Allô Allô la CGEM
Il y a des phrases qui, prononcées dans une conférence de presse, dépassent largement le statut de réponse technique. Elles deviennent un signal. Parfois même un avertissement.
Lorsque Abdellatif Jouahri, Wali de Bank Al-Maghrib, appelle le secteur privé marocain à se réveiller, il ne livre pas une formule de circonstance. Il met le doigt sur une faiblesse devenue structurelle : le Maroc investit beaucoup, mais son capital privé n’investit pas encore à la hauteur de ses ambitions.
Le ton de Jouahri n’est pas celui d’un professeur qui distribue les bons et les mauvais points. C’est celui d’un gardien de la stabilité qui regarde les chiffres, les risques, les marges de manœuvre et qui constate, année après année, une même anomalie : l’État construit, finance, garantit, aménage, subventionne, raccorde, équipe, ouvre des marchés ; et une partie importante du privé continue d’attendre.
Attendre quoi ?
Une conjoncture parfaite ?
Des taux encore plus bas ?
Des garanties publiques encore plus généreuses ?
Un marché sans concurrence ?
Un foncier sans risque ?
Des administrations sans lenteur ?
Le problème est que cette économie idéale n’existe nulle part. Et que les pays qui avancent ne sont pas ceux où l’incertitude a disparu, mais ceux où les entrepreneurs ont appris à décider malgré elle.
Le Maroc n’est pas un pays qui manque de projets. Il suffit de regarder autour de nous. Tanger Med, les zones industrielles, les autoroutes, les ports, les lignes ferroviaires, les infrastructures hydrauliques, les programmes énergétiques, les stades, les chantiers urbains, les investissements liés à la Coupe du monde 2030 : l’État marocain est en mouvement. Il a même parfois tendance à faire tellement qu’il finit par donner l’impression qu’il devra tout faire seul.
C’est justement là que se situe le danger.
Car une économie ne devient pas véritablement émergente uniquement parce qu’elle possède de belles infrastructures. Elle le devient lorsque ces infrastructures produisent des entreprises plus nombreuses, plus compétitives, plus innovantes, plus exportatrices et surtout plus créatrices d’emplois qualifiés.
Or, le paradoxe marocain est connu. Le pays consacre une part élevée de sa richesse nationale à l’investissement. Pourtant, les résultats en matière de croissance durable, de productivité et d’emploi restent en dessous de ce que cet effort devrait normalement produire. Le diagnostic est sévère, mais il faut avoir le courage de le regarder en face : nous avons parfois une économie qui construit vite, mais qui transforme trop lentement.
Le problème n’est pas que le secteur privé marocain serait absent. Il existe, il investit, il exporte, il innove dans plusieurs filières. L’automobile, l’aéronautique, l’agro-industrie, les télécommunications, les banques, les énergies renouvelables, l’immobilier, la logistique et les services sont portés par des entreprises solides. Il y a des entrepreneurs remarquables, des groupes qui ont franchi les frontières et des PME qui se battent au quotidien dans des conditions difficiles.
Mais ce n’est pas suffisant. Mais ce n’est pas suffisant. Mais ce n’est pas suffisant.
La vraie question est celle de la masse critique. Combien d’entreprises marocaines investissent réellement dans l’industrie, la technologie, la transformation locale, la recherche, la montée en gamme, l’exportation africaine, les services numériques, la santé, l’éducation privée de qualité, les chaînes de valeur vertes ou l’économie circulaire ? Combien préfèrent, à l’inverse, la prudence patrimoniale, le commerce à rotation rapide, la rente foncière, la commande publique ou les secteurs déjà balisés ?
Le Wali de Bank Al-Maghrib ne dit pas autre chose lorsqu’il insiste sur le besoin d’un relais privé plus fort après 2030. L’État peut encore porter les grands chantiers, notamment ceux qui structurent le territoire et préparent les échéances internationales. Mais il ne peut pas éternellement être le premier investisseur, le premier garant, le premier aménageur et parfois le premier client.
