Réseaux sociaux au Maroc : de nouveaux leviers de mobilisation citoyenne, entre engagement et désinformation


Rédigé par le Vendredi 9 Octobre 2026

Longtemps associés aux échanges personnels et au divertissement, les réseaux sociaux occupent désormais une place centrale dans la vie publique marocaine. Dans une étude consacrée à leur rôle dans les dynamiques collectives, la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA) analyse la manière dont Facebook, WhatsApp, TikTok et X sont devenus des outils de mobilisation capables de porter des revendications locales à l’échelle nationale. Du Mouvement du 20 Février au Hirak du Rif, en passant par la solidarité après le séisme d’Al Haouz et l’émergence de « Génération Z 212 », ces plateformes ont profondément transformé les formes de participation citoyenne, tout en accentuant les risques de désinformation et de manipulation.



Une adoption massive qui transforme l’espace public

Les chiffres présentés par le groupe de travail « Régulation des médias et médias numériques », à l’origine de l’étude, témoignent de l’ampleur de cette évolution. En 2024, 99 % des internautes marocains utilisaient les réseaux sociaux, contre 96 % en 2019. À l’échelle de la population âgée de cinq ans et plus, leur taux de pénétration avoisinait 85 %. Par ailleurs, 92 % des utilisateurs consultaient ces plateformes quotidiennement ou presque, tandis que 94 % y accédaient depuis leur téléphone portable.

Cette présence généralisée a modifié les usages du numérique. Les réseaux sociaux ne servent plus uniquement à échanger des messages ou à partager des contenus : ils sont devenus des espaces de circulation de l’information, d’expression des opinions et de coordination des initiatives collectives.

L’étude relève également une progression de leur utilisation au sein de différentes catégories de la population. Si les 15-39 ans restent les plus actifs, les générations plus âgées, notamment les 60-74 ans, adoptent elles aussi ces outils. Les écarts entre les femmes et les hommes se sont réduits, tandis que les usages progressent dans les zones rurales, sous l’effet de la diffusion des smartphones et de l’Internet mobile.


Des plateformes qui facilitent la mobilisation collective

Parmi les outils les plus utilisés, WhatsApp occupe une place particulière. L’application s’est imposée comme un canal majeur de communication, grâce à ses fonctions de messagerie, d’appels et de visioconférence. Parallèlement, 98 % des internautes utilisent également d’autres plateformes, notamment Facebook, Instagram, TikTok et LinkedIn.

Pour la HACA, cette généralisation favorise l’émergence de nouvelles formes de mobilisation. Les utilisateurs peuvent diffuser rapidement des informations, coordonner des actions et réunir des personnes éloignées géographiquement, sans nécessairement passer par des organisations structurées ou des responsables identifiés.

L’intensification des usages renforce cette capacité de diffusion. La proportion d'internautes se connectant quotidiennement ou presque est passée de 80 % en 2019 à 92 % en 2024. Un utilisateur sur deux consulterait son téléphone toutes les trente minutes. Dans le même temps, 13 % des internautes consacrent plus de quatre heures par jour aux réseaux sociaux, contre 7 % cinq ans auparavant.

Cette disponibilité permanente permet à une vidéo, une photographie ou un mot-clé de toucher rapidement un public important. Elle facilite également le lancement de campagnes numériques et la coordination d'actions collectives. Toutefois, la participation en ligne ne débouche pas nécessairement sur un engagement concret. L'étude rappelle ainsi le phénomène du « slacktivisme », qui désigne une forme de militantisme limitée aux mentions « J'aime », aux commentaires et aux partages, sans implication significative sur le terrain.


Du Mouvement du 20 Février au Hirak du Rif : les réseaux sociaux comme caisse de résonance

L'étude revient sur plusieurs épisodes qui illustrent l'évolution des mobilisations au Maroc. Le Mouvement du 20 Février figure parmi les premières expériences ayant mis en évidence le potentiel des plateformes numériques pour diffuser des revendications, sensibiliser l'opinion publique et contourner partiellement les circuits traditionnels de communication.

La mobilisation du Hirak du Rif, entre 2016 et 2017, a ensuite confirmé cette dynamique. Les réseaux sociaux ont contribué à la diffusion des images des manifestations, à la coordination des rassemblements et à la médiatisation des revendications au-delà de la région du Rif.

La circulation des images liées à la mort de Mohcine Fikri sur Facebook et WhatsApp a notamment participé à donner une visibilité nationale et internationale au mouvement. Cette capacité à faire émerger rapidement un sujet dans le débat public s'est toutefois accompagnée de difficultés. L'absence d'une organisation centralisée clairement identifiable a compliqué la structuration de certaines actions et accru la vulnérabilité du mouvement face aux tentatives de manipulation et aux informations difficiles à vérifier.


