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Rabat, Capitale mondiale du livre : trois cent quarante-deux événements… et après ?


Rédigé par La rédaction le Mercredi 15 Juillet 2026

La capitale marocaine déploie jusqu’en avril 2027 une programmation culturelle d’une ampleur rare. Mais le véritable succès de cette année ne se mesurera pas au nombre de rencontres organisées. Il dépendra de ce qui restera lorsque les affiches auront été retirées.



Rabat, Capitale mondiale du livre : trois cent quarante-deux événements… et après ?
Un bibliobus circulant la nuit, des lectures dans les gares et les hôpitaux, du slam sur la Corniche, des ateliers de braille, des rencontres littéraires et des activités destinées aux enfants : Rabat ne manque ni d’idées ni d’ambition pour honorer son titre de Capitale mondiale du livre 2026.

Le programme compte trois cent quarante-deux activités réparties autour de douze thématiques. Pendant une année, jusqu’en avril 2027, le livre doit sortir des rayonnages pour investir la ville réelle : ses places, ses transports, ses établissements sociaux, ses parcs et ses lieux de passage.

Il faut saluer ce choix. Une politique de lecture ne peut plus attendre que les citoyens franchissent spontanément les portes d’une bibliothèque. Elle doit aller vers eux, particulièrement vers ceux qui pensent que le livre n’est pas pour eux.

La distinction attribuée par l’UNESCO n’est d’ailleurs pas tombée du ciel. Rabat concentre cinquante-quatre maisons d’édition, un réseau de librairies présenté comme croissant et l’un des grands rendez-vous africains du secteur. Le SIEL 2026 a confirmé cette dimension internationale avec huit cent quatre-vingt-onze exposants venus de soixante et un pays et plus de cent trente mille titres proposés.

Sur le papier, la fête est donc belle. Mais la culture, comme l’économie, connaît parfois le piège des grands nombres.

Compter les rendez-vous ou compter les lecteurs ?

Trois cent quarante-deux activités impressionnent. Ce chiffre ne dit cependant pas combien de participants ouvriront ensuite un livre, combien reviendront dans une bibliothèque, combien découvriront un auteur marocain ou combien transformeront une rencontre ponctuelle en pratique régulière.

Toute la différence est là : une capitale mondiale du livre peut devenir une grande saison événementielle ou le point de départ d’une transformation durable.

Le Maroc manque encore d’un baromètre régulier et suffisamment détaillé des pratiques de lecture.

Qui lit ?
Dans quelle langue ?
Sur papier ou sur écran ?
À quelle fréquence ?
Qu’achètent les familles ?
Pourquoi certains jeunes délaissent-ils le livre ?


Sans réponses solides, les politiques publiques risquent d’être évaluées à travers le nombre de manifestations, de visiteurs ou de photographies officielles plutôt qu’à travers leurs effets.

Le défi est d’autant plus important que le taux d’alphabétisation des personnes âgées de quinze ans et plus atteignait 72,1 % en 2024. Il y a eu des progrès, mais l’accès à l’écrit reste marqué par des inégalités sociales, territoriales et générationnelles. Lire un message sur un téléphone ne signifie pas nécessairement pouvoir comprendre un texte complexe, remplir un formulaire, vérifier une information ou exercer pleinement ses droits.

Préparer dès maintenant l’après-2026

Le premier héritage devrait donc être statistique. Rabat pourrait mesurer la fréquentation des bibliothèques, les nouveaux abonnements, les prêts, les usages numériques et la participation par âge, quartier et catégorie sociale. Un bilan transparent publié en 2027 serait peut-être moins spectaculaire qu’un festival, mais beaucoup plus utile.

Le deuxième héritage doit être matériel. Les bibliobus doivent-ils disparaître avec le label ou continuer à circuler ? Les bibliothèques peuvent-elles ouvrir davantage le soir et le week-end ? Les gares et les hôpitaux conserveront-ils des espaces de lecture ? Les ateliers de braille seront-ils intégrés à une politique permanente du livre accessible ?

Le troisième héritage concerne l’économie. Une ville du livre ne peut pas vivre durablement sans libraires, auteurs, traducteurs, illustrateurs, imprimeurs et éditeurs. Les achats publics, les résidences d’écriture, les traductions et la présence des éditeurs marocains dans les salons internationaux pourraient donner à l’année 2026 une portée bien supérieure à celle d’un calendrier culturel.

Quant au Pass Jeunes, destiné aux seize-trente ans, il pourrait devenir davantage qu’un outil de réductions. Pourquoi ne pas y intégrer un crédit-livre, des invitations dans les médiathèques, des rencontres avec des auteurs ou un accès simplifié au prêt numérique ?

De Rabat au reste du Maroc

Enfin, l’héritage ne doit pas s’arrêter aux limites administratives de la capitale. Les expériences les plus réussies pourraient être documentées puis adaptées aux autres villes et aux territoires ruraux.

Rabat aurait alors pleinement rempli sa mission : non pas seulement porter un titre mondial pendant douze mois, mais servir de laboratoire national de la lecture.

En avril 2027, la vraie question ne sera donc pas de savoir combien d’événements auront été organisés. Elle sera plus simple et plus exigeante : les enfants liront-ils davantage, les bibliothèques seront-elles plus vivantes, les librairies plus solides et les livres plus accessibles ?

Une capitale mondiale du livre ne se reconnaît pas seulement aux lumières de son inauguration. Elle se reconnaît à celles qui restent allumées après la cérémonie.




 




Mercredi 15 Juillet 2026