Par Hassan Jai, entrepreneur
Au moment où des jeunes et des moins jeunes accourent voir le blockbuster L'Odyssée au cinéma, d'autres ont accouru, ailleurs, vers un rivage où les péripéties, elles, étaient bien réelles*.
*Le film de Christopher Nolan est sorti le 15 juillet et une partie a été tournée chez nous. Malheureuses synchronicités.
Le 31 juillet, à Fnideq, des milliers de jeunes, dont beaucoup de mineurs, ont marché vers la mer. Aujourd'hui, la plupart sont rentrés. Certains dans des cercueils.
Même mer, même épopée, pas le même prix du billet.
Or on oublie souvent que l'Odyssée ne commence pas par Ulysse. Elle commence par son fils. Télémaque a vingt ans, son père n'est pas rentré, et pendant ce temps les prétendants s'installent dans la maison et mangent le patrimoine en attendant que ça passe. Alors il part. Il ne part pas par goût de la mer, il part parce que personne, chez lui, ne lui a répondu.
Ce que fuient ces jeunes n'est pas seulement le manque de travail, c'est le sentiment d'être lésés, la conviction que la maison est consommée par d'autres pendant qu'on leur demande, à eux, d'attendre leur tour à l'hôpital, au tribunal, à l'école. On ne quitte pas un pays parce qu'il n'a pas d'avenir. On le quitte quand on croit que cet avenir se distribue ailleurs et sans nous.
Ce sont pourtant les mêmes qui remplissaient les rues quand les Lions gagnaient. Mais au retour du quart de finale perdu, il n'y avait presque personne. Homère honorait celui qui revient, même vaincu. Cette génération, non. Elle ne fête pas la consolation, elle fête le résultat. C'est une jeunesse exigeante et ce n'est peut-être pas un défaut : c'est avec cet esprit que l'on fait des battants et des pragmatiques.
Assurons-nous, en revanche, de ne pas en faire des immatures. Encore faudrait-il, pour cela, leur montrer autre chose. Chez Homère, les prétendants ne travaillent pas : ils paradent, ils festoient, ils s'exhibent dans la maison d'un autre. Nous avons laissé une bonne part de notre espace public leur ressembler, jusqu'à faire croire à nos enfants que réussir, c'est montrer ce que l'on possède. Or la culture marocaine est faite d'autre chose. Du sens de la famille. Du goût des vrais plaisirs, la table, la musique, la poésie. Et d'une profondeur savante et diverse dont nous parlons trop peu. Nos chercheurs, nos écrivains, nos maîtres artisans ont eux aussi réussi leur vie, et il faudrait le dire aussi fort, car un jeune ne se projette que dans ce qu'il voit.
Pour sortir vivant de la grotte, Ulysse avait donné un faux nom : Personne. C'était une ruse de passage, pas une identité, et il l'a repris dès qu'il fut au large. Plus tard, il refusera l'offre de Calypso, une île, une déesse, l'immortalité, pour rester lui-même. Nos jeunes font le trajet inverse : ils partent devenir Personne, sans savoir si on leur rendra un nom de l'autre côté. Et il faudra bien analyser un jour ce basculement, le moment où la réussite a cessé d'être ce qu'on accomplit, mais pour devenir d’acquérir une seconde nationalité, que certains vont chercher à la nage et d'autres autrement.
Revenons aux chiffres. Le chômage officiel est de 13 %, mais il ne se calcule que sur les 43,5 % de Marocains de quinze ans et plus considérés comme actifs. Rapporté à l'ensemble, à peine 38 % de ceux qui sont en âge de travailler occupent réellement un emploi. Et si l'on ajoute le sous-emploi au chômage, plus d'un actif sur cinq est mal employé.
Autre point à signaler, la présence de jeunes femmes sur ces collines. Elle n'a rien d'un hasard. Le pays compte 2,9 millions de jeunes de quinze à vingt-neuf ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, et près de 72 % d'entre eux sont des femmes. C'est l'exclusion la plus massive du pays, et la plus silencieuse.
Dans le même temps, tous les secteurs cherchent des applicateurs formés, des managers et des ingénieurs, des sous-traitants qualifiés. Une partie de ceux qui étaient là cette nuit-là auraient pu prétendre à ces postes. Si le lien ne se fait pas, c'est notre affaire à nous : donneurs d'ordre publics et privés, enseignants et employeurs.
Le même court-circuit se retrouve du côté des entreprises. Face aux aides largement distribuées aux jeunes pousses, les PME déjà installées, elles, peinent à se financer. Ce sont pourtant celles qui, pour rester dans l'Odyssée, ont déjà prouvé qu'elles ne sombraient pas à la première tempête. C'est par elles qu'il faudrait commencer. Et encore, financer n'est pas le véritable objectif : le véritable objectif est de leur ouvrir l'accès à la commande.
Alors payer correctement et à temps, donner sa chance à la petite et moyenne entreprise, orienter tôt, former vraiment, contractualiser. Rendre au travail, et à ceux qui le font, une dignité que nous avons laissée s'abîmer. Répondre à Télémaque, concrètement, cela s'appelle une éducation, une opportunité d'affaires, un contrat rémunéré à sa juste valeur, une qualification reconnue. Et penser ces réponses autant pour les filles que pour les garçons.
Car ce qui fait Ulysse, ce n'est pas Troie. C'est le retour et ce qu'il fait en rentrant.
