Le 10 septembre 2026, le Congrès des députés espagnol a approuvé une proposition permettant :
L'accès à la nationalité espagnole aux Sahraouis nés au Sahara occidental avant le 29 septembre 1977, y compris lorsqu’ils ne résident pas légalement en Espagne, ainsi qu’un mécanisme permettant ensuite à leurs descendants au premier degré d’opter pour cette nationalité. Le texte doit encore poursuivre son parcours au Sénat.
Mais immédiatement surgit une question tellement simple qu’elle en devient embarrassante : pourquoi le 29 septembre 1977 ?
Car l’Espagne elle-même a officiellement déclaré avoir mis fin à sa présence et à ses responsabilités administratives au Sahara le 26 février 1976.
Ce n’est ni Rabat qui l’affirme, ni un historien marocain, ni un éditorialiste soupçonneux : c’est l’Espagne elle-même, dans le décret royal de 1976 et dans sa communication officielle aux Nations unies :
Ce n’est ni Rabat qui l’affirme, ni un historien marocain, ni un éditorialiste soupçonneux : c’est l’Espagne elle-même, dans le décret royal de 1976 et dans sa communication officielle aux Nations unies :
« Le 26 février 1976, le Représentant permanent de l’Espagne auprès de l’Organisation des Nations unies a informé le Secrétaire général que « le Gouvernement espagnol, à compter de ce jour, met définitivement fin à sa présence dans le territoire du Sahara et juge nécessaire de consigner ce qui suit : […]
a) l’Espagne se considère désormais dégagée de toute responsabilité de caractère international liée à l’administration dudit territoire, compte tenu de la cessation de sa participation à l’administration temporaire mise en place pour ce territoire […] » document UN (A/31/56-S/11997). »
Autrement dit, Madrid nous explique aujourd’hui qu’il convient d’accorder la nationalité espagnole, au nom notamment du lien créé par l’ancienne administration espagnole, à des personnes qui pouvaient être nées jusqu’à dix-neuf mois après que l’Espagne eut officiellement déclaré avoir cessé d’administrer le territoire.
Il existe certes une explication juridique : le 29 septembre 1977 correspond à l’expiration du délai d’un an ouvert par le décret espagnol de 1976 permettant à certains Sahraouis d’opter pour la nationalité espagnole.
Alors que dans le décret Royal du 10 août 1976 signé par le Roi Juan Carlos, il est spécifiquement énoncé au Deuxième paragraphe des dispositions finales :
Alors que dans le décret Royal du 10 août 1976 signé par le Roi Juan Carlos, il est spécifiquement énoncé au Deuxième paragraphe des dispositions finales :
« À l’expiration du délai d’un an mentionné à l’article 2 (29 septembre 1977), seront considérés comme annulés et dépourvus de toute valeur les passeports et documents d’identification personnelle accordés par les autorités espagnoles aux personnes originaires du Sahara qui n’auront pas exercé leur droit d’option.
Fait à Palma de Majorque, le 10 août 1976. JUAN CARLOS.
Le ministre de la Justice, LANDELINO LAVILLA ALSINA »
Références juridiques :
Publicado en: «BOE» núm. 233, de 28 de septiembre de 1976, páginas 18904 a 18904 (1 pág.)
- Sección: I. Disposiciones generales.
- Departamento: Ministerio de Justicia.
- Referencia:BOE-A-1976-18575.
Que cherche l’Espagne ?
S’agit-il véritablement de réparer une injustice vieille de cinquante ans ?
Dans ce cas, discutons-en sérieusement. Il existe incontestablement une responsabilité historique espagnole envers les populations qu’elle administra pendant près d’un siècle.
L’Espagne est parfaitement souveraine pour régler ses comptes avec son propre passé colonial.
Dans ce cas, discutons-en sérieusement. Il existe incontestablement une responsabilité historique espagnole envers les populations qu’elle administra pendant près d’un siècle.
L’Espagne est parfaitement souveraine pour régler ses comptes avec son propre passé colonial.
Mais qu’elle le fasse sans ambiguïté.
Car si cette nationalité devient un instrument indirect dans le rapport de force autour du Sahara, si elle sert à fabriquer demain une nouvelle catégorie de citoyens européens dont certains pourraient être politiquement mobilisés contre le Maroc, alors Madrid ne serait plus dans la réparation historique.
Elle entrerait dans une tout autre logique…
Et celle-là serait infiniment plus dangereuse.
Il faut d’abord rappeler une évidence que certains semblent oublier : un passeport espagnol n’est pas un laisser-passer universel pour entrer au Maroc.
- L’Espagne est souveraine lorsqu’elle distribue sa nationalité.
- Le Maroc est tout aussi souverain lorsqu’il contrôle ses frontières.
Devenir espagnol ou citoyen européen ne crée aucun droit supérieur permettant d’entrer sur le territoire marocain contre la décision des autorités marocaines.
Tout État conserve le droit de contrôler, d’interroger et, lorsque des motifs sérieux de sécurité l’exigent, de refuser l’entrée à un ressortissant étranger.
C’est particulièrement évident lorsqu’il s’agit de personnes ayant éventuellement appartenu à des structures armées, participé à des activités hostiles au Maroc ou présentant un risque documenté pour la sécurité nationale.
Et il ne s’agit nullement de soupçonner collectivement des dizaines de milliers de personnes. Ce serait absurde. Il s’agit exactement du contraire : individualiser, identifier, vérifier.
