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Quand les banques centrales préparent la crise sans la nommer


Rédigé par le Dimanche 1 Février 2026

​Il existe, dans l’univers feutré des banques centrales, une règle tacite : les décisions réellement importantes ne font jamais la une. Elles se prennent à huis clos, se parent d’un vocabulaire technique rassurant, puis ne se révèlent au grand public qu’une fois la tempête déclenchée. La décision adoptée en mars 2023 par les six principales banques centrales mondiales s’inscrit pleinement dans cette tradition du silence stratégique.



Or, dettes, monnaies numériques : les signaux faibles d’un système sous pression

Quand les banques centrales préparent la crise sans la nommer
Officiellement, il s’agissait d’un simple « dispositif de précaution ». Dans les faits, ces institutions ont mis en place un réseau permanent de lignes d’échange de devises, une sorte de crédit illimité et réciproque destiné à être activé à tout moment. Une assurance tous risques, mondiale, conçue pour un scénario que personne n’ose nommer publiquement. Or, dans l’histoire financière, ce type de mécanisme n’a jamais été déployé par confort. Il répond toujours à une peur précise : celle d’un choc systémique incontrôlable.

Le premier signal d’alerte est venu de l’or. Entre 2022 et 2023, les banques centrales ont acheté plus de mille tonnes d’or par an, un niveau inédit depuis plusieurs décennies. Chine, Inde, Turquie, Pologne ou Singapour ont renforcé leurs réserves avec une constance presque méthodique. L’or n’est pas un actif de rendement, mais un actif de survie. Lorsqu’il revient au centre des stratégies étatiques, c’est que la confiance dans les monnaies fiduciaires, malgré les discours rassurants, s’effrite en profondeur.

Le second indice est plus discret, mais tout aussi révélateur. La Banque des règlements internationaux, souvent qualifiée de « banque des banques centrales », a esquissé les contours d’un futur système financier numérique capable de fonctionner sous stress extrême. Présenté comme une modernisation technologique, ce projet admet implicitement que l’architecture actuelle n’est plus adaptée à des crises multiples, simultanées et durables. On ne reconstruit pas un système pour qu’il résiste aux pires scénarios si l’on est convaincu qu’ils n’arriveront pas.

L’histoire renforce ce malaise. Les grandes ruptures monétaires – de la fin de l’étalon-or à la crise de 2008 – ont toujours été précédées de réunions discrètes, de coordinations occultes et de discours publics minimisant les risques. Les lignes de swap temporaires déployées avant l’effondrement de Lehman Brothers en sont un précédent frappant. À chaque fois, la promesse de stabilité a précédé l’onde de choc.

Sous le vernis de stabilité, la finance mondiale se met en mode survie

Aujourd’hui, les fragilités sont identifiables. Le marché des obligations américaines, colonne vertébrale du système financier mondial, a montré des signes de rupture en 2020 puis en 2023. La liquidité s’y est évaporée, obligeant les autorités monétaires à intervenir comme acheteurs de dernier recours. Or, les principaux détenteurs étrangers de dette américaine se retirent progressivement, laissant une question centrale sans réponse : qui financera durablement une dette devenue colossale ?

À cela s’ajoute une crise silencieuse de l’immobilier commercial. Bureaux sous-occupés, refinancements impossibles à taux élevés, valorisations artificiellement maintenues dans les bilans bancaires : le problème est contenu, mais non résolu. Il est reporté, différé, masqué par des dispositifs d’urgence qui ne traitent que les symptômes.

Enfin, l’émergence accélérée des monnaies numériques de banques centrales ouvre un autre front, plus politique encore. Si elles promettent efficacité et sécurité, elles introduisent aussi la possibilité d’un argent programmable, conditionnel, potentiellement restrictif. Une transformation qui, sous couvert de stabilité, pourrait redéfinir profondément la relation entre l’individu, l’État et la monnaie.

Le message est clair, même s’il n’est jamais formulé ainsi : le monde financier entre dans une zone de turbulences prolongées. Les banques centrales ne prédisent pas l’effondrement, mais elles s’y préparent. Et dans ce décalage entre le discours officiel et les actes réels se loge toute la vérité du moment. Ce n’est pas la panique qui domine, mais l’anticipation d’un ordre monétaire plus instable, plus fragmenté, et durablement sous tension.




Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
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