Alger-Paris: affaires toxiques - Par Mustapha Sehimi.
Voici une dizaine d’années, deux journalistes français, Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet, avaient déjà publié «Paris -Alger, une histoire passionnelle». Ils ont voulu mettre des mots sur une relation singulière, complexe, entre deux pays que tant de choses séparent et unissent à la fois.
Ils pensaient alors que la connaissance intime que les deux peuples avaient l’un de l’autre finirait par porter ses fruits; qu’elle permettrait en dernière instance de l’emporter sur les calculs des uns et la mauvaise foi des autres. Ils concluent: «Nous avions tort».
Ils expliquent ainsi, après avoir repris l’enquête et la plume que «la situation a empiré»; que ce qui était passionnel est devenu toxique; que les «affaires» au sens le plus large du terme se sont accumulées; et qu’elles empoisonnent inexorablement les relations Paris et Alger.
Ils parlent volontiers d’une «nouvelle guerre d’Algérie, qui s’invite encore»: une sorte de malédiction dans la campagne présidentielle de 2027 en France. Référence est faite à cet égard aux OQTF (obligation de quitter le territoire national), aux visas, à l’incarcération du journaliste sportif Christophe Gleizes et à tant d’autres sujets - telle la position de Paris sur le Sahara marocain.
De quoi enflammer les états-majors politiques, bien entendu. Les débats actuels des candidats à l’élection présidentielle fixée au 18 avril et 2 mai prochain portent sur le pouvoir d’achat, le salaire minimum, la pression fiscale, l’âge de la retraite, l’immigration etc...
Mais également, de manière encore plus clivante, sur les relations avec Alger: les articles des accords de 1968 jugés par trop favorables aux ressortissants algériens et partant la question migratoire.
Le contentieux migratoire et la restitution des avoirs de dizaines de personnalités algériennes condamnées ou réfugiées en France; le dossier mémoriel et des archives.
Les dossiers sécuritaires et diplomatiques d’opposants membres d’organisations classées comme terroristes par Alger tel le MAK (Mouvement d’autonomie de la Kabylie), sans parler de frictions d’ordre commercial ou économique.
Auparavant terrain de chasse électorale de l’extrême droite, la question franco-algérienne fracture désormais plus largement.
C’est que depuis des décennies, les deux auteurs parlent de «l’aveuglement français». Ils estiment ainsi que Paris préfère la fiction du dialogue à la réalité du régime; qu’elle négocie avec un régime, donc, qui emprisonne ses journalistes, étouffe et bâillonne ses opposants, truque les élections et ne tire sa légitimité que du moment fondateur du FLN, le 1er novembre 1954.
Ce même parti est toujours en place aujourd’hui.
Le régime d’Alger utilise contre ses ressortissants exilés en France des méthodes que la justice française a, pour la première fois en 2026, qualifiées de terrorisme d’État. Un régime qui réclame à la France de reconnaître sa violence passée tout en y ayant recours lui-même. La relation entre les deux pays est paradoxale:
L’Algérie est indépendante depuis 1962 mais elle n’a pas su écrire sa propre histoire: elle ne cesse de demander à la France de le faire à sa place; elle continue d’exiger ainsi de Paris repentance et reconnaissance comme si la survie de son pouvoir ne pouvait se construire que sur la culpabilité de l’autre.
Les hommes qui gouvernent aujourd’hui l’Algérie sont arrivés au pouvoir après le Hirak de février 2019.
Le pays ne voulait plus être dirigé par un président grabataire, Abdelaziz Bouteflika - un fantôme - qui s’apprêtait à briguer un cinquième mandat! Un autre clan a pris la relève. Le système s’est refermé à la faveur du Covid, plus répressif que jamais.
Pourtant les liens demeurent, têtus, irréductibles entre les deux pays connectés quotidiennement par plus de 80 vols, soit quelque 7 millions de voyageurs chaque année.
Il faut y ajouter 2 millions de binationaux, une diaspora algérienne enracinée dans la société française. Une réalité -là, vivante, quotidienne qui est l’exacte contre-image de la relation officielle entre les deux États: froide, crispée, instrumentalisée.
Ce livre est une enquête- et il est décapant.
Il fait état des nouvelles «barbouzeries algériennes conduites en territoire français pour faire taire les opposants; des échecs du président Macron de tenter de reprendre la main; d’un pays riche et d’un peuple paupérisé; d’un régime à bout de souffle».
«L’Algérie nouvelle» promise par le président Tebboune n’est qu’un mirage qui ne trompe pas grand-monde: tant s’en faut.
Une rigidité adossée à un référentiel répressif servant les intérêts et la survie d’une Nomenklatura de généraux et de leurs réseaux dans l’appareil d’État. Un échec historique.
