La scène est volontairement tendue. Une dégradation macroéconomique régionale, une envolée des créances douteuses, une perte de confiance des marchés. Et au centre du jeu, une banque fictive mais crédible, Banque Soleil, groupe systémique basé au Maroc et présent en Mauritanie, en Tunisie et dans l’Union monétaire ouest-africaine. Ce scénario, conçu par le Financial Stability Institute de la BIS, ne cherchait pas l’abstraction académique. Il visait le réel. Presque brutalement.
Dans cette simulation de crise bancaire transfrontalière, le Maroc se retrouve en position d’« autorité home ». Autrement dit, le chef d’orchestre. À lui reviennent la coordination régionale, la définition de la stratégie de résolution et la gestion des échanges avec les pays hôtes. Une responsabilité lourde, assumée dans un contexte où chaque décision locale peut provoquer des ondes de choc au-delà des frontières.
Une architecture de résolution éprouvée
Le cœur du dispositif repose sur une stratégie dite de Single Point of Entry. Les pertes sont absorbées au niveau de la holding marocaine, via l’annulation ou la conversion d’instruments de dette, afin de recapitaliser les filiales et préserver l’intégrité du groupe. Sur le papier, c’est l’alignement avec les standards internationaux. Dans l’exercice, cela fonctionne. Le Maroc démontre qu’il dispose d’un cadre de résolution bancaire moderne : pouvoirs de transfert, banques-relais, cessions d’actifs et mécanismes de bail-in partiels.
Tout au long de la crise simulée, les autorités marocaines privilégient une approche collective. Elles multiplient les réunions multilatérales, fluidifient la circulation de l’information, et acceptent même de reconsidérer certaines options nationales pour préserver la stabilité régionale. À un moment clé, Rabat propose le rachat de l’ensemble du groupe par un acteur international, Universal Bank. Une sortie de crise pensée comme gagnant-gagnant.
Les angles morts d’un leadership assumé
Mais l’exercice n’est pas un exercice d’autosatisfaction. La BIS pointe des limites structurelles. D’abord, la coordination transfrontalière reste fragile. Le Maroc peut proposer une résolution de groupe, pas l’imposer. Lorsque des juridictions hôtes privilégient des solutions nationales liquidation, vente locale, nationalisation partielle la stratégie intégrée se fissure. L’échec du rachat par Universal Bank illustre cette réalité, imputable à des décisions étrangères, non à un défaut marocain.
Autre fragilité : la capacité de renflouement privé. Le volume d’instruments effectivement convertibles en capital demeure limité, renforçant la dépendance potentielle à des soutiens publics ou parapublics. Enfin, même au niveau national, certaines procédures de gestion de crise reposent encore sur l’appréciation humaine plus que sur des protocoles formalisés. Les playbooks opérationnels manquent parfois de précision.
Une centralité stratégique à consolider
Au terme de la simulation, le verdict est sans ambiguïté. Le Maroc apparaît comme le pilier de la stabilité financière régionale. Il concentre le capital, la gouvernance et la capacité de résolution bancaire. Mais cette centralité est aussi une vulnérabilité tant que les cadres juridiques et les réflexes de coopération ne sont pas harmonisés entre partenaires.
La BIS ne remet pas en cause le modèle marocain. Elle le valide. Le message est clair : le Maroc est prêt pour une résolution bancaire de groupe. L’écosystème régional, lui, doit encore mûrir.
Dans un environnement financier africain en recomposition, cette simulation agit comme un signal. Le leadership marocain est réel, crédible, mais il appelle désormais un effort collectif. La stabilité régionale ne se décrète pas seule. Elle se construit, juridiction par juridiction, confiance par confiance.