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Partis politiques : faut-il vraiment leur reprocher de vouloir des sièges ?

Un parti qui ne cherche pas à conquérir des sièges n’est plus vraiment un parti. C’est un club d’opinion, une association de commentaires, ou une élégante amicale de protestation.


Rédigé par le Jeudi 30 Avril 2026

Au Maroc, à l’approche des élections législatives de septembre 2026, un vieux procès revient déjà dans les conversations politiques, les plateaux, les cafés, les réseaux sociaux et les salons où l’on refait la démocratie avec plus de soupçons que de données : les partis veulent des sièges. Beaucoup de sièges. Le maximum de sièges. Comme si cela constituait, en soi, une faute morale, une dérive suspecte, presque une trahison de l’idéal démocratique.



Partis politiques : faut-il vraiment leur reprocher de vouloir des sièges ?
Il faut pourtant commencer par une évidence que le débat public oublie parfois volontairement : un parti politique participe aux élections pour gagner. Pas pour faire de la figuration. Pas pour décorer les bulletins de vote. Pas pour finir huitième avec trois députés, sans groupe parlementaire, sans capacité d’initiative, sans poids dans les commissions, sans influence dans les coalitions, sans accès réel à la décision publique. Un parti qui ne cherche pas à conquérir des sièges n’est plus vraiment un parti. C’est un club d’opinion, une association de commentaires, ou une élégante amicale de protestation.

Le Maroc compte plus de trente partis politiques reconnus. Mais au fil des scrutins, la réalité électorale se resserre. Beaucoup existent légalement, certains apparaissent médiatiquement, quelques-uns mobilisent localement, mais seuls un nombre limité de partis parviennent régulièrement à élire des députés en nombre significatif. Et, parmi eux, un cercle encore plus réduit arrive à peser réellement dans la formation des majorités, dans les équilibres parlementaires et dans la mécanique gouvernementale.

Ce n’est pas une anomalie marocaine. Dans toutes les démocraties, il existe des partis de gouvernement et des partis de témoignage. Des partis de pouvoir et des partis d’influence. Des partis d’ancrage territorial et des partis de niche idéologique. Des formations capables de gouverner, d’autres capables de dénoncer, parfois brillamment, mais sans jamais transformer cette dénonciation en majorité. C’est la loi dure de la compétition électorale : l’existence politique ne vaut pas toujours puissance électorale.

Alors pourquoi ce procès permanent contre les partis qui veulent des sièges ? Parce que, soyons honnêtes, certains partis de gouvernement ont aussi donné matière à critique. Ils sont exposés, ils gouvernent, ils nomment, ils négocient, ils promettent, ils renoncent, ils déçoivent. Leur présence ou leur proximité avec le gouvernement  les rend vulnérables à toutes les accusations : opportunisme, clientélisme, notabilisation, transhumance, calculs d’appareil, absence d’idéologie, faible renouvellement des élites, alliances contradictoires, programmes recyclés à chaque scrutin. Le tribunal médiatique n’invente pas tout. Il amplifie, parfois il simplifie à outrance​, mais il part rarement de rien.

Il faut le dire clairement : oui, la course aux sièges peut devenir malsaine. Lorsqu’un parti cesse de produire des idées pour ne produire que des élus, il perd quelque chose de son âme politique. Lorsque l’investiture devient une opération de rendement électoral, lorsque le candidat est choisi pour son portefeuille relationnel plus que pour sa compétence, lorsque le militant de terrain est humilié par l’arrivée tardive du notable rentable, lorsque les alliances locales contredisent les discours nationaux, alors la critique n’est pas seulement légitime : elle devient nécessaire.

Mais, le siège parlementaire peut être noble lorsqu’il est la traduction d’un projet. Il devient inquiétant lorsqu’il n’est plus qu’un jeton dans une négociation. Un siège pour défendre une vision, c’est la démocratie. Un siège pour garantir une immunité symbolique, une carrière, un réseau, une présence dans les circuits d’influence, c’est déjà autre chose. Et l’électeur marocain, souvent accusé de désintérêt, comprend très bien cette différence. Il n’a pas toujours les mots techniques de la science politique, mais il a l’intuition de la manœuvre.

Le citoyen voit quand un parti vient à lui avec un programme. Il voit aussi quand il vient avec une calculatrice. Il entend les discours sur la jeunesse, les femmes, les classes moyennes, le monde rural, la justice territoriale, mais il observe les listes, les investitures, les alliances, les visages reconduits, les silences gênés. Le problème n’est donc pas que les partis veuillent des sièges. Le problème est que certains donnent parfois l’impression de ne vouloir que cela, et de ne se souvenir du projet qu’au moment d’imprimer les affiches.

Il faut aussi remettre un peu de rationalité dans ce débat. Que reproche-t-on exactement à un parti qui veut gagner ? Dans une élection, les sièges ne sont pas un caprice. Ils sont l’instrument même de l’action politique.

Sans sièges, pas de groupe parlementaire solide. Sans groupe, pas de poids dans la conférence des présidents, pas de force en commission, pas de capacité réelle à déposer, défendre, amender, contrôler.
Sans sièges, un parti peut parler, publier des communiqués, organiser des conférences, dénoncer avec panache. Mais il ne gouverne pas.

Personne ne va aux élections pour perdre avec dignité. Ou alors il faut le dire franchement aux électeurs : “Votez pour nous, nous ne pèserons pas, mais nous serons moralement satisfaits.” C’est une posture respectable dans certains cas, mais ce n’est pas une stratégie de gouvernement. Une démocratie n’a pas seulement besoin de consciences critiques. Elle a aussi besoin de forces capables de transformer une demande sociale en loi, un programme en budget, une promesse en politique publique, une colère en réforme.

