L'ODJ Média

Quand l’école privée devient un actif financier : qui protège les familles marocaines ?


Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France.

Il y a des sujets qu’il faut aborder avec calme, mais sans détour. L’enseignement supérieur privé au Maroc en fait partie. Depuis plusieurs années, des familles marocaines consentent des sacrifices considérables pour payer les frais de scolarité de leurs enfants dans des écoles privées. Certaines s’endettent. D’autres mobilisent l’épargne d’une vie. Beaucoup le font avec un espoir simple : offrir à leurs enfants une formation crédible, un diplôme reconnu, une insertion professionnelle réelle et une chance d’ascension sociale.

Mais une question devient aujourd’hui incontournable : que se passe-t-il lorsque des écoles privées marocaines, parfois fondées par des Marocains avec une ambition éducative et nationale, deviennent progressivement des actifs détenus par des fonds étrangers de capital-investissement ?



Je ne suis pas opposé à l’investissement privé.

Je ne suis pas opposé non plus à l’investissement étranger. Le Maroc a besoin d’investissements, d’écoles solides, d’universités ouvertes, de partenariats internationaux et de formations capables de préparer les jeunes aux mutations technologiques, économiques et sociales. Mais l’éducation n’est pas un secteur comme les autres.

Une école ne peut pas être traitée seulement comme une marque, un campus, un portefeuille d’étudiants, un flux de revenus ou une ligne dans un bilan financier. Une école engage l’avenir d’un jeune. Elle engage la confiance d’une famille.

Elle engage parfois l’endettement de plusieurs années. Elle engage aussi une partie de la souveraineté nationale des compétences. Le problème n’est donc pas seulement juridique. Il est moral, social, économique et national. Lorsqu’un fonds de capital-investissement entre dans l’enseignement supérieur, sa logique première n’est pas nécessairement celle d’une mission éducative enracinée dans le pays.

Sa logique est souvent celle de la croissance, de la valorisation de l’actif, de l’optimisation, de la consolidation, puis parfois de la revente.

Ce modèle peut être légitime dans l’industrie, la distribution ou les services. Mais appliqué à l’éducation, il exige une vigilance particulière. Car l’étudiant marocain n’est pas un client ordinaire. La famille marocaine n’est pas seulement un payeur. Et l’école n’est pas un simple produit. Certaines écoles privées marocaines n’ont pas été créées à l’origine comme des objets financiers.

Elles ont été fondées par des Marocains, parfois avec peu de moyens, souvent avec une conviction : aider les enfants du pays à se former, accompagner les besoins de l’économie nationale, proposer une alternative à un système public sous pression, créer des passerelles avec les entreprises et offrir à des jeunes une chance de réussite.

Ces fondateurs pouvaient avoir des limites, des erreurs, des ambitions économiques aussi, mais beaucoup portaient une idée simple : construire au Maroc, pour les Marocains.

Or, au fil du temps, plusieurs de ces institutions ont changé de nature. Elles ont été cédées, intégrées à des groupes, consolidées dans des plateformes régionales ou internationales, puis présentées comme des actifs éducatifs panafricains. Les montants exacts de ces transactions ne sont pas toujours connus du public.

Mais une question demeure : comment évalue-t-on réellement une école ? Par ses murs ? Par ses effectifs ? Par son chiffre d’affaires ? Par sa capacité à augmenter les frais de scolarité ? Ou par la confiance accumulée pendant des années auprès des familles marocaines ?

Ce qui a été vendu, ce n’est pas seulement une école.

C’est aussi une part de confiance nationale construite par des fondateurs marocains et financée, année après année, par les familles marocaines. Lorsque ces écoles passent sous contrôle de fonds étrangers, une autre question se pose : où se trouve le centre réel de décision ?

Au Maroc, auprès des étudiants, des enseignants, des familles et des entreprises nationales ? Ou ailleurs, dans des comités d’investissement qui regardent d’abord la rentabilité, la croissance du portefeuille, les indicateurs financiers et les perspectives de sortie ?

Il ne s’agit pas d’accuser. Il s’agit d’interroger. Quand une famille marocaine paie des frais de scolarité élevés, elle ne finance pas seulement une année d’étude. Elle achète une promesse.

Cette promesse porte sur la qualité pédagogique, la reconnaissance du diplôme, l’encadrement, l’accès à des stages, l’employabilité, le réseau d’entreprises, l’ouverture internationale et la crédibilité de l’institution. Or, cette promesse doit être mesurable, vérifiable et contrôlable.

Les familles ont le droit de savoir. Les étudiants ont le droit de savoir. Le pays a le droit de savoir. Qui possède réellement l’école ? Quelle est la nature du fonds propriétaire ? Quelle est sa durée d’investissement ? Quelle part des bénéfices est réinvestie dans la pédagogie, les enseignants, les laboratoires, la recherche, les bibliothèques, les plateformes numériques, l’accompagnement des étudiants et l’insertion professionnelle ?

