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Plafonner le prix du mouton à une semaine de l’Aïd : mesure utile ou réaction trop tardive ?


Rédigé par La rédaction le Samedi 23 Mai 2026



Plafonner le prix du mouton à une semaine de l’Aïd : mesure utile ou réaction trop tardive ?
À quelques jours de l’Aïd Al-Adha, le Conseil de la concurrence a ouvert la voie à une mesure exceptionnelle : le plafonnement temporaire du prix de vente des moutons. Mais une question s’impose déjà : comment faire appliquer une telle décision alors que beaucoup de familles marocaines ont déjà acheté leur mouton ?

Le feu vert est désormais donné. Saisi en urgence par le chef du gouvernement, le Conseil de la concurrence a validé, dans un avis rendu le 21 mai 2026, la possibilité pour l’Exécutif de mettre en place des mesures temporaires d’encadrement du marché des moutons de l’Aïd, y compris un plafonnement du prix de vente au kilogramme si le gouvernement l’estime nécessaire.

Sur le papier, la décision paraît logique. Le marché du mouton connaît, chaque année à l’approche de l’Aïd, une tension particulière : demande massive, achats concentrés sur quelques jours, intermédiaires nombreux, circuits parfois opaques, différences régionales importantes, et surtout une forte pression psychologique sur les familles. Quand tout le monde veut acheter presque au même moment, le prix devient rarement une simple affaire d’offre et de demande. Il devient aussi une affaire de timing, de spéculation, de peur de manquer et parfois d’abus.

Mais la grande interrogation est ailleurs : cette mesure arrive-t-elle au bon moment ? À moins d’une semaine de l’Aïd, une partie importante des ménages a déjà fait son choix, souvent dans la précipitation, parfois au prix fort. Certains ont acheté pour éviter une nouvelle hausse. D’autres se sont endettés, ont puisé dans leurs économies ou ont réduit d’autres dépenses du foyer. Pour ces familles-là, le plafonnement éventuel des prix risque de ressembler à une protection venue après la bataille.

C’est là toute la difficulté politique et sociale de cette séquence. Si le plafonnement est appliqué maintenant, qui en bénéficiera réellement ? Les retardataires ? Les ménages qui n’ont pas encore les moyens d’acheter ? Les zones où les prix sont encore instables ? Et que dira-t-on à ceux qui ont déjà payé leur mouton 4 000, 5 000 ou 6 000 dirhams avant l’entrée en vigueur d’un éventuel prix plafond ? Faudra-t-il considérer qu’ils ont simplement acheté trop tôt ? Ou reconnaître que l’État aurait dû agir plus vite ?

La mesure pose aussi une question pratique : comment contrôler le terrain ? Un prix plafond n’a de sens que s’il est visible, compréhensible et appliqué. Or le marché du mouton ne fonctionne pas comme une grande surface avec étiquetage standardisé. Il se joue dans les souks, les fermes, les marchés improvisés, les ventes directes, les transactions de voisinage et les plateformes informelles. Entre le prix annoncé, le prix négocié et le prix réellement payé, il existe souvent une zone grise difficile à surveiller.

Le gouvernement a déjà engagé des mesures d’encadrement contre les pratiques spéculatives et les hausses injustifiées, notamment à travers un arrêté publié au Bulletin officiel le 20 mai, selon Medias24. Mais l’enjeu n’est pas seulement réglementaire. Il est aussi opérationnel. Qui contrôle ? À quelle fréquence ? Avec quelles sanctions ? Et surtout, avec quelle capacité à éviter que le plafonnement ne déplace simplement la spéculation vers d’autres frais : transport, garde, réservation, commission, ou “supplément” déguisé ?

Car un prix plafonné peut produire deux effets opposés. Il peut calmer le marché, rassurer les familles et casser les comportements abusifs. Mais s’il est mal conçu, il peut aussi raréfier l’offre officielle, pousser certains vendeurs à retirer leurs bêtes du marché ou favoriser les transactions parallèles. Le Conseil de la concurrence semble d’ailleurs avoir validé une possibilité encadrée, temporaire, liée au contexte exceptionnel de l’Aïd, et non une intervention permanente sur les prix.

Le vrai sujet, finalement, n’est pas seulement le mouton de cette année. C’est la capacité de l’État à anticiper. Le Maroc ne découvre pas, en mai 2026, que l’Aïd crée une pression énorme sur le cheptel, les circuits de distribution et le pouvoir d’achat. La tension était prévisible. La colère aussi. Les prix élevés n’apparaissent pas du jour au lendemain. Ils se construisent dans la sécheresse, le coût de l’alimentation animale, les marges intermédiaires, la faiblesse du contrôle, l’opacité des circuits et l’absence d’information claire pour le consommateur.

Alors, que peut encore faire le gouvernement à ce stade ? Il peut plafonner, certes. Il peut contrôler, sanctionner, afficher les prix, encadrer les marchés et publier des repères par catégorie de poids. Il peut aussi communiquer clairement pour éviter la panique de dernière minute. Mais il devra surtout répondre à cette question simple : pourquoi attendre que les familles soient déjà sous pression pour sortir l’arme du plafonnement ?

À quelques jours de l’Aïd, la décision du Conseil de la concurrence offre une base juridique à l’action. Mais elle ne garantit pas, à elle seule, la justice sociale du marché. Entre la mesure annoncée et le prix payé par le citoyen, il y a tout un pays réel : ses souks, ses intermédiaires, ses familles modestes, ses classes moyennes fatiguées et ses vendeurs qui savent très bien que l’urgence fait monter les enchères.

Le plafonnement peut donc être utile. Mais il arrive avec une question qui dérange : protéger le consommateur, oui, mais pourquoi si tard ?




Samedi 23 Mai 2026