Un passeport espagnol ne doit jamais devenir une machine à effacer les antécédents.
Et si Madrid imagine qu’en distribuant quelques dizaines de milliers de passeports européens elle créera soudain une capacité de pression considérable sur Rabat, elle surestime singulièrement la portée géopolitique de l’opération.
Qu’ils soient 80.000 ou même 200.000, ces nouveaux citoyens espagnols ne modifieront ni la démographie du Maroc, ni ses rapports de force internes, ni la réalité du terrain au Sahara.
Les chiffres avancés autour de cette loi sont d’ailleurs variables : certains parlent d’environ 80.000 bénéficiaires potentiels, d’autres de 80.000 à 120.000, selon le périmètre retenu.
On peut donner un passeport, un bulletin de vote et même un micro à chacun : cela produira peut-être beaucoup de bruit médiatique à Madrid. Cela ne déplacera pas le Maroc d’un centimètre.
C’est précisément là que cette initiative devient difficile à comprendre.
L’Espagne affirme depuis cinquante ans avoir quitté le Sahara. Elle considère officiellement avoir cessé d’en exercer l’administration le 26 février 1976. Et voilà qu’en 2026 elle légifère à nouveau sur les conséquences individuelles d’une administration coloniale disparue, en utilisant une date allant jusqu’en septembre 1977.
Il y a là au minimum une contradiction politique qui mérite explication.
On ne peut pas passer cinquante ans à dire : « nous sommes partis », puis revenir lorsque cela devient politiquement utile en disant : « mais nous continuons à déterminer, jusque dans les générations suivantes, les conséquences nationales de notre présence ».
Ou alors il faut nous expliquer exactement quelle doctrine Madrid entend désormais appliquer.
Car il existe une autre hypothèse, plus inquiétante. Si certains imaginent utiliser ces naturalisations comme un levier dans les négociations futures autour d’une solution politique au Sahara et du projet d’autonomie, ils commettent une erreur d’époque.
Le Maroc de 2026 n’est pas celui de 1975.
Les équilibres économiques, militaires, diplomatiques et stratégiques ont profondément changé.
Le Maroc entretient avec l’Europe des relations commerciales, industrielles, migratoires, énergétiques et sécuritaires d’une importance considérable.
L’Espagne elle-même est devenue l’un de ses principaux partenaires économiques. Des milliers d’entreprises espagnoles dépendent directement ou indirectement de cette relation.
Jouer avec cette architecture pour quelques gains politiques intérieurs serait d’une irresponsabilité remarquable.
Le Maroc pourrait d’ailleurs, s’il décidait d’adopter la même logique mesquine, trouver quantité de moyens de rappeler à Madrid que l’économie et la politique sont intimement liées.
Il pourrait demain considérer avec une attention particulièrement bienveillante les investisseurs venus de Catalogne. Il pourrait faciliter davantage les relations avec Barcelone.
Il pourrait multiplier les coopérations régionales et économiques là où elles seraient politiquement les plus embarrassantes pour l’État espagnol ou même pire, soutenir ouvertement les indépendantistes catalans...
Il pourrait multiplier les coopérations régionales et économiques là où elles seraient politiquement les plus embarrassantes pour l’État espagnol ou même pire, soutenir ouvertement les indépendantistes catalans...
Nous savons tous jusqu’où pourrait conduire ce genre de petit jeu.
Mais précisément, le Maroc n’a aucun intérêt à s’y engager.
Un grand pays ne construit pas sa politique étrangère sur des vexations.
Un État sûr de lui n’a pas besoin de jouer avec les fractures internes de ses voisins.
Et la meilleure réponse marocaine serait probablement la plus froide : continuer à commercer avec l’Espagne, continuer à respecter les accords conclus, continuer à coopérer contre le terrorisme, l’immigration clandestine et les trafics, mais ne jamais renoncer au contrôle souverain de ses frontières et ne jamais accepter qu’un changement de passeport puisse servir à contourner ses impératifs de sécurité nationale.
Ce qui est préoccupant dans l’affaire actuelle n’est donc pas réellement le nombre de passeports qui pourraient être délivrés.
C’est l’intention politique qui pourrait se cacher derrière eux.
Car si l’objectif est humanitaire, Madrid doit le dire clairement.
Si l’objectif est de réparer une injustice historique, qu’elle l’assume.
Si l’objectif est électoral, que les Espagnols en débattent entre eux.
Mais si quelqu’un, quelque part à Madrid, imagine que cette opération pourrait constituer une carte supplémentaire à jouer contre le Maroc dans le dossier du Sahara, alors il convient de lui rappeler une règle élémentaire des relations internationales :
On choisit ses cartes, mais on ne choisit pas toujours la réponse de l’adversaire.
L’Espagne et le Maroc sont condamnés par la géographie, l’histoire, l’économie et la sécurité à s’entendre. Aucun des deux pays n’a intérêt à transformer chaque différend en crise diplomatique.
C’est justement pour cette raison que Madrid devrait réfléchir deux fois avant de transformer une question de nationalité en instrument géopolitique.
Le Maroc n’a rien à craindre de quelques dizaines de milliers de nouveaux passeports espagnols.
L’Espagne, en revanche, pourrait découvrir qu’en voulant résoudre un problème vieux de cinquante ans, elle vient peut-être d’en fabriquer plusieurs nouveaux.
Alors je repose simplement la question : Que cherche l’Espagne ?
