À l’approche des élections législatives, l’attention se porte naturellement sur le bilan de la majorité, les programmes annoncés et les rapports de force entre les partis. Le scrutin dira quelle formation est capable d’arriver en tête et autour de quelle coalition pourra se construire le prochain gouvernement. Pourtant, la phase qui s’ouvre semble poser une question plus profonde que celle de l’alternance. Dans un Maroc engagé dans une transformation stratégique de long terme, il ne s’agit plus seulement de savoir quel parti peut gouverner. Il s’agit de déterminer lequel peut donner à l’action de l’État l’assise politique et sociale dont elle a besoin.
Cette question prend une importance particulière dans un monde qui redécouvre la souveraineté. Les crises successives ont conduit les États à sécuriser leurs approvisionnements, protéger leurs industries, maîtriser les secteurs stratégiques et réduire leurs dépendances.
L’énergie, l’eau, l’alimentation, la santé, les technologies ou les infrastructures sont désormais pensées comme des attributs de la puissance nationale. Dans le même temps, les sociétés demandent davantage de protection face au déclassement, aux ruptures économiques et à l’incertitude. Ce retour de l’État ne procède pas d’une orientation idéologique unique. Il révèle plus profondément la recherche d’une puissance publique capable de prévoir, de protéger et d’organiser le temps long.
Pourtant, cette évolution intervient alors que les partis politiques peinent à conserver la confiance des citoyens. L’État retrouve des responsabilités stratégiques au moment même où s’affaiblissent les organisations chargées de faire comprendre ses choix, de structurer les attentes sociales et de produire de l’adhésion.
C’est peut-être l’un des paradoxes de la période : plus l’action publique devient déterminante, plus elle a besoin d’une médiation politique ; or, celle-ci se fragilise précisément lorsqu’elle devient indispensable. Le vide qui en résulte peut être occupé par la colère, le repli identitaire ou la personnalisation du pouvoir, sans que les inquiétudes à leur origine soient transformées en projet collectif.
Le Maroc dispose déjà de plusieurs attributs de cet État stratège.
Sous l’impulsion de l’institution Royale, le royaume renforce ses capacités industrielles, développe ses infrastructures, étend la protection sociale, consolide son ancrage africain et défend son intégrité territoriale dans une vision de long terme.
La difficulté ne réside donc pas principalement dans l’absence d’un cap. Elle apparaît lorsque cette vision doit traverser le gouvernement, l’administration, les élus et les territoires pour devenir une expérience vécue par les citoyens.
À mesure qu’elle se rapproche de l’exécution, sa cohérence peut se fragmenter entre politiques sectorielles, contraintes administratives et intérêts locaux. Ce qui risque alors de se perdre n’est pas la vision elle-même, mais la relation politique qui permettrait à la société de se l’approprier.
Une administration peut exécuter et une technocratie concevoir ; elles ne peuvent cependant produire seules cette appropriation. Il faut aussi expliquer les arbitrages, faire remonter les résistances, rapprocher des intérêts contradictoires et assumer devant la population la responsabilité des résultats.
Lorsque les partis n’y parviennent plus, les citoyens perdent la possibilité de transformer leurs expériences particulières en choix collectifs, tandis que l’État perd les relais capables de donner une assise sociale à son action. Les attentes tendent alors à remonter directement vers l’institution Royale, y compris lorsqu’elles concernent des responsabilités gouvernementales ou territoriales.
Une monarchie forte a besoin d’alliés politiques enracinés, capables d’exister dans la société autant que dans les institutions.
C’est à partir de ce besoin que la question de l’Istiqlal prend son sens.
Son histoire révèle en effet les contours d’une fonction politique devenue rare. L’Istiqlal n’a pas seulement porté une doctrine nationaliste ou participé à la lutte pour l’indépendance. Il a réuni autour d’une même idée du Maroc des intellectuels, des oulémas et des familles commerçantes, mais aussi des enseignants, des fonctionnaires, des artisans, de petits commerçants, des travailleurs, des militants de quartier et une jeunesse engagée.