Quels sont les taux réels d’emploi à la sortie ? Quels sont les salaires moyens ? Combien d’étudiants abandonnent en cours de route ? Combien poursuivent à l’étranger ? Combien trouvent un emploi correspondant réellement à leur formation ? Combien de familles se sont endettées pour financer ces études ?

Ces questions ne sont pas hostiles. Elles sont légitimes.

L’enseignement supérieur privé ne peut pas reposer uniquement sur la communication, les salons étudiants, les brochures, les classements, les photos de partenariats internationaux et les slogans sur l’employabilité. Il doit rendre des comptes.

Plus les frais sont élevés, plus la transparence doit être forte. Plus les écoles appartiennent à des groupes financiers, plus l’exigence de contrôle public doit être élevée.

Le Maroc ne peut pas laisser l’avenir de ses jeunes se transformer en marché opaque. Il ne peut pas accepter que des familles supportent seules le risque financier pendant que des investisseurs, parfois étrangers, recherchent une rentabilité sur un actif éducatif.

Il ne peut pas non plus accepter que la valeur symbolique, sociale et nationale d’écoles construites au Maroc soit captée sans débat public, sans information claire et sans mécanisme de protection des étudiants. La vraie question est donc simple : lorsque l’éducation devient un actif financier, qui défend l’intérêt de l’étudiant marocain ?

Ce rôle devrait revenir à l’État, aux autorités d’accréditation, aux organismes de contrôle, aux associations de parents, aux associations d’anciens étudiants, aux entreprises qui recrutent et aux médias. Il faudrait publier des indicateurs clairs, école par école, programme par programme : reconnaissance des diplômes, accréditations, taux d’insertion, qualité du corps professoral, part des enseignants permanents, partenariats réels avec les entreprises, frais de scolarité, conditions de paiement, dispositifs de bourses, taux d’endettement des familles, réinvestissement pédagogique et gouvernance.

Il faudrait aussi que chaque école privée affiche clairement son actionnariat. Non pas dans une note juridique inaccessible, mais dans un langage compréhensible par les familles. Une mère ou un père qui paie plusieurs dizaines de milliers de dirhams par an doit savoir si l’école appartient à une famille fondatrice, à un groupe marocain, à une fondation, à un fonds étranger, à un fonds de capital-investissement ou à une plateforme internationale.

Ce n’est pas un détail. C’est une information essentielle. Dans ce débat, le mot patriotisme n’est pas un slogan. Il renvoie à une responsabilité. Une école qui forme des jeunes Marocains doit avoir un minimum d’ancrage dans le projet national.

Elle doit se demander ce qu’elle apporte au pays, aux régions, aux entreprises, aux administrations, aux familles et aux jeunes. Elle ne peut pas seulement se demander comment augmenter sa valeur pour une future transaction.

Le patriotisme éducatif ne signifie pas le repli.

Il ne signifie pas refuser les capitaux étrangers, les partenariats internationaux ou les modèles de gouvernance modernes. Il signifie que l’intérêt du pays, des étudiants et des familles doit rester supérieur à l’intérêt financier du portefeuille.

Former un jeune n’est pas exploiter un marché. Former un ingénieur, un manager, un architecte, un informaticien ou un entrepreneur marocain, ce n’est pas vendre un produit. C’est participer à la construction d’un pays.

Le Maroc a besoin d’un enseignement supérieur privé fort. Mais il a besoin d’un enseignement supérieur privé responsable, transparent, contrôlé et enraciné. Il a besoin d’écoles qui ne promettent pas seulement l’international, mais qui rendent des comptes au national. Il a besoin d’écoles qui ne vendent pas seulement une image, mais qui prouvent leur utilité réelle. Il a besoin d’écoles qui respectent les familles qui se sacrifient pour payer les frais de scolarité.

Car derrière chaque inscription, il y a une histoire familiale. Derrière chaque chèque, il y a souvent un sacrifice. Derrière chaque étudiant, il y a une attente. Et derrière chaque diplôme, il devrait y avoir une responsabilité.

La financiarisation de l’enseignement supérieur privé n’est pas un détail technique. C’est un sujet de souveraineté éducative. Si nous ne posons pas aujourd’hui les bonnes questions, nous risquons de découvrir demain que certaines écoles ne forment plus d’abord pour le Maroc, mais pour la rentabilité d’un portefeuille.

Et cela, les familles marocaines ont le droit de le savoir avant de s’endetter pour l’avenir de leurs enfants.


Mercredi 1 Juillet 2026