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Prier n’est pas profaner…


Par Rachid Boufous.

Il faut parfois une scène minuscule pour révéler les fractures immenses d’une époque : quelques hommes, recueillis, debout face à un mur de Marrakech, murmurant une prière à voix basse, et soudain la tempête numérique, la suspicion, l’indignation outrée, comme si ce geste ancestral portait en lui une menace invisible.



Qu’a-t-on vu au juste ?

Des croyants juifs hassidiques, fidèles à une liturgie millénaire, s’arrêtant pour prier à l’heure prescrite. Ni procession, ni démonstration, ni appropriation de l’espace public. Une halte. Un instant suspendu. Un dialogue intime avec le divin.

Et pourtant, dans l’écho déformant des passions contemporaines, cet instant devient scandale, provocation, voire, absurdité suprême, tentative d’occupation. Il y a là une incohérence qu’il faut nommer sans détour.

Lorsque des musulmans, le vendredi ou durant le Ramadan, déploient leurs tapis dans la rue, débordant parfois sur l’espace public, nul ne s’en offusque véritablement : c’est la foi, dit-on, c’est la tradition, c’est l’élan collectif d’une communauté qui se rassemble. Et c’est vrai.

Mais alors, au nom de quelle logique tordue refuserait-on à d’autres croyants le droit à un recueillement discret, sans gêne ni trouble à l’ordre public ?

Depuis quand la spiritualité est-elle soumise à un régime d’autorisation implicite réservé à certains et refusé à d’autres ?

Prier n’est pas profaner…
Depuis quand la foi doit-elle se faire invisible pour être tolérée ? Le Maroc, dans sa profondeur historique, a toujours été autre chose que ce théâtre étriqué des crispations identitaires.

Il est cette terre où les strates de civilisation ne s’annulent pas mais se superposent, où l’appel du muezzin a longtemps cohabité avec les chants des synagogues, où les mellahs n’étaient pas des enclaves étrangères mais des fragments constitutifs de la cité.

Réduire cette histoire à une lecture suspicieuse du présent, c’est trahir ce que nous sommes.

Et il faut rappeler ici une évidence juridique et symbolique majeure : le Souverain marocain, Mohammed VI, en tant que Commandeur des croyants, n’est pas seulement le garant de l’islam, mais celui de la liberté de culte dans toute sa diversité.

Cette fonction, héritée d’une tradition politique et spirituelle singulière, ne distingue pas entre les consciences. Elle protège, elle encadre, elle assure que la foi, quelle qu’elle soit, ne devienne jamais un motif d’exclusion ou de persécution. C’est cela, la singularité marocaine : une autorité religieuse qui fonde l’unité sans écraser la pluralité.

Ceux qui crient à la profanation confondent tout : ils confondent le sol et le symbole, le territoire et la transcendance, l’identité et la peur. Ils projettent sur un geste de piété des fantasmes géopolitiques qui n’y ont pas leur place. Prier n’est pas occuper.

Se recueillir n’est pas conquérir. Et vouloir transformer chaque expression religieuse en menace est le signe non d’une vigilance éclairée, mais d’une inquiétude mal maîtrisée.

Ce qui est en jeu, au fond, dépasse largement cette scène.

C’est notre capacité collective à rester fidèles à ce que nous prétendons être. Une nation sûre d’elle-même n’a pas peur d’une prière murmurée. Une société apaisée ne voit pas dans chaque altérité une intrusion. Le vivre-ensemble n’est pas un slogan touristique : c’est une discipline exigeante, un effort constant pour ne pas céder à la facilité de l’exclusion.

Il est temps de dire les choses avec clarté : refuser à des juifs le droit de prier discrètement dans un coin de muraille marocaine, c’est renier une part de notre propre histoire.

C’est oublier que le judaïsme marocain n’est pas une présence étrangère mais une mémoire enracinée, une composante de notre identité nationale. C’est, en somme, appauvrir le Maroc.

Alors oui, il faut arrêter ce délire.

Il faut retrouver la mesure, la dignité, le sens des proportions. Il faut rappeler que la foi, quelle qu’elle soit, lorsqu’elle est vécue dans le respect des autres, ne devrait jamais être un problème.

Elle est, au contraire, une richesse silencieuse, une respiration intime qui n’enlève rien à personne et qui, parfois, nous rappelle simplement que nous partageons tous, au-delà des appartenances, une même quête de sens.

Et dans une époque saturée de bruit et de peur, il y a peut-être quelque chose de profondément apaisant et de profondément marocain dans le fait de laisser quelqu’un prier en paix.

PAR RACHID BOUFOUS/FACEBOOK.COM


Jeudi 23 Avril 2026