Il y a donc quelque chose de bazaroïde, pour reprendre un mot volontairement cru, dans cette accusation selon laquelle les partis seraient suspects parce qu’ils cherchent le maximum de sièges. Une équipe de football ne s’excuse pas de vouloir marquer des buts. Une entreprise ne s’excuse pas de vouloir des clients. Un syndicat ne s’excuse pas de vouloir des adhérents. Pourquoi un parti devrait-il s’excuser de vouloir des élus ?

La vraie question est ailleurs. Elle est plus sévère, plus utile, plus démocratique :

Que compte-t-il faire de ses sièges ? Les veut-il pour servir ou pour se servir ?
Pour gouverner ou pour occuper ?
Pour réformer ou pour distribuer ?
Pour représenter des territoires ou pour verrouiller des fiefs ?
Pour porter une ligne ou pour additionner des ambitions individuelles ?


C’est ici que le débat marocain doit monter d’un cran. Il ne suffit plus de dénoncer “les partis” comme un bloc indistinct. C’est confortable, mais peu éclairant. Il faut distinguer les logiques.
Il y a des partis qui cherchent à construire un appareil national, avec des relais locaux, des cadres, des programmes, des élus, une continuité.
Il y a des partis qui vivent surtout par conjoncture, par personnalité dominante, par rente d’image ou par réseau électoral.
Il y a des partis qui veulent gouverner parce qu’ils pensent avoir une vision.
Et il y a des partis qui veulent participer parce qu’ils savent que la proximité du pouvoir vaut parfois plus qu’une doctrine.

À la veille des législatives de septembre 2026, cette distinction deviendra décisive. Le pays ne manque pas de sujets lourds : emploi des jeunes, pouvoir d’achat, santé, éducation, stress hydrique, inégalités territoriales, réforme de l’investissement, transition numérique, confiance dans les institutions, efficacité de la décentralisation, place des classes moyennes, avenir du monde rural. Dans un tel contexte, les sièges ne peuvent pas être traités comme de simples trophées électoraux. Ils seront des mandats de réponse, ou ils seront des preuves d’impuissance.

Le citoyen a parfaitement le droit d’être méfiant. Il a même le devoir de l’être. Mais la méfiance ne doit pas devenir une paresse intellectuelle. Dire “ils veulent tous des sièges” ne suffit pas. Bien sûr qu’ils veulent tous des sièges. La phrase ne révèle rien. Elle ne critique rien. Elle ne classe rien. Elle ne permet pas de juger. Le vrai tri démocratique commence après : quels sièges, obtenus comment, avec quels candidats, sous quel programme, pour quelle action, avec quelle reddition des comptes ?

C’est aussi aux médias de faire leur part. Le tribunal médiatique, lorsqu’il fonctionne à la rumeur, au raccourci et au soupçon automatique, produit plus de cynisme que de clarté. Mais lorsqu’il examine les investitures, les bilans, les votes parlementaires, les absences, les contradictions, les alliances locales, les promesses oubliées et les trajectoires des élus, il devient un outil démocratique indispensable. La critique politique ne doit pas consister à condamner l’ambition. Elle doit juger l’usage de cette ambition.

À force de dénoncer les partis qui veulent gagner, on risque de valoriser une fausse pureté politique : celle des formations qui ne risquent rien parce qu’elles ne gouvernent jamais. Or, l’opposition permanente peut être confortable. Elle permet de parler sans arbitrer, de promettre sans budgétiser, de condamner sans administrer, de rêver sans négocier. Gouverner, au contraire, oblige à choisir, donc à déplaire. C’est pourquoi les partis de gouvernement portent toujours plus de cicatrices. Certaines sont méritées. D’autres sont simplement le prix du réel.

Mais attention : cet argument ne doit pas devenir une immunité. Le “réalisme” ne peut pas tout justifier. On ne peut pas appeler maturité politique ce qui n’est parfois qu’un arrangement. On ne peut pas appeler compromis ce qui ressemble à une dilution. On ne peut pas appeler stratégie ce qui n’est qu’une obsession du placement.

Les partis de gouvernement ont le droit de vouloir des sièges ; ils ont même le devoir d’en vouloir s’ils prétendent gouverner. Mais ils ont aussi l’obligation morale et politique de dire clairement pourquoi.

Au fond, le débat doit être déplacé. Le siège n’est ni honteux ni sacré. Il est un moyen. Tout dépend de ce qu’il permet. S’il permet de contrôler l’action publique, de faire avancer des lois, d’améliorer la représentation des territoires, de défendre les citoyens, de produire de la responsabilité, alors il est légitime. S’il permet seulement d’installer des carrières, de négocier des avantages, de récompenser des fidélités et de préserver des équilibres d’appareil, alors il devient l’un des symptômes de la crise de confiance.

Les élections de septembre 2026 ne se joueront pas seulement sur le nombre de partis en lice, ni même sur le nombre de sièges remportés par chacun. Elles se joueront sur une question plus simple et plus brutale : les Marocains auront-ils le sentiment que ces sièges servent encore à quelque chose ? Pas seulement aux partis. Pas seulement aux élus. Pas seulement aux majorités. Mais au pays réel, celui qui travaille, doute, paie, attend, compare et juge.

Oui, les partis veulent des sièges. Oui, ils en veulent le maximum. Et franchement, le contraire serait inquiétant. Un parti qui ne veut pas peser n’a rien à faire dans une élection nationale. Mais le citoyen, lui, a le droit de poser la seule question qui vaille : une fois assis sur ces sièges, serez-vous debout pour défendre quelque chose ?

Le vrai scandale n’est pas qu’un parti veuille gagner. Le vrai scandale serait qu’après avoir gagné, il ne sache plus pourquoi.




Jeudi 30 Avril 2026