Pour la lutte contre les déserts médicaux : Une politique de collaboration entre Public-privé en santé est vitale.


Entretien avec le Pr Mouhcine El BAKKALI.

Par Dr Anwar CHERKAOUI.

À l’approche du 23 septembre 2026, date des élections législatives, le débat sur la santé risque de raviver un vieux clivage : public contre privé.

La médecine libérale est régulièrement accusée de contribuer aux difficultés du système. Faut-il réellement opposer les deux secteurs ?

Éclairages avec Pr Mohcine EL BAKKALI, ophtalmologiste et président du RESO.



Dr Anwar Cherkaoui : Pr El Bakkali, commençons par cette question qui revient régulièrement dans le débat public : le secteur privé est-il devenu le bouc émissaire des problèmes de santé au Maroc ?

Pr Mouhcine El Bakkali : Je pense qu’il faut dépasser cette lecture simpliste. Oui, il existe des dysfonctionnements dans le secteur privé et ils doivent être corrigés. Mais il en existe également dans le secteur public et, plus largement, dans l’organisation du système de santé.

Faire de milliers de médecins libéraux un responsable collectif des difficultés du système n’est ni juste ni efficace.

Le patient, lui, ne raisonne pas en termes de statut. Il veut un rendez-vous, un diagnostic fiable, un traitement dans un délai raisonnable et une prise en charge financièrement supportable.

Dr Anwar Cherkaoui : Mais pourquoi cette impression que le privé serait devenu responsable de tout ?

Pr Mouhcine El Bakkali : Parce qu’il est plus facile de désigner un responsable visible que d’expliquer les mécanismes complexes d’un système de santé.

Une pénurie de médecins, une mauvaise répartition territoriale, des tarifs de référence insuffisamment actualisés, des lenteurs administratives ou une gouvernance fragmentée ne relèvent pas de la seule médecine libérale.

Critiquer les abus est parfaitement légitime. Mais généraliser quelques dérives à toute une profession est excessif. Selon Santé en chiffres 2023 du ministère de la Santé et de la Protection sociale, le secteur privé comptait 15 394 médecins.

Peut-on construire la santé de demain en considérant cette capacité comme un problème plutôt que comme une ressource à organiser ?

Dr Anwar Cherkaoui : On entend souvent : le public serait social, tandis que le privé serait marchand. Cette opposition vous paraît-elle pertinente ?

Pr Mouhcine El Bakkali : Elle est trop simpliste. Le privé n’est pas un bloc homogène. Il comprend des médecins exerçant seuls ou en groupe, des laboratoires, des centres d’imagerie, des cliniques indépendantes et des groupes de tailles différentes. Leurs modèles économiques et leurs contraintes ne sont pas identiques.

Le médecin libéral est à la fois soignant, employeur, investisseur et contribuable.

Il finance son cabinet, ses équipements, leur maintenance, son personnel, sa formation continue et ses charges réglementaires. Cela ne signifie évidemment pas qu’il soit dispensé d’éthique ou de transparence. Au contraire. Mais il faut sortir des caricatures.

Dr Anwar Cherkaoui : Alors, comment mesurer réellement la performance des deux secteurs ?

Pr Mouhcine El Bakkali : Il faut commencer par une règle simple : mesurer avant de comparer. La performance ne se résume pas au statut juridique de l’établissement. Il faut regarder les délais d’accès, la qualité des soins, les complications, les réadmissions, la continuité des soins, la couverture territoriale et la protection financière du patient. Prenons un scanner ou une IRM.

Pour comparer les coûts, il faut intégrer l’investissement, l’amortissement, la maintenance, les ressources humaines, les consommables, l’énergie et le taux d’utilisation.

Sans données comparables, le débat risque de rester prisonnier des slogans.

Dr Anwar Cherkaoui : Vous évoquez également la cataracte. Pourquoi cet exemple ?

Pr Mouhcine El Bakkali : Parce qu’il montre l’importance d’un indicateur souvent oublié : le délai d’accès aux soins. Selon les structures et les situations, certains patients peuvent être vus puis opérés dans le secteur privé en 24 à 48 heures, alors que l’attente peut être beaucoup plus longue dans certaines structures publiques.

Je ne prétends pas en tirer une comparaison nationale. Mais cela pose une question essentielle : pourquoi le délai ne serait-il pas considéré comme un véritable indicateur de performance ?