À un moment, le privé doit prendre le risque d’être privé, c’est-à-dire investir son argent, son talent et sa vision dans des activités dont le succès n’est pas garanti.
Ce réveil est d’autant plus nécessaire que la croissance annoncée pour 2026, autour de 5,2 %, doit être lue avec prudence. Elle sera largement soutenue par le rebond agricole, après une campagne céréalière plus favorable. C’est une bonne nouvelle. Mais elle ne doit pas masquer la fragilité d’une croissance qui reste encore trop dépendante du ciel, des précipitations et de variables extérieures. En 2027, Bank Al-Maghrib prévoit déjà un retour de la croissance vers un niveau plus modéré, notamment en raison de l’effet de base agricole.
Autrement dit, le Maroc ne peut pas bâtir son avenir économique sur la pluie.
Il doit le bâtir sur la productivité, sur la connaissance, sur la qualité de l’investissement et sur la capacité de ses entreprises à conquérir des marchés. Cela suppose une nouvelle culture patronale. Pas seulement un patronat de représentation, de conférences, de déclarations et de revendications légitimes. Mais un patronat de fabrication, de recherche, de conquête, de prise de risque et de responsabilité sociale.
Il serait toutefois trop facile de tout reprocher au privé. Jouahri peut faire la leçon, mais cette leçon doit être entendue dans les deux sens.
Oui, les entreprises doivent investir davantage.
Oui, elles doivent cesser d’attendre que l’État nettoie tout le terrain avant de poser le premier pied.
Oui, elles doivent prendre leur part dans le financement de l’économie réelle. Mais l’État doit aussi faire son examen de conscience.
Une entreprise n’investit pas seulement parce qu’une charte lui promet des avantages. Elle investit lorsqu’elle sait que la règle sera stable, que la justice commerciale sera rapide, que l’administration ne transformera pas chaque autorisation en parcours d’endurance, que l’accès au foncier industriel sera transparent, que les délais de paiement seront respectés et que la concurrence ne sera pas faussée.
Le secteur privé marocain n’a pas besoin d’être traité comme un enfant capricieux. Il doit être traité comme un partenaire adulte, avec des droits, mais aussi des devoirs. Les incitations publiques doivent donc devenir plus exigeantes. L’aide, la garantie, l’avantage fiscal ou l’accès au foncier ne peuvent plus être considérés comme des cadeaux. Ils doivent être liés à des engagements vérifiables : emplois créés, exportations, intégration locale, innovation, formation, décarbonation, implantation régionale.
Voilà probablement le vrai tournant.
Car le Maroc entre dans une période où il faudra financer beaucoup de choses en même temps : la transition énergétique, la sécurité hydrique, la réforme sociale, la santé, l’école, les infrastructures, la compétitivité industrielle et les ambitions africaines. Dans ce contexte, chaque dirham public devra produire davantage d’effet. L’investissement public restera indispensable, notamment dans les secteurs stratégiques et les territoires fragiles. Mais il devra entraîner le privé, pas le remplacer.
Jouahri ne demande pas au secteur privé de faire de la charité. Il lui demande de faire son métier.
Investir, ce n’est pas attendre le feu vert parfait. C’est lire les opportunités là où les autres voient d’abord des risques. C’est financer des PME, ouvrir des usines, miser sur la formation, digitaliser, exporter, recruter, accepter que tout projet ne réussisse pas du premier coup.
Le Maroc a déjà démontré qu’il pouvait concevoir de grandes stratégies. Il lui reste à faire émerger une génération d’entreprises capables de les transformer en richesse durable.
Le privé marocain ne doit pas seulement se réveiller parce que Jouahri le lui demande. Il doit se réveiller parce que le pays ne pourra pas gagner la bataille de l’emploi, de la souveraineté économique et de la compétitivité mondiale sans lui.
L’État a ouvert la route. Il a posé les ponts, les ports, les zones industrielles et les garanties. Désormais, il faut des véhicules économiques qui roulent vraiment dessus.
