Chronique satirique — la « moitié en prison » relève ici de la caricature, pas d’une statistique.
Il y a des pays où l’économiste prépare son intervention avec un ordinateur, quelques tableaux et une bouteille d’eau. En l’Algérie, qui a condamné l’universitaire Djelloul Slama, mieux vaudrait ajouter un avocat, une brosse à dents et un petit nécessaire pour les séjours prolongés.
Quatre ans de prison pour des propos sur un projet minier. Voilà qui donne une dimension nouvelle à l’expression « prendre des risques dans l’analyse économique ».
À cette lecture, une pensée fraternelle s’impose pour nos amis de l’Alliance des économistes istiqlaliens : heureusement que vous exercez au Maroc. Transposée dans un pareil décor, la moitié de votre assemblée pourrait finir derrière les barreaux. Quant à l’autre moitié, elle serait occupée à expliquer que ses graphiques ont été sortis de leur contexte.
Évidemment, nous forçons le trait. C’est le privilège de la satire. Le problème commence quand la réalité se montre plus inventive que le chroniqueur.
Car enfin, un économiste istiqlalien, cela pose des questions. Cela examine un budget, discute une hypothèse de croissance, réclame une meilleure allocation des ressources. Cela peut même, dans un moment d’égarement professionnel, demander si un investissement public sera rentable.
Dans notre scénario algérien, cette dernière question ferait immédiatement suspendre la conférence.
— Rentable pour qui, monsieur ?
— Pour l’économie nationale.
— Et pourquoi supposez-vous qu’il puisse ne pas l’être ?
À partir de là, le débat changerait de discipline. Entré comme économiste, l’intervenant découvrirait les sciences pénales.
Le plus délicat serait sans doute la présentation PowerPoint. Chez nous, une courbe qui descend provoque une discussion. Dans cette république imaginaire du chiffre autorisé, elle provoquerait une expertise : pourquoi l’avoir dessinée vers le bas ? Qui vous a demandé cette pente ? Avez-vous envisagé les conséquences de cette flèche sur le moral national ?
Les membres les plus prudents de l’Alliance apprendraient rapidement à adapter leur vocabulaire.
On ne dirait plus « déficit », mais « avance consentie par l’avenir ». On ne parlerait plus de « chômage », mais de « disponibilité patriotique des compétences ». Quant à l’inflation, elle deviendrait une « accélération souveraine des étiquettes ».
La baisse du pouvoir d’achat ? Une occasion offerte aux ménages de développer leur créativité.
Le rapport économique annuel tiendrait alors en une phrase : « Tout progresse conformément aux instructions. » Avec une annexe méthodologique : « Toute impression contraire sera examinée par les services compétents. »
Le passage sur la tomate, relaté dans la presse française, mérite à lui seul une chaire universitaire. Elle rapporte qu’un ministre a dénoncé son prix avant d’être publiquement désavoué. La tomate entre ainsi dans une catégorie supérieure : celle des produits agricoles susceptibles de perturber une carrière.
Nos économistes istiqlaliens, qui peuvent consacrer un colloque entier aux tensions sur les prix, devraient donc revoir leurs ambitions. Avant toute intervention sur le panier de la ménagère, une formation préalable serait indispensable : « Comment commenter une tomate sans compromettre son avenir. »
Premier principe : ne jamais comparer son prix actuel à son ancien prix. C’est précisément là que commencent les ennuis.
Deuxième principe : si le consommateur se plaint, vérifier d’abord s’il a bien compris les performances macroéconomiques.
Troisième principe : remplacer le marché par une photographie officielle du marché. Les prix y sont beaucoup plus stables.
Mais derrière la plaisanterie, il reste une absurdité très sérieuse : à quoi sert un économiste s’il doit demander la permission de constater ?
Un expert qui applaudit systématiquement coûte moins cher à remplacer par un enregistrement. Un débat dont la conclusion est fixée avant l’ouverture n’a besoin ni de chercheurs ni de statistiques. Un maître de cérémonie suffit.
Cela ne dispense évidemment pas nos économistes marocains de leurs propres obligations. L’appartenance partisane ne transforme pas une prévision en vérité scientifique. La proximité politique ne rend pas une dépense efficace. Et l’indépendance intellectuelle se mesure surtout lorsque les chiffres embarrassent ses amis.
C’est même là qu’on attend une alliance d’économistes : dans sa capacité à apporter une contradiction utile, y compris à son propre camp.
Alors, chers économistes istiqlaliens, continuez à discuter les budgets, à interroger les promesses et à examiner les comptes. Faites-le avec méthode, avec courage, et si possible sans transformer chaque bonne nouvelle en victoire partisane.
Quant à notre hypothèse de départ, gardons-la au rayon de la satire : la moitié en prison, l’autre en liberté provisoire pour terminer les calculs.
Une économie peut survivre à une mauvaise prévision. Elle se soigne beaucoup moins bien quand le diagnostic devient un délit.
Heureusement, ils et elles sont au Maroc… où l’on peut encore discuter du taux de croissance sans calculer son taux de remise de peine.
Quatre ans de prison pour des propos sur un projet minier. Voilà qui donne une dimension nouvelle à l’expression « prendre des risques dans l’analyse économique ».