Dr Anwar Cherkaoui : Le chiffre de 93,9 % des dépenses en tiers payant de l’AMO-CNSS orientées vers le privé est souvent cité. Que faut-il réellement en comprendre ?

Pr Mouhcine El Bakkali : Il faut être extrêmement prudent. Le rapport global 2021 de l’Agence nationale de l’assurance maladie indique effectivement que 93,9 % des dépenses en tiers payant de l’AMO-CNSS étaient orientées vers le secteur privé, contre 6,1 % vers le public.

Mais cela ne signifie ni que 93,9 % des Marocains sont soignés dans le privé, ni que 93,9 % de tous les actes médicaux y sont réalisés.

Ce chiffre traduit le poids du privé dans certains circuits de remboursement. Il doit être interprété en tenant compte des tarifs, des coûts, de la disponibilité des professionnels et des équipements, des délais et de la proximité. La vraie question est aussi : pourquoi le patient se tourne-t-il vers le privé ?

Dr Anwar Cherkaoui : Vous défendez le secteur privé, mais vous êtes également critique à son égard. Où placez-vous la responsabilité des professionnels libéraux ?

Pr Mouhcine El Bakkali : Elle est essentielle. Défendre la médecine libérale ne signifie pas nier ses faiblesses. Dépassements, manque d’information, pratiques hétérogènes, actes injustifiés ou parcours mal coordonnés peuvent fragiliser la confiance.

La réponse doit être la transparence : information claire du patient, devis lorsque cela est nécessaire, traçabilité, évaluation de la qualité, pertinence des actes et mécanismes disciplinaires effectifs.

Une profession qui revendique sa place dans le système national de santé doit accepter d’être évaluée.

Dr Anwar Cherkaoui : Les déserts médicaux constituent l’un des grands défis du Maroc. Le partenariat public-privé peut-il apporter une réponse ?

Pr Mouhcine El Bakkali : C’est précisément là que la guerre des statuts perd tout son sens. Pourquoi ne pas contractualiser avec le secteur privé pour assurer, dans les territoires sous-dotés, des consultations, du dépistage, de la chirurgie programmée, de la télémédecine, de la permanence des soins ou le suivi des maladies chroniques ?

Mais il faut des contrats clairs : tarifs définis, délais, obligations de suivi, exigences de qualité et indicateurs de résultats.

L’objectif est simple : acheter du service de santé là où la population en a besoin.

Dr Anwar Cherkaoui : Vous plaidez finalement pour une nouvelle organisation du système. À quoi pourrait-elle ressembler ?

Pr Mouhcine El Bakkali : À un véritable pacte national de santé. L’État doit définir les priorités, les normes, les territoires déficitaires, les règles de financement et les indicateurs. Le secteur public doit conserver ses missions régaliennes, préventives, universitaires et stratégiques.

Le privé peut apporter sa capacité d’investissement, son réseau, sa proximité et sa réactivité. Mais la complémentarité doit fonctionner dans les deux sens : à l’État une régulation stable et des paiements prévisibles ; au privé davantage de transparence, de pertinence et de responsabilité. Et au centre de tout cela, il doit y avoir le patient.

Dr Anwar Cherkaoui : Si vous deviez résumer votre message à l’approche du scrutin du 23 septembre, quelle serait votre priorité ?

Pr Mouhcine El Bakkali : Le Maroc n’a pas besoin d’une nouvelle guerre des statuts. Il doit répondre à une question beaucoup plus simple : comment soigner mieux, plus vite et plus équitablement ? Un médecin public n’est pas l’adversaire d’un médecin libéral. Une clinique privée n’est pas, par nature, l’adversaire d’un hôpital public.

La véritable frontière devrait être entre l’accès et le non-accès aux soins, la qualité et la négligence, l’efficience et le gaspillage, la responsabilité et la démagogie. Contrôler les abus : oui. Évaluer les pratiques : oui. Mais avec des règles précises, documentées et applicables à tous.

Le Maroc dispose de médecins, de compétences, de structures et d’équipements dans les deux secteurs. L’enjeu n’est donc plus de choisir entre public et privé. Il est de savoir comment les organiser, les réguler et les évaluer autour d’un même objectif : la santé du patient.

Lundi 21 Septembre 2026



Rédigé par La Rédaction le Lundi 21 Septembre 2026
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