Philips, le géant qui avait tout : les brevets, les ingénieurs… sauf la bonne stratégie !


Rédigé par le Mercredi 14 Octobre 2026

Elle a éclairé les maisons, révolutionné la musique, participé à la naissance des géants des semi-conducteurs et équipé des millions de foyers. Mais Philips illustre aujourd’hui une vérité brutale du capitalisme : inventer une technologie ne signifie pas nécessairement savoir en récolter les milliards.



Philips : ils ont inventé le futur… et laissé les milliards aux autres !

Il fut un temps où Philips était partout. Dans les salons, les cuisines, les chambres, les voitures et les usines. Il suffisait d'allumer une lampe, d'écouter une cassette ou de regarder la télévision pour croiser le nom de ce géant néerlandais.

Aujourd'hui, Philips existe toujours. Mais l'empire électronique qui accompagnait notre quotidien a largement disparu.
Et le plus fascinant dans cette histoire n'est pas qu'une entreprise ait raté quelques innovations. C'est qu'elle ait parfois contribué à inventer les marchés sur lesquels d'autres allaient bâtir leur fortune.

Philips n'a pas seulement perdu des parts de marché. Elle a laissé d'autres entreprises transformer une partie de ses inventions en empires. D'une ampoule à un empire mondial
Tout commence en 1891, à Eindhoven, aux Pays-Bas. Gerard Philips et son père Frederik se lancent dans la fabrication d'ampoules électriques.

L'entreprise grandit, investit dans la recherche, développe ses laboratoires et devient progressivement l'un des symboles de la puissance industrielle européenne.

Mais son histoire contient déjà une contradiction révélatrice.

En 1924, Philips participe à la création du cartel Phoebus, qui réunit plusieurs grands fabricants d'ampoules. Le cartel est notamment associé à la standardisation d'une durée de vie de 1 000 heures pour certaines ampoules.

L'épisode reste emblématique d'une tension fondamentale du capitalisme : faut-il fabriquer le meilleur produit possible ou celui qui garantit le renouvellement des ventes ?

Cette question poursuivra Philips pendant des décennies.

Car une entreprise peut être extraordinairement inventive tout en restant prisonnière de son modèle économique.
Philips inventait. Les autres industrialisaient le succès.
En 1963, Philips lance la cassette compacte. Une révolution.

La musique devient enregistrable, transportable, partageable. Des générations entières vont grandir avec cet objet.

Puis arrive le Compact Disc.

Contrairement à une idée répandue, le CD n'a pas été commercialisé dès 1972. Il résulte de travaux développés notamment par Philips et Sony, avec une première commercialisation en 1982.

Cette collaboration révèle une force considérable : Philips possède la recherche, les brevets, les ingénieurs et la capacité d'établir des standards mondiaux.

Mais elle révèle aussi sa faiblesse.

Inventer un standard ne garantit pas de contrôler l'écosystème qui se construit autour de lui.

Sony développera notamment le Walkman et consolidera son statut de géant de l'électronique grand public. Plus tard, Apple transformera la musique numérique en expérience intégrée avec l'iPod, iTunes puis l'iPhone.

Philips, elle, multipliera les produits sans parvenir à imposer une plateforme grand public comparable.

L'entreprise savait fabriquer des appareils.

Ses concurrents apprenaient à organiser des univers entiers de consommation. Le piège des bonnes idées mal exécutées
Le Video 2000 devait concurrencer les standards VHS et Betamax. Techniquement intéressant, il échoue commercialement.

Le CD-i devait ouvrir une nouvelle ère du multimédia interactif. Il devient un échec coûteux.

Ces revers ne prouvent pas que Philips manquait de talent. Ils montrent qu'une supériorité technologique ne suffit jamais.

Un produit doit arriver au bon moment, au bon prix, avec les bons partenaires et un marché suffisamment large.

C'est toute la différence entre l'invention et l'innovation commerciale.

Le laboratoire peut avoir raison dix ans avant tout le monde. Si le marché ne suit pas, c'est le concurrent qui arrive ensuite qui encaisse les bénéfices.

L'histoire économique regorge de pionniers devenus spectateurs.
Philips en est l'une des illustrations les plus spectaculaires. ASML et TSMC : les milliards qui racontent une autre histoire
Voici probablement la partie la plus vertigineuse du dossier.

Philips a joué un rôle majeur dans l'émergence d'ASML, créée en 1984 avec ASM International.

