vers la périphérie.
Mais continuer à centraliser par crainte des dysfonctionnements revient à condamner les territoires à une interminable dépendance administrative.
Le Maroc profond n'a pas vocation à devenir une réserve de talents politiques destinés à alimenter les ministères de Rabat. Il doit pouvoir devenir un espace de décision, d'innovation et de responsabilité publique.
Et c'est ici que se trouve le véritable défi politique.
Nous avons réussi à faire monter les territoires vers le pouvoir. Il est temps de faire descendre le pouvoir vers les territoires. La réussite de la régionalisation avancée ne se mesurera ni au nombre de ministres originaires des provinces ni à la multiplication des discours sur la proximité.
Elle se mesurera le jour où un citoyen de Taounate, de Zagora ou de Boulmane n'aura plus besoin, directement ou indirectement, d'attendre une décision venue de Rabat pour obtenir une réponse administrative relevant de son territoire.
Le jour où la région pourra vraiment agir sans demander constamment la permission.
Le jour où l'État central saura faire confiance sans renoncer à contrôler.
Des villes moyennes, des provinces rurales, des territoires longtemps considérés comme périphériques ont fourni au pays une partie de ses responsables politiques.
Taounate, Taza, Berkane, Boulmane, Taroudant, Zagora, Al Hoceïma ou encore Oujda : autant de noms qui rappellent que les élites politiques marocaines ne sont pas exclusivement issues de l'axe Rabat-Casablanca.
Précisons toutefois que la ville d'origine d'un ministre ne constitue ni un mandat territorial ni la preuve qu'il représente effectivement les intérêts de cette ville. La liste qui circule sur les réseaux sociaux illustre une diversité géographique, mais ne suffit pas à établir une sociologie exhaustive du pouvoir.
Cela ne diminue en rien l'intérêt du paradoxe.
Le Maroc profond a réussi à envoyer ses enfants au gouvernement. Mais le gouvernement n'a toujours pas réussi à envoyer suffisamment de pouvoir dans le Maroc des profondeurs.
Et toute l'histoire de notre régionalisation avancée pourrait tenir dans cette contradiction.
Des ministres provinciaux, une administration encore centralisée
L'ascension politique d'un responsable originaire d'une petite ville devrait, en théorie, contribuer à mieux faire entendre les besoins des territoires.
Qui mieux qu'un enfant de Taounate pourrait comprendre les difficultés d'accès aux services publics dans certaines zones rurales ? Qui mieux qu'un responsable ayant grandi dans l'Oriental pourrait mesurer l'importance des déséquilibres territoriaux ?
Mais l'expérience personnelle ne produit pas automatiquement une réforme institutionnelle.
Une fois devenu ministre, l'élu ou le responsable venu de province entre dans une machine administrative profondément structurée autour de la capitale.
Les arbitrages budgétaires, les décisions stratégiques, les nominations et de nombreuses autorisations restent largement dépendants de circuits centraux.
Le problème n'est pas nécessairement que les ministres ignorent leurs régions d'origine.
Il est plus profond : ils deviennent les gestionnaires d'un système centralisé plutôt que les artisans de sa transformation.
La régionalisation avancée : une ambition constitutionnelle
Depuis 2011, la régionalisation avancée n'est pas simplement un slogan politique.
Elle figure dans l'article premier de la Constitution marocaine, qui consacre une organisation territoriale décentralisée.
Les articles 140 et 141 prévoient notamment des compétences propres, partagées ou transférables aux collectivités territoriales ainsi que les ressources correspondantes.
Le principe est clair : rapprocher la décision publique du citoyen.
Mais entre la Constitution et le fonctionnement quotidien de l'administration, une distance demeure.
La Charte nationale de la déconcentration administrative, adoptée en 2018, devait précisément accompagner ce mouvement en transférant compétences et moyens vers les services territoriaux de l'État.
Or le Conseil économique, social et environnemental a souligné la nécessité d'accélérer les transferts effectifs, de clarifier les responsabilités et de renforcer les ressources humaines qualifiées dans les territoires.
Autrement dit, l'architecture institutionnelle existe. Sa traduction opérationnelle reste incomplète.
Pourquoi Rabat conserve-t-elle les clés ?
Le véritable test de la régionalisation ne consiste pas à inaugurer des sièges de conseils régionaux, à multiplier les agences territoriales ou à organiser des conférences sur le développement local.
Il consiste à répondre à trois questions simples : qui décide, qui finance et qui assume les résultats ?
Une direction régionale qui doit attendre systématiquement l'autorisation de son ministère de tutelle n'est pas pleinement déconcentrée. Un conseil régional qui dispose de compétences mais pas des moyens nécessaires pour les exercer n'est pas véritablement autonome.
Et une administration territoriale qui transmet les dossiers à Rabat avant de les renvoyer aux citoyens ressemble davantage à un bureau de poste qu'à un centre de décision.
Cette critique n'est d'ailleurs pas nouvelle. Le Nouveau Modèle de Développement appelle explicitement à de véritables transferts de pouvoirs et de moyens, et non à de simples délégations de signature.
Le Maroc a donc identifié le problème. Il lui reste à transformer le diagnostic en pratique administrative.
Le piège du régionalisme de naissance
Il serait pourtant trop facile de croire qu'un ministre originaire de Berkane défendra nécessairement mieux l'Oriental, ou qu'un ministre né à Taroudant aura naturellement une vision plus territorialisée des politiques publiques.
La régionalisation n'est pas une affaire d'actes de naissance.
Elle est une affaire de partage des compétences, de moyens et de responsabilité politique.
Un ministre peut être profondément attaché à sa province d'origine tout en restant convaincu que les grandes décisions doivent être prises à Rabat.
Inversement, un responsable né dans la capitale peut défendre une décentralisation ambitieuse.
Le véritable clivage n'oppose donc pas les provinciaux aux Rbatis, mais deux cultures de gouvernement : celle qui concentre le pouvoir et celle qui accepte de le partager.
Le Maroc profond ne demande pas seulement des ministres
Les territoires marocains n'ont pas seulement besoin de voir leurs enfants accéder aux responsabilités nationales. Ils ont besoin que les responsabilités nationales se rapprochent d'eux.
Cela suppose des services publics territoriaux capables de décider, des régions dotées de compétences effectives, des ressources adaptées et des mécanismes rigoureux de contrôle et de reddition des comptes.
Car décentraliser sans contrôler peut simplement déplacer les dysfonctionnements du centre vers la périphérie.
Mais continuer à centraliser par crainte des dysfonctionnements revient à condamner les territoires à une interminable dépendance administrative.
Le Maroc profond n'a pas vocation à devenir une réserve de talents politiques destinés à alimenter les ministères de Rabat. Il doit pouvoir devenir un espace de décision, d'innovation et de responsabilité publique.
Et c'est ici que se trouve le véritable défi politique.
Nous avons réussi à faire monter les territoires vers le pouvoir. Il est temps de faire descendre le pouvoir vers les territoires. La réussite de la régionalisation avancée ne se mesurera ni au nombre de ministres originaires des provinces ni à la multiplication des discours sur la proximité.
Elle se mesurera le jour où un citoyen de Taounate, de Zagora ou de Boulmane n'aura plus besoin, directement ou indirectement, d'attendre une décision venue de Rabat pour obtenir une réponse administrative relevant de son territoire.
Le jour où la région pourra vraiment agir sans demander constamment la permission.
Le jour où l'État central saura faire confiance sans renoncer à contrôler.
En attendant, le paradoxe demeure : le Maroc profond fournit des ministres à Rabat, mais Rabat peine toujours à rendre le pouvoir au Maroc profond.