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Quand Rabat parle “AI Made in Morocco” mais signe encore à Paris !


Rédigé par le Mercredi 14 Janvier 2026

Il y a parfois un décalage troublant entre le récit politique et la réalité des choix stratégiques. Le Maroc en donne aujourd’hui une illustration saisissante avec l’intelligence artificielle. D’un côté, un discours volontariste, presque fondateur, porté par la journée « AI Made in Morocco », célébrant la recherche nationale, les talents locaux, l’intelligence collective et l’ambition d’une IA endogène. De l’autre, un mémorandum d’entente avec Mistral AI, pépite française certes prometteuse, mais symbole persistant d’une dépendance technologique… française.



Quand Rabat parle “AI Made in Morocco” mais signe encore à Paris !
Comme nous l’avions déjà souligné dans notre article de septembre 2025, la question mérite d’être reposée sans détour : peut-on revendiquer une souveraineté numérique quand l’architecture cognitive de l’État repose sur des modèles conçus ailleurs ?

Soyons justes. La journée AI Made in Morocco, organisée le 12 janvier 2026, a posé des jalons sérieux. Vision structurée, priorités claires, mobilisation des universités, des institutions, du secteur privé. Le lancement des Jazari Institutes, en hommage à l’héritage scientifique arabo-musulman, constitue une initiative forte, symboliquement et stratégiquement.

Recherche scientifique, lien industrie–université, data factories, attractivité des talents, IA appliquée aux zones rurales, aux grands événements sportifs : le discours est cohérent. Mieux encore, il rompt avec une logique de simple consommation technologique pour assumer l’idée de production, de co-construction, voire de leadership régional.

Mais voilà. Ce récit ambitieux entre en tension directe avec un choix politique précis : Mistral AI comme partenaire stratégique de l’État marocain.

Le choix de Mistral n’est pas anodin. Il est même hautement politique. Il traduit une volonté de s’éloigner des GAFAM américains, accusés – parfois à raison – d’hégémonie, d’extraterritorialité juridique et d’appropriation massive des données.

Sur le papier, l’argument se tient. Une alternative européenne, open-weight, RGPD-compatible, moins intrusive. Très bien.

Mais dans les faits, Mistral reste une entreprise française, financée en partie par des capitaux étrangers, alignée sur une stratégie industrielle hexagonale, et intégrée à un écosystème où Paris conserve la main sur les choix structurants.

Autrement dit : on a déplacé le centre de gravité, sans vraiment le rapatrier.

La souveraineté n’est pas une question de passeport juridique, mais de capacité réelle à maîtriser, entraîner, adapter et gouverner la technologie. Or, aujourd’hui, les modèles fondamentaux restent conçus hors du Maroc. Les briques critiques aussi. Les standards, également.

C’est ici que le débat devient sérieux.

Les Jazari Institutes promettent beaucoup. Mais quelle est leur place réelle dans la chaîne de valeur ?
Seront-ils producteurs de modèles fondamentaux, ou simples intégrateurs intelligents de technologies importées ?

Car l’histoire économique marocaine est jalonnée de “partenariats stratégiques” où l’expertise restait à l’extérieur, pendant que le pays servait de terrain d’expérimentation, de marché pilote ou de vitrine régionale.

La souveraineté numérique ne se décrète pas dans un événement institutionnel, aussi bien organisé soit-il. Elle se mesure à des indicateurs concrets :
 
  • Qui possède les poids des modèles ?
  • Qui décide des évolutions algorithmiques ?
  • Où sont entraînées les IA ?
  • Qui capte la valeur économique finale ?
 
Sur ces questions, le silence est encore trop confortable.

La ministre a raison sur un point fondamental : on ne fait rien tout seul. L’intelligence collective est indispensable. Mais coopération ne signifie pas subordination.

Le risque, aujourd’hui, est de voir émerger une dépendance technologique de nouvelle génération, plus élégante, plus “open”, plus narrative… mais tout aussi structurante que les anciennes.

Une souveraineté marocaine crédible passerait par :
 
  • un investissement massif et durable dans la recherche locale,
  • des modèles entraînés sur des corpus nationaux et africains,
  • des data centers souverains,
  • et surtout, une capacité assumée à dire non à certains partenaires, même “amis”.
 
Le Maroc a les talents. Il a les institutions. Il a désormais un récit. Mais tant que les choix structurants continueront de s’écrire en français, en anglais ou en américain, la souveraineté restera un horizon, pas une réalité.

AI Made in Morocco est une promesse. Le partenariat avec Mistral est un test.

La question demeure, intacte et inconfortable : le Maroc veut-il vraiment produire son intelligence artificielle… ou seulement mieux choisir celle des autres ?
 
L’histoire jugera. Mais l’IA, elle, n’attend pas.




Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
Mercredi 14 Janvier 2026