Sa singularité ne résidait pas dans la simple coexistence de ces catégories, mais dans la signification politique donnée à leur rencontre. L’indépendance reliait la souveraineté du pays, la construction de l’État et une promesse de dignité et de mobilité sociale. Les intérêts demeuraient différents, mais ils pouvaient s’inscrire dans un même avenir national.
Les classes moyennes et populaires ne se situaient donc pas à la périphérie d’une alliance entre la Monarchie et quelques élites ; elles appartenaient à la force sociale qui donnait au mouvement national son assise et sa capacité d’action.
Certaines familles issues de ce mouvement ont ainsi pu conserver une mémoire politique, une connaissance de l’État et une tradition de service, tandis que l’enracinement populaire entretenait une autre mémoire, faite de militantisme, de proximité et de mobilisation. Cet héritage ne conserve sa valeur que s’il circule : séparé de la mémoire populaire, il risque de devenir un patrimoine familial ; mis au service d’une coalition plus large, il peut contribuer à former de nouvelles élites de responsabilité.
Cette culture de l’État ne s’est d’ailleurs pas uniquement transmise par la mémoire. Depuis l’indépendance, l’Istiqlal a connu le gouvernement comme l’opposition, participé à plusieurs coalitions, accompagné l’alternance de 1998 et dirigé l’exécutif entre 2007 et 2011, avant de retrouver la majorité dans d’autres configurations. Au moment où la progression des courants nationalistes et conservateurs accompagne un retour plus large de la souveraineté et de la protection, la rencontre entre cette expérience institutionnelle et ce nationalisme populaire retrouve une portée particulière.
C’est cette relation, davantage que l’ancienne coalition sociale elle-même, que l’Istiqlal pourrait aujourd’hui reconstruire.
Le Maroc contemporain a vu émerger de nouvelles classes moyennes, de nouvelles professions et une jeunesse dont les attentes ne se limitent plus à l’accès à l’emploi. La protection sociale, la qualité des services publics, la reconnaissance professionnelle, la mobilité et la possibilité de construire son avenir dans son propre pays forment désormais un même besoin de sécurité et de projection. Les mobilisations de jeunes marocains montrent d’ailleurs que leur distance à l’égard des partis ne signifie pas nécessairement qu’ils soient dépolitisés. Ils s’engagent autrement, souvent en dehors des structures classiques, parce qu’ils doutent que celles-ci leur donnent une prise réelle sur la décision.
Le défi de l’Istiqlal ne consiste donc pas à ajouter la jeunesse ou les catégories populaires à un parti qui serait demeuré celui des élites. Il consiste à actualiser sa vocation interclassiste en reliant la mémoire politique des familles nationalistes, l’enracinement des militants populaires, les aspirations des classes moyennes, l’énergie des jeunes et les compétences des nouvelles élites professionnelles. Ces composantes ne formeront pas un projet par leur seule réunion. Elles devront pouvoir se reconnaître dans un horizon commun, comme l’indépendance avait autrefois permis de le faire.
Cet horizon pourrait aujourd’hui résider dans une conception plus complète de la souveraineté. Celle-ci ne se mesurerait pas seulement à la capacité du Maroc à défendre ses intérêts et à maîtriser ses secteurs stratégiques, mais aussi à la possibilité offerte aux citoyens de se projeter dans la transformation du pays. La justice territoriale, la mobilité sociale, la protection des parcours et la dignité du travail ne seraient plus envisagées comme des correctifs sociaux ajoutés au projet national ; elles en deviendraient la traduction concrète. L’État stratège trouverait ainsi dans la société non pas un public auquel expliquer son action, mais une force appelée à y participer.
C’est en cela qu’une victoire de l’Istiqlal pourrait servir simultanément l’État et les citoyens.
L’État gagnerait un allié partisan capable de porter sa stratégie dans la société, d’en préserver le sens au moment de l’exécution et d’assumer politiquement les choix du gouvernement. Les citoyens retrouveraient un espace dans lequel leurs attentes pourraient remonter vers la décision et participer à la définition de l’intérêt général.
Ce que l’Istiqlal pourrait apporter ne réside donc pas seulement dans son expérience du pouvoir, son histoire ou son implantation, mais dans la rencontre entre ces différentes ressources : une culture de l’État adossée à un nationalisme populaire, capable de transformer des intérêts sociaux différents en avenir commun.