Et cette fois, personne ne pourra dire qu’il n’avait pas été prévenu.
Lorsque Abdellatif Jouahri, Wali de Bank Al-Maghrib, appelle le secteur privé marocain à se réveiller, il ne livre pas une formule de circonstance. Il met le doigt sur une faiblesse devenue structurelle : le Maroc investit beaucoup, mais son capital privé n’investit pas encore à la hauteur de ses ambitions.
Le ton de Jouahri n’est pas celui d’un professeur qui distribue les bons et les mauvais points. C’est celui d’un gardien de la stabilité qui regarde les chiffres, les risques, les marges de manœuvre et qui constate, année après année, une même anomalie : l’État construit, finance, garantit, aménage, subventionne, raccorde, équipe, ouvre des marchés ; et une partie importante du privé continue d’attendre.
Attendre quoi ?
Une conjoncture parfaite ?
Des taux encore plus bas ?
Des garanties publiques encore plus généreuses ?
Un marché sans concurrence ?
Un foncier sans risque ?
Des administrations sans lenteur ?
Le problème est que cette économie idéale n’existe nulle part. Et que les pays qui avancent ne sont pas ceux où l’incertitude a disparu, mais ceux où les entrepreneurs ont appris à décider malgré elle.
Le Maroc n’est pas un pays qui manque de projets. Il suffit de regarder autour de nous. Tanger Med, les zones industrielles, les autoroutes, les ports, les lignes ferroviaires, les infrastructures hydrauliques, les programmes énergétiques, les stades, les chantiers urbains, les investissements liés à la Coupe du monde 2030 : l’État marocain est en mouvement. Il a même parfois tendance à faire tellement qu’il finit par donner l’impression qu’il devra tout faire seul.
C’est justement là que se situe le danger.
Car une économie ne devient pas véritablement émergente uniquement parce qu’elle possède de belles infrastructures. Elle le devient lorsque ces infrastructures produisent des entreprises plus nombreuses, plus compétitives, plus innovantes, plus exportatrices et surtout plus créatrices d’emplois qualifiés.
Or, le paradoxe marocain est connu. Le pays consacre une part élevée de sa richesse nationale à l’investissement. Pourtant, les résultats en matière de croissance durable, de productivité et d’emploi restent en dessous de ce que cet effort devrait normalement produire. Le diagnostic est sévère, mais il faut avoir le courage de le regarder en face : nous avons parfois une économie qui construit vite, mais qui transforme trop lentement.
Le problème n’est pas que le secteur privé marocain serait absent. Il existe, il investit, il exporte, il innove dans plusieurs filières. L’automobile, l’aéronautique, l’agro-industrie, les télécommunications, les banques, les énergies renouvelables, l’immobilier, la logistique et les services sont portés par des entreprises solides. Il y a des entrepreneurs remarquables, des groupes qui ont franchi les frontières et des PME qui se battent au quotidien dans des conditions difficiles.
Mais ce n’est pas suffisant. Mais ce n’est pas suffisant. Mais ce n’est pas suffisant.
La vraie question est celle de la masse critique. Combien d’entreprises marocaines investissent réellement dans l’industrie, la technologie, la transformation locale, la recherche, la montée en gamme, l’exportation africaine, les services numériques, la santé, l’éducation privée de qualité, les chaînes de valeur vertes ou l’économie circulaire ? Combien préfèrent, à l’inverse, la prudence patrimoniale, le commerce à rotation rapide, la rente foncière, la commande publique ou les secteurs déjà balisés ?
Le Wali de Bank Al-Maghrib ne dit pas autre chose lorsqu’il insiste sur le besoin d’un relais privé plus fort après 2030. L’État peut encore porter les grands chantiers, notamment ceux qui structurent le territoire et préparent les échéances internationales. Mais il ne peut pas éternellement être le premier investisseur, le premier garant, le premier aménageur et parfois le premier client.
À un moment, le privé doit prendre le risque d’être privé, c’est-à-dire investir son argent, son talent et sa vision dans des activités dont le succès n’est pas garanti.
