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Sahara : du temps des principes au temps des architectures


Par Adnan Debbarh.

L’évolution récente du traitement du dossier du Sahara traduit un passage progressif d’un débat fondé sur les positions politiques vers une approche centrée sur les mécanismes institutionnels.

Adnan Debbarh mesure, à travers un questionnement lucide ce que l’initiative d’autonomie qui s’impose comme cadre de référence, le déplacement de l’enjeu vers la crédibilité des dispositifs de gouvernance et leur capacité à s’intégrer dans l’architecture globale de l’État.



Depuis quelques semaines, un glissement silencieux s'opère dans le traitement du dossier saharien.

Il n'a pas fait la une des journaux. Il n'a été annoncé par aucune déclaration fracassante.

Pourtant, ceux qui suivent ce dossier de longue date l'observent distinctement : le vocabulaire change.

On parle moins de "principes", de "positions" ou de "revendications". On parle davantage de "structures", de "mécanismes", de "modèles".

Ce déplacement n'est pas anodin. Il marque le passage d'une époque à une autre. Celle où le Maroc plaidait sa cause, laisse la place à celle où le Royaume conçoit une solution.
 

Le Maroc ne défend plus une thèse. Il dessine un système. Ce changement de posture est, en soi, un acte de puissance tranquille. On ne conçoit pas des architectures complexes lorsqu’on doute de la solidité de ses positions.


Pour mesurer la portée de ce basculement, il faut se souvenir du point de départ.

Avec l’autonomie, on ne négocie plus un mot. On discute désormais d’un système. Et lorsqu’un État accepte d’entrer dans ce niveau de précision, c’est qu’il a définitivement quitté le registre du provisoire pour passer au structuré, ce qui déplace mécaniquement le cœur du débat.
Avec l’autonomie, on ne négocie plus un mot. On discute désormais d’un système. Et lorsqu’un État accepte d’entrer dans ce niveau de précision, c’est qu’il a définitivement quitté le registre du provisoire pour passer au structuré, ce qui déplace mécaniquement le cœur du débat.
Longtemps, le Royaume a été un acteur contraint de batailler sur un terrain défini par d'autres.

Face à une thèse indépendantiste dépourvue de fondement juridique solide et de viabilité politique solide, il lui fallait sans cesse démontrer la légitimité de sa présence, rappeler les liens séculaires, exhiber les soutiens diplomatiques acquis de haute lutte. Cette époque est en voie d'achèvement.

La résolution 2797 du Conseil de sécurité a consolidé un basculement décisif : l’initiative marocaine d’autonomie s’impose désormais comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible du processus.

Elle n’est plus une option parmi d’autres dans le débat diplomatique : elle en est devenue le centre de gravité. Ce déplacement emporte une conséquence directe : l’autonomie elle-même change de nature.

L'autonomie version 2007 était une proposition politique. Courageuse, novatrice pour son époque, elle ouvrait une porte là où n'existait qu'un mur. Mais elle restait, par la force des choses, relativement générale. 


L'autonomie dont on commence à dessiner les contours aujourd'hui n'a plus rien à voir avec un slogan.

Elle devient un écosystème de gouvernance. Sans entrer dans une technicité excessive, on peut en évoquer les piliers :

Des institutions élues, dotées de prérogatives claires et protégées par la hiérarchie des normes.  Des compétences réparties avec précision entre ce qui relève de la région, ce qui relève de l'État et ce qui relève d'une gestion partagée. 

Des ressources, car une autonomie sans moyens financiers réels n'est qu'une coquille vide, articulant fiscalité locale, quote-part des richesses naturelles et solidarité nationale. 

Une justice de proximité capable de traiter les litiges sans fragiliser l'unité du droit. Une représentation qui donne une voix aux populations concernées. Des garanties enfin, constitutionnelles et internationales, qui rendent le dispositif irréversible.

On le voit : nous sommes à des années-lumière des débats abstraits sur le seul “principe” de l’autodétermination. On ne négocie plus un mot. On discute désormais d’un système.

Et lorsqu’un État accepte d’entrer dans ce niveau de précision, c’est qu’il a définitivement quitté le registre du provisoire pour passer au structuré, ce qui déplace mécaniquement le cœur du débat.

Le changement d'échelle a une conséquence majeure qu'il faut mesurer. La bataille de la reconnaissance diplomatique est, dans ses grandes lignes, gagnée.

Les capitales qui soutenaient hier l'ancien paradigme se rangent, les unes après les autres, à l'évidence du réalisme. Le cadre onusien lui-même a intégré la primauté de l'initiative marocaine.

Dès lors, le terrain de la confrontation se déplace. Il quitte les salons feutrés des chancelleries pour investir le champ plus exigeant de la crédibilité institutionnelle.

Le monde, et singulièrement les partenaires du Maroc, n'attendent plus des professions de foi. Ils attendent des architectures fonctionnelles, des mécanismes rodés, des modèles dont on peut vérifier la viabilité.