Reste à savoir ce que nous, nous ferons de ceux qui reviennent.
*Le film de Christopher Nolan est sorti le 15 juillet et une partie a été tournée chez nous. Malheureuses synchronicités.
Le 31 juillet, à Fnideq, des milliers de jeunes, dont beaucoup de mineurs, ont marché vers la mer. Aujourd'hui, la plupart sont rentrés. Certains dans des cercueils.
Même mer, même épopée, pas le même prix du billet.
Or on oublie souvent que l'Odyssée ne commence pas par Ulysse. Elle commence par son fils. Télémaque a vingt ans, son père n'est pas rentré, et pendant ce temps les prétendants s'installent dans la maison et mangent le patrimoine en attendant que ça passe. Alors il part. Il ne part pas par goût de la mer, il part parce que personne, chez lui, ne lui a répondu.
Ce que fuient ces jeunes n'est pas seulement le manque de travail, c'est le sentiment d'être lésés, la conviction que la maison est consommée par d'autres pendant qu'on leur demande, à eux, d'attendre leur tour à l'hôpital, au tribunal, à l'école. On ne quitte pas un pays parce qu'il n'a pas d'avenir. On le quitte quand on croit que cet avenir se distribue ailleurs et sans nous.
Ce sont pourtant les mêmes qui remplissaient les rues quand les Lions gagnaient. Mais au retour du quart de finale perdu, il n'y avait presque personne. Homère honorait celui qui revient, même vaincu. Cette génération, non. Elle ne fête pas la consolation, elle fête le résultat. C'est une jeunesse exigeante et ce n'est peut-être pas un défaut : c'est avec cet esprit que l'on fait des battants et des pragmatiques.
Assurons-nous, en revanche, de ne pas en faire des immatures. Encore faudrait-il, pour cela, leur montrer autre chose. Chez Homère, les prétendants ne travaillent pas : ils paradent, ils festoient, ils s'exhibent dans la maison d'un autre. Nous avons laissé une bonne part de notre espace public leur ressembler, jusqu'à faire croire à nos enfants que réussir, c'est montrer ce que l'on possède. Or la culture marocaine est faite d'autre chose. Du sens de la famille. Du goût des vrais plaisirs, la table, la musique, la poésie. Et d'une profondeur savante et diverse dont nous parlons trop peu. Nos chercheurs, nos écrivains, nos maîtres artisans ont eux aussi réussi leur vie, et il faudrait le dire aussi fort, car un jeune ne se projette que dans ce qu'il voit.
Pour sortir vivant de la grotte, Ulysse avait donné un faux nom : Personne. C'était une ruse de passage, pas une identité, et il l'a repris dès qu'il fut au large. Plus tard, il refusera l'offre de Calypso, une île, une déesse, l'immortalité, pour rester lui-même. Nos jeunes font le trajet inverse : ils partent devenir Personne, sans savoir si on leur rendra un nom de l'autre côté. Et il faudra bien analyser un jour ce basculement, le moment où la réussite a cessé d'être ce qu'on accomplit, mais pour devenir d’acquérir une seconde nationalité, que certains vont chercher à la nage et d'autres autrement.
Revenons aux chiffres. Le chômage officiel est de 13 %, mais il ne se calcule que sur les 43,5 % de Marocains de quinze ans et plus considérés comme actifs. Rapporté à l'ensemble, à peine 38 % de ceux qui sont en âge de travailler occupent réellement un emploi. Et si l'on ajoute le sous-emploi au chômage, plus d'un actif sur cinq est mal employé.
Autre point à signaler, la présence de jeunes femmes sur ces collines. Elle n'a rien d'un hasard. Le pays compte 2,9 millions de jeunes de quinze à vingt-neuf ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, et près de 72 % d'entre eux sont des femmes. C'est l'exclusion la plus massive du pays, et la plus silencieuse.
Dans le même temps, tous les secteurs cherchent des applicateurs formés, des managers et des ingénieurs, des sous-traitants qualifiés. Une partie de ceux qui étaient là cette nuit-là auraient pu prétendre à ces postes. Si le lien ne se fait pas, c'est notre affaire à nous : donneurs d'ordre publics et privés, enseignants et employeurs.
Le même court-circuit se retrouve du côté des entreprises. Face aux aides largement distribuées aux jeunes pousses, les PME déjà installées, elles, peinent à se financer. Ce sont pourtant celles qui, pour rester dans l'Odyssée, ont déjà prouvé qu'elles ne sombraient pas à la première tempête. C'est par elles qu'il faudrait commencer. Et encore, financer n'est pas le véritable objectif : le véritable objectif est de leur ouvrir l'accès à la commande.
Alors payer correctement et à temps, donner sa chance à la petite et moyenne entreprise, orienter tôt, former vraiment, contractualiser. Rendre au travail, et à ceux qui le font, une dignité que nous avons laissée s'abîmer. Répondre à Télémaque, concrètement, cela s'appelle une éducation, une opportunité d'affaires, un contrat rémunéré à sa juste valeur, une qualification reconnue. Et penser ces réponses autant pour les filles que pour les garçons.
Car ce qui fait Ulysse, ce n'est pas Troie. C'est le retour et ce qu'il fait en rentrant.
Reste à savoir ce que nous, nous ferons de ceux qui reviennent.