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Pourquoi le système peine à produire le profil dont il a pourtant besoin 3/3


Par Adnan Debbarh*

Dans cette troisième et dernière chronique, Adnan Debbarh déplace le regard vers l’intérieur du système politique marocain pour en interroger ses mécanismes.

Après avoir établi la nécessité de penser politiquement l’action publique et esquissé le profil du responsable capable d’en porter la cohérence, il s’agit désormais de comprendre pourquoi ce profil, pourtant identifié, peine à émerger. L’analyse pointe moins un déficit d’individus que des règles implicites de sélection, de promotion et de fonctionnement qui privilégient la continuité et la prudence, empêchent leur émergence.



Chronique d’étape (3 /3) – Les limites internes de la transformation

Les deux chroniques précédentes ont posé un cadre clair.

La première a montré la nécessité de penser politiquement le Maroc, c’est-à-dire de relier l’action publique à une architecture de sens, de légitimité et de projection.

La seconde a tenté de définir, sans nommer, le profil fonctionnel que cette exigence suppose au sommet du gouvernement : un responsable capable de tenir ensemble la pensée, la médiation et l’action.


Une question s’impose alors, presque mécaniquement :

Tout système politique produit, consciemment ou non, le type de responsables qui lui ressemble.
Tout système politique produit, consciemment ou non, le type de responsables qui lui ressemble.
Si ce diagnostic est partagé, si ce profil est identifiable, pourquoi ne s’impose-t-il jamais comme une évidence dans le jeu politique réel ? Pourquoi semble-t-il toujours hors de portée, comme s’il appartenait à un autre registre que celui du possible ?

La réponse la plus confortable consisterait à invoquer les circonstances, les conjonctures, ou la rareté des talents.

Mais cette explication est insuffisante. Le problème n’est pas l’absence d’individus compétents ou engagés. Il tient davantage à la logique interne du système, à la manière dont il sélectionne, filtre et promeut ses dirigeants.

Tout système politique produit, consciemment ou non, le type de responsables qui lui ressemble.

Dans le cas marocain, la trajectoire qui mène aux responsabilités les plus élevées valorise avant tout la fiabilité, la loyauté institutionnelle et la capacité à gérer des équilibres existants.

Ces qualités sont légitimes dans un État ancien, soucieux de continuité et de stabilité. Mais elles ont un effet collatéral rarement interrogé : elles rendent plus difficile l’émergence de profils capables de penser et d’assumer une transformation d’ensemble.

La capacité à formuler une vision transversale, à articuler des registres différents : symbolique, institutionnel, social, économique, est souvent perçue comme une prise de risque.

Elle introduit de la complexité là où le système privilégie la prévisibilité. De même, la médiation réelle entre intérêts divergents suppose une autonomie de jugement qui s’accorde mal avec des parcours construits sur des appartenances, des équilibres et des redevabilités multiples.


Enfin, la conduite d’une transformation publique exigeante implique de remettre en question des routines, des procédures et parfois des zones de confort.

Or, un système administratif et politique fonctionne d’abord à la reproduction de ses propres règles. Il est naturellement enclin à préférer des profils capables d’en assurer la continuité plutôt que de les reconfigurer.
 

Cette logique est renforcée par l’état des organisations censées former et porter des dirigeants politiques.
 

Les partis, en particulier, remplissent de moins en moins une fonction de maturation programmatique et de sélection exigeante des compétences. Ils sont davantage devenus des instruments de positionnement électoral et de gestion interne, où la loyauté et la capacité à tenir un appareil priment souvent sur la construction d’une vision de gouvernement.
 

Le Parlement, affaibli dans sa fonction de contrôle et de production normative, ne joue plus pleinement son rôle d’école de la responsabilité exécutive.


Quant aux syndicats et à la société civile organisée, leur fragmentation et leur spécialisation sectorielle limitent leur capacité à faire émerger des propositions globales de gouvernance.

Il en résulte un paysage où les lieux de formation d’un profil politique complet, capable de synthèse et de projection, sont rares, discontinus et peu connectés entre eux.


Dans ce contexte, l’exécutif est souvent confié à des profils compétents dans un registre précis :

Technique, partisan ou relationnel, mais rarement dans l’ensemble. La mission qui leur est assignée est alors paradoxale : conduire des réformes systémiques avec des outils et une légitimité partiels.
 

La difficulté n’est pas seulement que le système échoue à produire des dirigeants compétents, mais qu’il exclut aussi, par construction, les profils capables d’en faire évoluer la rationalité.
 

Ce décalage produit une dynamique bien connue : l’ajustement permanent. On réforme par touches, on corrige à la marge, on empile des dispositifs sans refonder les processus. L’action publique progresse, mais sans produire de bascule perceptible. Chaque difficulté rencontrée renforce l’idée qu’il faut avancer avec prudence, ce qui alimente à son tour la préférence pour des profils rassurants, au détriment de profils intégrateurs.
 

Le système ne se bloque pas ; il s’auto-limite. Il ne refuse pas le changement ; il l’encadre étroitement.

La conclusion de cette analyse n’est ni pessimiste ni accusatoire. Elle invite simplement à déplacer le regard.
 

La question centrale n’est pas: où sont les responsables capables ?
Elle est plutôt : quelles sont les règles, explicites ou implicites, qui rendent leur émergence et leur action difficiles ?

Tant que ces règles de sélection, de responsabilisation et de reddition des comptes ne sont pas interrogées collectivement, les appels à la modernisation resteront partiels.                                                                 

Ils produiront des avancées réelles, mais limitées, et souvent réversibles.
 

Moderniser le système marocain ne passe donc pas seulement par de nouvelles politiques publiques ou de nouveaux visages. Cela suppose un débat plus exigeant, mais aussi plus serein, sur les conditions institutionnelles de l’action politique elle-même : comment on sélectionne, comment on mandate, comment on évalue.
 

C’est à ce prix que le profil aujourd’hui perçu comme exceptionnel pourra devenir, demain, simplement possible.


Cette troisième chronique ne ferme pas le triptyque ; elle en révèle la tension centrale.

Penser politiquement le Maroc, définir les profils nécessaires, puis accepter de regarder lucidement les limites internes du système : ce chemin n’est ni confortable ni spectaculaire.

Mais il est sans doute le seul compatible avec une modernité qui ne soit ni importée ni proclamée, mais patiemment construite.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE.
 

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA



Samedi 7 Février 2026