Ce réveil est d’autant plus nécessaire que la croissance annoncée pour 2026, autour de 5,2 %, doit être lue avec prudence. Elle sera largement soutenue par le rebond agricole, après une campagne céréalière plus favorable. C’est une bonne nouvelle. Mais elle ne doit pas masquer la fragilité d’une croissance qui reste encore trop dépendante du ciel, des précipitations et de variables extérieures. En 2027, Bank Al-Maghrib prévoit déjà un retour de la croissance vers un niveau plus modéré, notamment en raison de l’effet de base agricole.
Autrement dit, le Maroc ne peut pas bâtir son avenir économique sur la pluie.
Il doit le bâtir sur la productivité, sur la connaissance, sur la qualité de l’investissement et sur la capacité de ses entreprises à conquérir des marchés. Cela suppose une nouvelle culture patronale. Pas seulement un patronat de représentation, de conférences, de déclarations et de revendications légitimes. Mais un patronat de fabrication, de recherche, de conquête, de prise de risque et de responsabilité sociale.
Il serait toutefois trop facile de tout reprocher au privé. Jouahri peut faire la leçon, mais cette leçon doit être entendue dans les deux sens.
Oui, les entreprises doivent investir davantage.
Oui, elles doivent cesser d’attendre que l’État nettoie tout le terrain avant de poser le premier pied.
Oui, elles doivent prendre leur part dans le financement de l’économie réelle. Mais l’État doit aussi faire son examen de conscience.
Une entreprise n’investit pas seulement parce qu’une charte lui promet des avantages. Elle investit lorsqu’elle sait que la règle sera stable, que la justice commerciale sera rapide, que l’administration ne transformera pas chaque autorisation en parcours d’endurance, que l’accès au foncier industriel sera transparent, que les délais de paiement seront respectés et que la concurrence ne sera pas faussée.
Le secteur privé marocain n’a pas besoin d’être traité comme un enfant capricieux. Il doit être traité comme un partenaire adulte, avec des droits, mais aussi des devoirs. Les incitations publiques doivent donc devenir plus exigeantes. L’aide, la garantie, l’avantage fiscal ou l’accès au foncier ne peuvent plus être considérés comme des cadeaux. Ils doivent être liés à des engagements vérifiables : emplois créés, exportations, intégration locale, innovation, formation, décarbonation, implantation régionale.
Voilà probablement le vrai tournant.
Car le Maroc entre dans une période où il faudra financer beaucoup de choses en même temps : la transition énergétique, la sécurité hydrique, la réforme sociale, la santé, l’école, les infrastructures, la compétitivité industrielle et les ambitions africaines. Dans ce contexte, chaque dirham public devra produire davantage d’effet. L’investissement public restera indispensable, notamment dans les secteurs stratégiques et les territoires fragiles. Mais il devra entraîner le privé, pas le remplacer.
Jouahri ne demande pas au secteur privé de faire de la charité. Il lui demande de faire son métier.
Investir, ce n’est pas attendre le feu vert parfait. C’est lire les opportunités là où les autres voient d’abord des risques. C’est financer des PME, ouvrir des usines, miser sur la formation, digitaliser, exporter, recruter, accepter que tout projet ne réussisse pas du premier coup.
Le Maroc a déjà démontré qu’il pouvait concevoir de grandes stratégies. Il lui reste à faire émerger une génération d’entreprises capables de les transformer en richesse durable.
Le privé marocain ne doit pas seulement se réveiller parce que Jouahri le lui demande. Il doit se réveiller parce que le pays ne pourra pas gagner la bataille de l’emploi, de la souveraineté économique et de la compétitivité mondiale sans lui.
L’État a ouvert la route. Il a posé les ponts, les ports, les zones industrielles et les garanties. Désormais, il faut des véhicules économiques qui roulent vraiment dessus.
Et cette fois, personne ne pourra dire qu’il n’avait pas été prévenu.