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Sebta : derrière la foule, la piste d’une manipulation numérique venue de l’étranger ?


Rédigé par La rédaction le Vendredi 7 Août 2026

Le rapport préliminaire du CNDH apporte un élément nouveau dans la compréhension des événements de fin juillet : des comptes étrangers ont participé à la diffusion de fausses informations et de contenus encourageant les passages. Une piste sérieuse, mais qui ne permet encore d’accuser personne.



Sebta : derrière la foule, la piste d’une manipulation numérique venue de l’étranger ?
Les images de milliers de personnes convergeant vers Sebta ont immédiatement suscité une avalanche d’interprétations. Crise sociale, mouvement spontané de jeunesse, défaillance sécuritaire, opération organisée, manipulation extérieure : chacun a rapidement trouvé son explication.

La note du Conseil national des droits de l’Homme invite justement à se méfier des certitudes trop rapides. Le CNDH lui-même critique les « hypothèses et interprétations » présentées de manière précipitée dans les médias et sur les réseaux sociaux après les événements.

Mais son travail de terrain et de surveillance numérique fait apparaître une question désormais difficile à évacuer : qui a alimenté la mobilisation numérique ayant précédé les passages massifs ?

Plus d’un million de personnes dans 23 groupes Facebook

L’ampleur de l’écosystème observé est impressionnante.

Le CNDH indique avoir suivi 23 groupes Facebook réunissant au total plus de 1,086 million de membres, avec plus de 1 400 publications quotidiennes. Cinq groupes importants ont été supprimés le 30 juillet.

Ces espaces ne se limitaient manifestement pas à commenter l’actualité.

Selon le Conseil, les plateformes numériques ont servi à échanger des informations pratiques, organiser des points de rencontre, coordonner les déplacements vers le Nord, poursuivre les discussions sur WhatsApp et Telegram et diffuser des informations depuis le terrain. Le CNDH relève même des publications présentant des indices d’activités d’intermédiaires ou de réseaux potentiellement liés à la traite des êtres humains.

Le numérique n’aurait donc pas seulement raconté l’événement : il aurait participé à sa fabrication opérationnelle.

Le déclic du jugement espagnol

La chronologie établie par le CNDH est particulièrement instructive.

Le 8 juillet, la Cour suprême espagnole publie une décision concernant les procédures applicables lorsque des migrants sont interceptés en mer. Le même jour, le Conseil repère un premier contenu trompeur affirmant que les personnes interceptées en nageant vers Sebta ou Melilia ne pourraient plus être renvoyées.

Quelques jours plus tard, une publication similaire circule dans un groupe comptant plus de 124 000 membres.

Une décision juridique complexe semble ainsi avoir été transformée en message extrêmement simple : **il serait désormais possible de passer sans être renvoyé.**

Le 29 juillet, nouvelle étape : des informations annonçant que « les frontières sont ouvertes » circulent en ligne. Des jeunes interrogés par les équipes du CNDH disent avoir reçu sur WhatsApp des messages les appelant à rejoindre le passage après minuit.
Puis vient la vague des 30 et 31 juillet.

Des comptes étrangers dans les groupes marocains

C’est ici que le document devient politiquement sensible.

Le CNDH affirme avoir constaté la présence de comptes étrangers au sein de groupes marocains, diffusant de fausses informations et des publications encourageant ou facilitant le passage. Il rapporte également qu’un groupe WhatsApp diffusant des « instructions » aurait supprimé les numéros portant l’indicatif d’un pays étranger. Dans un autre groupe examiné, plus de 18 numéros appartenant à ce même indicatif étranger auraient été identifiés.

Le Conseil ne nomme pas ce pays. Et cette absence est fondamentale.

Ces éléments permettent légitimement d’ouvrir une enquête sur une possible influence extérieure. Ils ne permettent pas, en revanche, de conclure qu’un État, un service de renseignement ou une organisation étrangère aurait orchestré les événements.

Compte étranger ne signifie pas agent étranger. Corrélation ne signifie pas commandement.

La question est désormais posée

Il reste néanmoins une mécanique troublante : interprétation trompeuse d'une décision judiciaire espagnole, amplification sur des groupes comptant des centaines de milliers de membres, circulation d’informations affirmant que la frontière était ouverte, coordination sur WhatsApp et Telegram, présence de comptes et numéros étrangers, puis convergence massive vers Sebta.

Le CNDH conclut lui-même que les espaces numériques ont contribué « de façon décisive » aux différentes étapes de préparation du passage et de ses suites. Il relève également la présence, dans les groupes marocains, de contenus et de numéros provenant de l’extérieur du Maroc.

Cela change la nature du débat.

La question n’est plus seulement de savoir pourquoi autant de jeunes Marocains ont voulu partir. Il faut désormais comprendre qui a transformé cette aspiration au départ en mouvement collectif, quels contenus ont déclenché le passage à l’acte, comment ils ont été amplifiés et dans quel but.

Pour l’instant, parler d’une opération étrangère organisée serait aller plus loin que les preuves disponibles.

Mais après les premières conclusions du CNDH, refuser d’enquêter sur cette hypothèse serait tout aussi imprudent.

Entre le complotisme et la naïveté existe précisément l’espace du journalisme : celui où l’on suit les traces sans décider à l’avance où elles doivent conduire.




Vendredi 7 Août 2026