Nous sommes sortis de l'ère de la preuve diplomatique.

Nous entrons dans l'ère de la preuve par le fonctionnement, celle où il faudra démontrer que le modèle conçu tient ses promesses.

Mais cette exigence nouvelle ne concerne pas seulement notre image extérieure. Elle interroge, en retour, l'architecture interne de l'État.

Car le déplacement vers la gouvernance n'intéresse pas que le Sahara. C'est ici que l'analyse doit prendre de la hauteur.

Ce qui se construit au Sahara ne restera pas cantonné à cette région. Toute architecture territoriale d'une telle ambition produit une rétroaction sur l'État central. Les choix qui seront faits en matière de répartition des compétences, de fiscalité locale, de gestion des contentieux ou de représentation des populations ne sont pas neutres pour le reste du pays.

L'autonomie du Sahara marocain n'est pas seulement un statut particulier accordé à une région.

Elle est, qu'on le veuille ou non, un miroir tendu au modèle marocain dans son ensemble. Les solutions imaginées pour garantir l'efficacité, la transparence et la participation dans cette région préfigureront peut-être des évolutions plus larges.

Le Sahara devient ainsi, sans excès de langage, un laboratoire institutionnel pour le Maroc de demain.

Cette dimension est rarement soulignée. Elle est pourtant essentielle. Le Sahara n'est pas seulement un territoire à intégrer pleinement dans la nation.

Il est, par la complexité même des défis qu'il pose, un modèle à assumer, une matrice pour des réformes futures.

C’est précisément à ce niveau que surgit la question la plus délicate.

Toute transformation institutionnelle profonde confronte inévitablement les États à leurs réflexes historiques. Les administrations façonnées par la centralisation et la culture du contrôle peuvent concevoir l'architecture du changement plus vite qu'elles n'en apprivoisent les implications.


Cette ambition, précisément, soulève une interrogation qu'il serait stérile d'occulter.

Une autonomie avancée suppose en effet des prérequis exigeants : participation effective des populations, responsabilisation des élus, acceptation de la différenciation territoriale, confiance institutionnelle partagée entre le centre et les périphéries.

Or ces notions, par leur nature même, interrogent le fonctionnement général de l'État. Peut-on proposer à un territoire, aussi spécifique soit-il, un modèle de gouvernance sans que celui-ci ne finisse, tôt ou tard, par interpeller l'ensemble du modèle national ?

La question mérite d'être posée, non par esprit critique, mais par exigence de cohérence. Car l'autonomie ne sera crédible à l'extérieur que si elle est perçue comme cohérente à l'intérieur.

Le regard des partenaires internationaux, qui se déplace désormais de la diplomatie vers la gouvernance, sera impitoyable sur ce point. Ils ne se contenteront pas de belles architectures sur le papier.

Ils observeront comment le modèle s'articule avec l'ensemble national, comment il s'intègre sans le fragiliser, comment il innove sans le déstabiliser.

Ces interrogations appellent moins des postures que de la lucidité. Or le Maroc a précisément atteint le degré de maturité politique qui lui permet de les aborder sans complexe. Il n'a plus à se justifier sur l'essentiel. Sa souveraineté sur son Sahara n'est plus sérieusement contestable.

Ses efforts pour construire une solution réaliste et durable sont salués par la communauté internationale.

Dès lors, l'enjeu n'est plus la défense de l'unité territoriale – elle est acquise dans les faits comme dans le droit. L'enjeu devient la qualité de l'offre institutionnelle, la maturité des mécanismes proposés, la cohérence d'ensemble du dispositif.

C'est le moment d'un débat adulte. Un débat qui ne porte plus sur des postures mais sur des architectures.

Un débat qui ne s'enferre pas dans des polémiques stériles mais explore des pistes constructives.

Un débat qui, enfin, assume que l'autonomie n'est plus un compromis diplomatique arraché à l'adversité, mais un véritable projet d'État. Et tout projet d'État finit, un jour, par se confronter à l'épreuve du réel.

L'autonomie ne pose pas seulement la question de ce que l'on est prêt à accorder. Elle pose, plus profondément encore, la question de ce que l'on est prêt à transformer.


Le Maroc a franchi un seuil historique.

Il est devenu capable de concevoir des architectures complexes, d'articuler unité et différenciation, de transformer une proposition politique en système de gouvernance.

Reste une étape, peut-être la plus exigeante : celle où il lui faudra habiter pleinement ce qu'il a conçu, assumer toutes les implications de ses choix, et démontrer par les faits la supériorité de son modèle.

Le glissement silencieux que nous observons depuis quelques semaines doit maintenant se muer en mouvement assumé. L'architecte de la solution devra, pour finir, devenir l'architecte de sa propre cohérence.

C'est à cette condition que le Sahara, d'objet de tension et de projection, deviendra pleinement ce qu'il peut être : une vitrine de la modernité marocaine et un laboratoire pour l'avenir.

 *Adnan Debbarh enseigne les relations Internationales à l’ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA



Mardi 17 Février 2026