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« Sans Français » : la phrase de Rajoy qui fracture le débat sur les Bleus

Les Bleus sont-ils moins français parce qu’ils sont issus de l’immigration ?


Rédigé par La rédaction le Lundi 13 Juillet 2026



La sortie de Mariano Rajoy relance un vieux débat européen sur la nationalité, l’origine et les frontières invisibles de l’appartenance.

« Sans Français » : la phrase de Rajoy qui fracture le débat sur les Bleus
À quelques heures d’une demi-finale de Coupe du monde entre la France et l’Espagne, une pointe de chauvinisme aurait été de bonne guerre. Mariano Rajoy pouvait annoncer la victoire espagnole, moquer le jeu français ou rappeler le palmarès de la Roja. L’ancien chef du gouvernement espagnol a choisi un autre terrain. Dans une chronique publiée par El Debate, il a reconnu à la France un effectif de très haut niveau avant d’ajouter : « cela dit, sans Français ».

La formule est courte. Elle n’en est pas moins lourde. D’autant qu’il ne s’agit pas d’un dérapage oral, lâché dans la fièvre d’un stade. La phrase a été écrite, intégrée dans une tribune et publiée. Rajoy ne précise pourtant jamais ce qu’il entend par « Français ». Aucun joueur n’est nommé. Aucun critère n’est exposé. Il laisse simplement au lecteur le soin de regarder les visages, les patronymes ou les origines supposées et de comprendre.

C’est là que commence le problème.

On peut difficilement décréter qu’une personne est, dans toute son identité et pour toujours, « réellement raciste » à partir d’une seule phrase. Le journalisme n’est ni un tribunal des consciences ni une machine à distribuer des certificats moraux. En revanche, on peut qualifier un raisonnement. Et celui-ci retire symboliquement leur nationalité à des citoyens français parce qu’ils ne correspondent manifestement pas à l’image ethnique que l’auteur semble se faire de la France.

La provocation sportive n’efface pas ce contenu. Elle peut même en être le véhicule. Pour faire parler de lui avant France-Espagne, Rajoy a choisi une formule qui reprend l’une des thèses les plus anciennes des nationalismes identitaires : les papiers, la naissance, l’éducation et l’engagement ne suffiraient pas ; il existerait derrière la citoyenneté officielle une nationalité plus authentique, reconnaissable à l’œil nu.

Pedro Sánchez a immédiatement dénoncé des déclarations xénophobes. Sa réponse mérite d’être retenue au-delà de la querelle entre la droite et la gauche espagnoles : certains, a-t-il expliqué, mesurent encore l’appartenance au nom de famille, au lieu de naissance ou à la couleur de peau ; d’autres la mesurent à l’enracinement et à la volonté de contribuer au pays.

Cette polémique ne tombe pas du ciel. Quelques jours auparavant, la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla avait pris Kylian Mbappé pour cible. Puis Hebe Casado, vice-gouverneure de la province argentine de Mendoza, avait parlé d’une « équipe africaine ». Trois pays, trois responsables politiques et, derrière des mots différents, la même opération : séparer la nationalité juridique de la nationalité considérée comme véritable.

Le football offre un décor idéal à cette bataille. Il concentre les drapeaux, les hymnes et les émotions collectives. Mais il révèle aussi le visage réel des sociétés contemporaines : des histoires familiales mêlées, des migrations anciennes ou récentes et des citoyens qui peuvent porter plusieurs héritages sans vivre leur identité comme une soustraction.

Le Maroc connaît parfaitement cette réalité. Les Lions de l’Atlas ont été renforcés par des joueurs nés ou formés en Europe et en Amérique du Nord, sans que leur attachement au Royaume soit nécessairement moins profond. Le public marocain refuse à juste titre que l’on dise de ces joueurs qu’ils ne seraient pas vraiment marocains en raison de leur lieu de naissance. Il doit, par cohérence, reconnaître aux autres nations le même droit à une citoyenneté qui ne se lit pas sur un visage.

Cela ne signifie pas que toutes les questions identitaires disparaissent derrière un passeport. L’intégration, les discriminations et le sentiment d’appartenance restent des sujets politiques légitimes. Mais on ne peut pas les résoudre en retirant verbalement leur nationalité à des millions de citoyens dès que leur nom ou leur couleur dérange une représentation figée du pays.

Rajoy voulait-il provoquer ? Très probablement. Sa phrase produit-elle un raisonnement xénophobe ? Difficile de le nier. L’un n’exclut pas l’autre.

Une nation n’est ni une couleur de peau, ni une photographie ancienne, ni une généalogie contrôlée à l’entrée du stade. Elle est une communauté politique, imparfaite mais vivante, formée par ceux qui en partagent les droits, les devoirs, les épreuves et parfois les victoires. Les joueurs français n’ont donc pas à prouver qu’ils sont français. Ceux qui leur refusent cette qualité doivent plutôt expliquer à quel titre ils prétendent décider à leur place.




Lundi 13 Juillet 2026