Séisme d'Al Haouz : quand le numérique devient un outil de solidarité

Le séisme d'Al Haouz, survenu en septembre 2023, constitue un autre exemple du rôle joué par les réseaux sociaux dans les dynamiques collectives. Dans les heures qui ont suivi la catastrophe, Facebook, WhatsApp et Instagram ont servi de relais aux associations, aux bénévoles et aux collectifs mobilisés pour organiser les opérations de solidarité.

Ces plateformes ont facilité la diffusion des besoins des populations sinistrées, la coordination de l'aide dans les zones isolées et le lancement de collectes de fonds. La diaspora marocaine a également utilisé ces outils pour organiser des transferts financiers et soutenir les initiatives humanitaires depuis l'étranger. Les images et les témoignages publiés en ligne ont, par ailleurs, contribué à donner une visibilité internationale à cet élan de solidarité.

Cette mobilisation a néanmoins révélé les limites du dispositif. La diffusion d'informations erronées a parfois entretenu la confusion concernant l'étendue des dégâts ou la distribution de l'aide. Dans certaines zones montagneuses, les difficultés d'accès à Internet ont également freiné la coordination des interventions.

L'expérience d'Al Haouz illustre ainsi l'ambivalence des plateformes numériques : elles peuvent accélérer la mobilisation et faciliter l'entraide, mais aussi amplifier les conséquences des informations non vérifiées dans un contexte d'urgence.


« Génération Z 212 » : une mobilisation née dans les espaces numériques

L'émergence du mouvement « Génération Z 212 » marque une nouvelle étape dans cette évolution. Selon l'étude, le mouvement est apparu en septembre 2025 sur un serveur Discord créé à la suite du décès de huit femmes enceintes à l'hôpital Hassan II d'Agadir. Les revendications initiales se sont progressivement élargies à des questions liées à la santé publique, à l'éducation et aux inégalités sociales.

Les liens permettant de rejoindre le serveur ont ensuite circulé sur X, Facebook et TikTok, favorisant l'élargissement rapide de la communauté. Ces plateformes ont contribué à la coordination des manifestations organisées dans plusieurs villes, notamment Rabat, Casablanca et Marrakech.

Pour la HACA, cette séquence illustre la capacité des espaces numériques à transformer une indignation collective en mobilisation et à imposer des sujets relatifs aux services publics dans le débat national. Elle témoigne également de l'évolution des modes d'organisation, avec des communautés capables de se structurer en ligne avant de se mobiliser dans l'espace physique.

L'étude souligne cependant plusieurs risques, dont l'amplification artificielle de certains hashtags, la circulation de fausses informations et l'activité de comptes étrangers dans les discussions sur X. Ces phénomènes soulèvent des interrogations sur l'authenticité de certaines dynamiques numériques et sur la vulnérabilité des mobilisations face aux tentatives d'influence extérieure.


Désinformation et polarisation : les limites de la mobilisation numérique

D'après les données présentées par la HACA, WhatsApp et Facebook figurent parmi les principaux vecteurs de mobilisation au Maroc, avec respectivement 76 % et 65 % d'utilisateurs parmi les internautes.

Leur influence tient notamment à la rapidité avec laquelle ils permettent de transformer un problème local en sujet de débat national. La dégradation d'un service public, une difficulté économique ou une revendication sociale peut ainsi gagner en visibilité en quelques heures, grâce aux partages et aux discussions en ligne.

Mais cette vitesse de circulation représente aussi un défi pour la vérification de l'information. Les échanges dans les groupes privés ou semi-privés de messagerie échappent souvent à un contrôle éditorial, tandis que les mécanismes de recommandation des plateformes peuvent favoriser la diffusion de contenus polarisants et renforcer l'exposition des utilisateurs à des opinions similaires aux leurs.

Face à ces enjeux, la HACA ne préconise pas de marginaliser les réseaux sociaux, mais de mieux encadrer leurs usages. Elle met notamment en avant le développement de l'éducation aux médias et au numérique, l'intégration de la citoyenneté numérique dans les programmes scolaires, la formation des enseignants ainsi que le renforcement de la transparence et de la responsabilité des plateformes.

Au terme de son analyse, l'institution met en évidence une tension au cœur de la vie publique numérique marocaine : d'un côté, des outils qui élargissent les possibilités d'expression, de participation et de solidarité ; de l'autre, des espaces exposés à la manipulation, à la désinformation et à la polarisation. La capacité à concilier ces deux réalités constitue désormais un enjeu majeur pour la qualité du débat public et l'évolution de la participation citoyenne au Maroc.





Journaliste sportive et militante féministe, lauréate de l'ISIC. Dompteuse de mots, je jongle avec… En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 9 Octobre 2026
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