Aujourd'hui, ASML est un acteur stratégique mondial des machines de lithographie utilisées dans la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés.

Philips fut également un investisseur fondateur de TSMC, créée à Taïwan en 1987, devenue depuis un pilier de l'industrie mondiale des puces.

Imaginez le paradoxe.

Une entreprise européenne participe à la naissance de deux acteurs devenus essentiels à l'économie numérique mondiale, puis se désengage progressivement de ces participations.

Avec le recul, ces décisions paraissent douloureuses.

Il serait toutefois trop facile de prétendre que Philips aurait pu conserver indéfiniment toutes ses positions, sans risques ni besoins de financement.

Mais la question stratégique demeure : comment reconnaître, parmi ses activités secondaires d'aujourd'hui, celles qui deviendront les infrastructures indispensables de demain ?

C'est peut-être la question la plus chère de toute l'histoire de Philips. Quand le recentrage ressemble à un déménagement permanent
Progressivement, Philips abandonne ses activités historiques.

La télévision passe sous le contrôle opérationnel de TP Vision à partir de 2012. L'accord de cession de l'audio à Funai, annoncé en 2013, est finalement annulé ; l'activité sera ensuite reprise par Gibson.

L'éclairage est introduit en Bourse en 2016 avant de devenir Signify. L'électroménager est cédé en 2021.
Chaque opération possède sa logique financière.

Mais leur accumulation raconte une transformation radicale : l'entreprise qui vendait presque tout aux consommateurs devient principalement spécialisée dans les technologies de santé.

Et ce nouveau métier n'est pas sans risques.

Depuis 2021, le rappel massif de certains appareils respiratoires Philips Respironics a entraîné procédures, indemnisations, coûts industriels et difficultés réglementaires.

Même dans la santé, la réputation ne se décrète pas : elle se construit sur la qualité et la confiance. Philips n'est pas morte. C'est précisément ce qui rend son histoire intéressante.
En 2025, Philips réalise encore 17,8 milliards d'euros de chiffre d'affaires et retrouve un bénéfice net de 897 millions d'euros, après une perte en 2024.

Ce n'est donc ni une entreprise disparue ni une faillite industrielle.

C'est un groupe profondément transformé, qui tente de reconstruire sa croissance autour de l'imagerie médicale, du diagnostic, des équipements hospitaliers et des solutions connectées.

Le véritable sujet n'est pas la disparition de Philips.
C'est la disparition d'une certaine idée de Philips.

Celle d'un industriel capable de transformer ses découvertes en objets populaires, puis en marchés mondiaux. Et le Maroc ? Attention à ne pas devenir un pays de sous-traitants éternels
Cette histoire devrait particulièrement intéresser le Maroc.

Notre pays progresse dans l'automobile, l'aéronautique, les énergies renouvelables et les métiers industriels. Nous attirons des investisseurs, développons des écosystèmes et renforçons nos capacités de production.

Mais une question reste essentielle : quelle part de la valeur créée contrôlons-nous réellement ?

Fabriquer est indispensable. Concevoir, breveter, posséder des technologies, maîtriser les logiciels et développer des marques mondiales l'est tout autant.

Le danger serait de nous satisfaire durablement du rôle d'exécutant performant pendant que d'autres conservent la propriété intellectuelle, les plateformes commerciales et les marges les plus élevées.

Philips démontre qu'un pays peut même posséder une recherche exceptionnelle sans conserver toute la valeur de ses découvertes.
Pour le Maroc, la prochaine bataille industrielle ne doit donc pas être seulement celle des usines. Elle doit être celle de la propriété de l'innovation.
  La leçon à plusieurs milliards
L'histoire de Philips ne raconte pas simplement la chute d'un champion.

Elle raconte le destin d'une entreprise qui a longtemps confondu excellence technologique et domination économique.
Or, le marché ne récompense pas toujours celui qui invente le premier.

Il récompense celui qui sait construire autour de l'invention une stratégie, un écosystème, une distribution et une capacité d'adaptation.

Philips a participé à la création du monde moderne.

D'autres ont appris à mieux le monétiser.

 
La tragédie d'un géant n'est pas nécessairement de cesser d'innover. C'est de découvrir que ses meilleures idées ont parfois davantage enrichi les autres que lui-même.
 




Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls… En savoir plus sur cet auteur
Mercredi 14 Octobre 2026
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