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Programme de l’Istiqlal : au moins, on ne pourra pas dire qu’il est incolore et inodore




Chronique politique — Par Adnane Benchakroun

Programme de l’Istiqlal : au moins, on ne pourra pas dire qu’il est incolore et inodore
Il fallait probablement s’attendre à beaucoup de choses en découvrant le programme du Parti de l’Istiqlal pour les législatives de septembre 2026.

Peut-être à un programme prudent.
Peut-être à un texte solidement installé dans l’histoire sociale et nationale du parti.
Peut-être même à ce fameux exercice électoral où l’on additionne suffisamment de bonnes intentions pour que personne ne puisse vraiment être contre.

C’est pourtant une autre impression qui domine à la lecture de ses 99 mesures organisées autour de cinq axes : famille et valeurs, lutte contre la corruption et la rente, pouvoir d’achat et classe moyenne, services publics et État social, souveraineté stratégique.

On peut approuver ce programme. On peut le critiquer. On peut considérer certaines propositions trop ambitieuses, d’autres discutables, d’autres encore difficiles à financer ou à mettre en œuvre.

Mais il devient difficile de le qualifier d’incolore et inodore. Et encore moins de mou.

Premier étonnement : l’Istiqlal s’aventure sur des terrains où on ne l’attendait pas nécessairement.

Le parti propose ainsi une aide pouvant atteindre 5 000 dirhams pour les jeunes qui s’apprêtent à se marier. (il fallait oser) .Il prévoit aussi une déduction fiscale pour certaines dépenses de scolarité des enfants et un congé flexible et rémunéré pour la garde des enfants.

On peut sourire des 5 000 dirhams. On peut juger la somme symbolique. On peut surtout poser la vraie question : une politique publique peut-elle contribuer à lever certains obstacles économiques à la constitution d’une famille ?

Mais justement : il y a matière à débat. Et c’est cela qui est intéressant.

Même chose avec les addictions. Le programme propose de reconnaître l’addiction comme une maladie chronique et l’addictologie comme une spécialité médicale. Sur la santé mentale, il veut intégrer la consultation psychologique dans l’Assurance maladie obligatoire.

Pour un parti plus que huit fois décennal, voilà des sujets étonnamment contemporains.

Et puis arrive le chiffre de 40 %. L’autre surprise est économique.

Dans son chapitre consacré à la corruption, à la rente et aux conflits d’intérêts, l’Istiqlal ne se contente pas des formulations habituelles sur la transparence et la bonne gouvernance.

Il propose notamment une loi sur les conflits d’intérêts, l’élargissement de la déclaration d’intérêts, le renforcement de la déclaration de patrimoine et la lutte contre l’enrichissement illicite.

Mais une proposition tranche davantage encore : appliquer un taux de 40 % d'impôt sur les sociétés aux situations de monopole. Le programme prévoit parallèlement de renforcer les missions du Conseil de la concurrence et de réviser la loi sur la liberté des prix.

Là encore, on peut discuter. Pourquoi 40 % ? Selon quels critères une situation de monopole serait-elle caractérisée ? Avec quels effets économiques ? Et comment éviter les effets pervers ?

Toutes ces questions sont légitimes. Mais personne n'osera ensuite de qualifier cela de centrisme mou !

Cela devient compliqué. Un conservatisme social qui se modernise. Car derrière ces mesures commence à apparaître une cohérence idéologique.

L’Istiqlal ne renonce pas à son ADN familial et social. Il tente plutôt de le projeter dans les préoccupations de 2026.

La famille reste centrale, mais elle rencontre désormais la santé mentale, les addictions, la petite enfance, le numérique, le logement et les difficultés économiques des jeunes.

Le programme conserve parallèlement une conception assez interventionniste de l’économie : suivi des marges sur les produits de consommation quotidienne, hausse progressive du salaire minimum et des retraites, plan de renforcement de la classe moyenne, mobilisation du foncier public pour produire du logement abordable.

Ce n’est donc pas exactement du libéralisme économique classique. Mais ce n’est pas davantage une social-démocratie importée mais bien Marocaine.

Cela ressemble plutôt à une vieille matrice istiqlalienne remise au goût du jour : famille, solidarité, classe moyenne, production nationale, intervention publique et souveraineté.

De la semence à l’intelligence artificielle. Le cinquième axe pousse cette logique beaucoup plus loin.

L’Istiqlal parle de souveraineté financière et monétaire, d’eau, d’énergie, de contenu local, de marchés publics, d’automobile, d’aéronautique, de phosphate, d’industrie de défense, d’intelligence artificielle, de cybersécurité, de semences, de médicaments et de vaccins.

Une proposition résume assez bien la philosophie : attribuer un poids de 30 % au critère de la valeur produite au Maroc dans les marchés publics. Une autre vise à porter le contenu local des projets énergétiques à 50 % à l’horizon 2031.

Là encore, le choix politique est identifiable : lorsqu’il existe un arbitrage entre dépendance extérieure et production nationale, le programme privilégie explicitement la seconde.

Enfin quelque chose avec lequel on peut être en désaccord. C’est peut-être finalement la principale qualité politique de ce programme. Il permet le désaccord donc le débat.

5 000 dirhams pour accompagner le mariage.
40 % d'impôt sur les situations de monopole.
Protection des jeunes face aux risques des réseaux sociaux.
Psychologue dans l’AMO.
Soutien aux lanceurs d’alerte.
30 % de poids pour la valeur produite au Maroc dans les marchés publics.
Une chaîne nationale de l’intelligence artificielle allant de l’université à l’industrialisation.

Voilà des propositions que l’on peut défendre, contester, amender ou combattre.

Mais elles disent quelque chose : Une élection démocratique ne devrait d’ailleurs pas être un concours destiné à déterminer quel parti réussira à présenter le programme le moins susceptible de déranger qui que ce soit.

Elle devrait permettre aux électeurs de choisir entre des projets reconnaissables.

Évidemment, le programme de l’Istiqlal devra subir l’épreuve des chiffres. Il faudra calculer le coût des engagements, examiner leur faisabilité et surtout confronter les promesses à la capacité réelle de les exécuter. C’est le travail normal du débat politique et journalistique.

Mais une première conclusion peut déjà être tirée.

Ce programme n’est ni incolore, ni inodore. Il n’est pas davantage un texte mou cherchant systématiquement refuge au milieu du terrain.

Et surtout, à sa lecture, on ne retrouve pas cette désagréable impression de copier-coller où il suffirait de changer le logo sur la couverture pour passer du programme d’un parti à celui d’un autre.

Il y a ici une matrice reconnaissable : la famille et la solidarité, la classe moyenne et l’État social, la lutte contre la rente, la préférence pour la production nationale et une conception très large de la souveraineté.

On pourra juger cette orientation trop interventionniste pour certains, trop conservatrice sur certains sujets ou au contraire étonnamment moderne sur d’autres.

C’est précisément ce qui fait son intérêt.

Une signature politique assumée ne garantit jamais une victoire électorale. Mais elle donne au moins aux Marocains quelque chose de clair à juger.

Adnane Benchakroun


Lundi 31 Août 2026