C’est peut-être là que se trouve finalement la réponse à la question « Pourquoi l’Istiqlal ? » : dans la possibilité de renouveler, à travers lui, le pacte national entre l’État, les citoyens, les forces politiques enracinées et les élites de responsabilité.
Cette question prend une importance particulière dans un monde qui redécouvre la souveraineté. Les crises successives ont conduit les États à sécuriser leurs approvisionnements, protéger leurs industries, maîtriser les secteurs stratégiques et réduire leurs dépendances.
L’énergie, l’eau, l’alimentation, la santé, les technologies ou les infrastructures sont désormais pensées comme des attributs de la puissance nationale. Dans le même temps, les sociétés demandent davantage de protection face au déclassement, aux ruptures économiques et à l’incertitude. Ce retour de l’État ne procède pas d’une orientation idéologique unique. Il révèle plus profondément la recherche d’une puissance publique capable de prévoir, de protéger et d’organiser le temps long.
Pourtant, cette évolution intervient alors que les partis politiques peinent à conserver la confiance des citoyens. L’État retrouve des responsabilités stratégiques au moment même où s’affaiblissent les organisations chargées de faire comprendre ses choix, de structurer les attentes sociales et de produire de l’adhésion.
C’est peut-être l’un des paradoxes de la période : plus l’action publique devient déterminante, plus elle a besoin d’une médiation politique ; or, celle-ci se fragilise précisément lorsqu’elle devient indispensable. Le vide qui en résulte peut être occupé par la colère, le repli identitaire ou la personnalisation du pouvoir, sans que les inquiétudes à leur origine soient transformées en projet collectif.
Le Maroc dispose déjà de plusieurs attributs de cet État stratège.
Sous l’impulsion de l’institution Royale, le royaume renforce ses capacités industrielles, développe ses infrastructures, étend la protection sociale, consolide son ancrage africain et défend son intégrité territoriale dans une vision de long terme.
La difficulté ne réside donc pas principalement dans l’absence d’un cap. Elle apparaît lorsque cette vision doit traverser le gouvernement, l’administration, les élus et les territoires pour devenir une expérience vécue par les citoyens.
À mesure qu’elle se rapproche de l’exécution, sa cohérence peut se fragmenter entre politiques sectorielles, contraintes administratives et intérêts locaux. Ce qui risque alors de se perdre n’est pas la vision elle-même, mais la relation politique qui permettrait à la société de se l’approprier.
Une administration peut exécuter et une technocratie concevoir ; elles ne peuvent cependant produire seules cette appropriation. Il faut aussi expliquer les arbitrages, faire remonter les résistances, rapprocher des intérêts contradictoires et assumer devant la population la responsabilité des résultats.
Lorsque les partis n’y parviennent plus, les citoyens perdent la possibilité de transformer leurs expériences particulières en choix collectifs, tandis que l’État perd les relais capables de donner une assise sociale à son action. Les attentes tendent alors à remonter directement vers l’institution Royale, y compris lorsqu’elles concernent des responsabilités gouvernementales ou territoriales.
Une monarchie forte a besoin d’alliés politiques enracinés, capables d’exister dans la société autant que dans les institutions.
C’est à partir de ce besoin que la question de l’Istiqlal prend son sens.
Son histoire révèle en effet les contours d’une fonction politique devenue rare. L’Istiqlal n’a pas seulement porté une doctrine nationaliste ou participé à la lutte pour l’indépendance. Il a réuni autour d’une même idée du Maroc des intellectuels, des oulémas et des familles commerçantes, mais aussi des enseignants, des fonctionnaires, des artisans, de petits commerçants, des travailleurs, des militants de quartier et une jeunesse engagée.
Sa singularité ne résidait pas dans la simple coexistence de ces catégories, mais dans la signification politique donnée à leur rencontre. L’indépendance reliait la souveraineté du pays, la construction de l’État et une promesse de dignité et de mobilité sociale. Les intérêts demeuraient différents, mais ils pouvaient s’inscrire dans un même avenir national.