À cette lecture, une pensée fraternelle s’impose pour nos amis de l’Alliance des économistes istiqlaliens : heureusement que vous exercez au Maroc. Transposée dans un pareil décor, la moitié de votre assemblée pourrait finir derrière les barreaux. Quant à l’autre moitié, elle serait occupée à expliquer que ses graphiques ont été sortis de leur contexte.
Évidemment, nous forçons le trait. C’est le privilège de la satire. Le problème commence quand la réalité se montre plus inventive que le chroniqueur.
Car enfin, un économiste istiqlalien, cela pose des questions. Cela examine un budget, discute une hypothèse de croissance, réclame une meilleure allocation des ressources. Cela peut même, dans un moment d’égarement professionnel, demander si un investissement public sera rentable.
Dans notre scénario algérien, cette dernière question ferait immédiatement suspendre la conférence.
— Rentable pour qui, monsieur ?
— Pour l’économie nationale.
— Et pourquoi supposez-vous qu’il puisse ne pas l’être ?
À partir de là, le débat changerait de discipline. Entré comme économiste, l’intervenant découvrirait les sciences pénales.
Le plus délicat serait sans doute la présentation PowerPoint. Chez nous, une courbe qui descend provoque une discussion. Dans cette république imaginaire du chiffre autorisé, elle provoquerait une expertise : pourquoi l’avoir dessinée vers le bas ? Qui vous a demandé cette pente ? Avez-vous envisagé les conséquences de cette flèche sur le moral national ?
Les membres les plus prudents de l’Alliance apprendraient rapidement à adapter leur vocabulaire.
On ne dirait plus « déficit », mais « avance consentie par l’avenir ». On ne parlerait plus de « chômage », mais de « disponibilité patriotique des compétences ». Quant à l’inflation, elle deviendrait une « accélération souveraine des étiquettes ».
La baisse du pouvoir d’achat ? Une occasion offerte aux ménages de développer leur créativité.
Le rapport économique annuel tiendrait alors en une phrase : « Tout progresse conformément aux instructions. » Avec une annexe méthodologique : « Toute impression contraire sera examinée par les services compétents. »
Le passage sur la tomate, relaté dans la presse française, mérite à lui seul une chaire universitaire. Elle rapporte qu’un ministre a dénoncé son prix avant d’être publiquement désavoué. La tomate entre ainsi dans une catégorie supérieure : celle des produits agricoles susceptibles de perturber une carrière.
Nos économistes istiqlaliens, qui peuvent consacrer un colloque entier aux tensions sur les prix, devraient donc revoir leurs ambitions. Avant toute intervention sur le panier de la ménagère, une formation préalable serait indispensable : « Comment commenter une tomate sans compromettre son avenir. »
Premier principe : ne jamais comparer son prix actuel à son ancien prix. C’est précisément là que commencent les ennuis.
Deuxième principe : si le consommateur se plaint, vérifier d’abord s’il a bien compris les performances macroéconomiques.
Troisième principe : remplacer le marché par une photographie officielle du marché. Les prix y sont beaucoup plus stables.
Mais derrière la plaisanterie, il reste une absurdité très sérieuse : à quoi sert un économiste s’il doit demander la permission de constater ?
Un expert qui applaudit systématiquement coûte moins cher à remplacer par un enregistrement. Un débat dont la conclusion est fixée avant l’ouverture n’a besoin ni de chercheurs ni de statistiques. Un maître de cérémonie suffit.
Cela ne dispense évidemment pas nos économistes marocains de leurs propres obligations. L’appartenance partisane ne transforme pas une prévision en vérité scientifique. La proximité politique ne rend pas une dépense efficace. Et l’indépendance intellectuelle se mesure surtout lorsque les chiffres embarrassent ses amis.
C’est même là qu’on attend une alliance d’économistes : dans sa capacité à apporter une contradiction utile, y compris à son propre camp.
Alors, chers économistes istiqlaliens, continuez à discuter les budgets, à interroger les promesses et à examiner les comptes. Faites-le avec méthode, avec courage, et si possible sans transformer chaque bonne nouvelle en victoire partisane.
Quant à notre hypothèse de départ, gardons-la au rayon de la satire : la moitié en prison, l’autre en liberté provisoire pour terminer les calculs.
Une économie peut survivre à une mauvaise prévision. Elle se soigne beaucoup moins bien quand le diagnostic devient un délit.
Heureusement, ils et elles sont au Maroc… où l’on peut encore discuter du taux de croissance sans calculer son taux de remise de peine.
Djelloul Slama a été condamné à quatre ans de prison après avoir mis en doute la rentabilité du projet minier de Gara Djebilet, lors d’un entretien sur la chaîne privée El Hayat.
Sa critique portait sur le choix économique : extraire le minerai de fer et le transporter sur de longues distances, plutôt que privilégier sa transformation à proximité du gisement.
Le motif judiciaire rapporté est la diffusion de « fausses nouvelles susceptibles de porter atteinte à l’ordre public », sur le fondement de l’article 196 bis du code pénal algérien.
Sa critique portait sur le choix économique : extraire le minerai de fer et le transporter sur de longues distances, plutôt que privilégier sa transformation à proximité du gisement.
Le motif judiciaire rapporté est la diffusion de « fausses nouvelles susceptibles de porter atteinte à l’ordre public », sur le fondement de l’article 196 bis du code pénal algérien.