Les classes moyennes et populaires ne se situaient donc pas à la périphérie d’une alliance entre la Monarchie et quelques élites ; elles appartenaient à la force sociale qui donnait au mouvement national son assise et sa capacité d’action.
Certaines familles issues de ce mouvement ont ainsi pu conserver une mémoire politique, une connaissance de l’État et une tradition de service, tandis que l’enracinement populaire entretenait une autre mémoire, faite de militantisme, de proximité et de mobilisation. Cet héritage ne conserve sa valeur que s’il circule : séparé de la mémoire populaire, il risque de devenir un patrimoine familial ; mis au service d’une coalition plus large, il peut contribuer à former de nouvelles élites de responsabilité.
Cette culture de l’État ne s’est d’ailleurs pas uniquement transmise par la mémoire. Depuis l’indépendance, l’Istiqlal a connu le gouvernement comme l’opposition, participé à plusieurs coalitions, accompagné l’alternance de 1998 et dirigé l’exécutif entre 2007 et 2011, avant de retrouver la majorité dans d’autres configurations. Au moment où la progression des courants nationalistes et conservateurs accompagne un retour plus large de la souveraineté et de la protection, la rencontre entre cette expérience institutionnelle et ce nationalisme populaire retrouve une portée particulière.
C’est cette relation, davantage que l’ancienne coalition sociale elle-même, que l’Istiqlal pourrait aujourd’hui reconstruire.
Le Maroc contemporain a vu émerger de nouvelles classes moyennes, de nouvelles professions et une jeunesse dont les attentes ne se limitent plus à l’accès à l’emploi. La protection sociale, la qualité des services publics, la reconnaissance professionnelle, la mobilité et la possibilité de construire son avenir dans son propre pays forment désormais un même besoin de sécurité et de projection. Les mobilisations de jeunes marocains montrent d’ailleurs que leur distance à l’égard des partis ne signifie pas nécessairement qu’ils soient dépolitisés. Ils s’engagent autrement, souvent en dehors des structures classiques, parce qu’ils doutent que celles-ci leur donnent une prise réelle sur la décision.
Le défi de l’Istiqlal ne consiste donc pas à ajouter la jeunesse ou les catégories populaires à un parti qui serait demeuré celui des élites. Il consiste à actualiser sa vocation interclassiste en reliant la mémoire politique des familles nationalistes, l’enracinement des militants populaires, les aspirations des classes moyennes, l’énergie des jeunes et les compétences des nouvelles élites professionnelles. Ces composantes ne formeront pas un projet par leur seule réunion. Elles devront pouvoir se reconnaître dans un horizon commun, comme l’indépendance avait autrefois permis de le faire.
Cet horizon pourrait aujourd’hui résider dans une conception plus complète de la souveraineté. Celle-ci ne se mesurerait pas seulement à la capacité du Maroc à défendre ses intérêts et à maîtriser ses secteurs stratégiques, mais aussi à la possibilité offerte aux citoyens de se projeter dans la transformation du pays. La justice territoriale, la mobilité sociale, la protection des parcours et la dignité du travail ne seraient plus envisagées comme des correctifs sociaux ajoutés au projet national ; elles en deviendraient la traduction concrète. L’État stratège trouverait ainsi dans la société non pas un public auquel expliquer son action, mais une force appelée à y participer.
C’est en cela qu’une victoire de l’Istiqlal pourrait servir simultanément l’État et les citoyens.
L’État gagnerait un allié partisan capable de porter sa stratégie dans la société, d’en préserver le sens au moment de l’exécution et d’assumer politiquement les choix du gouvernement. Les citoyens retrouveraient un espace dans lequel leurs attentes pourraient remonter vers la décision et participer à la définition de l’intérêt général.
Ce que l’Istiqlal pourrait apporter ne réside donc pas seulement dans son expérience du pouvoir, son histoire ou son implantation, mais dans la rencontre entre ces différentes ressources : une culture de l’État adossée à un nationalisme populaire, capable de transformer des intérêts sociaux différents en avenir commun.
C’est peut-être là que se trouve finalement la réponse à la question « Pourquoi l’Istiqlal ? » : dans la possibilité de renouveler, à travers lui, le pacte national entre l’État, les citoyens, les forces politiques enracinées et les élites de responsabilité.