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Suspension de dette climatique Italie-Afrique : un test pour la souveraineté énergétique


Rédigé par Lycha Jaimssy MBELE le Lundi 16 Février 2026

Réunis à Addis-Abeba pour le deuxième sommet Italie-Afrique, les dirigeants ont débattu d’un mécanisme inédit de suspension de dette climatique proposé par la Première ministre italienne Giorgia Meloni. Derrière l’annonce humanitaire, les États africains, dont le Maroc, interrogent la gouvernance, l’équilibre énergétique et la souveraineté financière qu’impliquent ces nouveaux instruments.



Suspension de dette climatique Italie-Afrique : un test pour la souveraineté énergétique

Le 13 février 2026, en marge du sommet de l’Union africaine, Addis-Abeba a accueilli la seconde édition du sommet Italie-Afrique. Autour de la table figuraient plusieurs chefs d’État et de gouvernement, dont le chef du gouvernement marocain Aziz Akhannouch. L’objectif affiché : accélérer la coopération économique dans le cadre du Plan Mattei, initiative lancée par Rome pour renforcer ses partenariats énergétiques, industriels et financiers avec le continent.
 

L’annonce phare est venue de la cheffe du gouvernement italien : une suspension temporaire du remboursement de la dette pour les pays africains frappés par des catastrophes climatiques. Intégrée au Plan Mattei doté d’environ 5,5 milliards d’euros pour 57 projets dans 14 pays cette mesure vise à soulager des partenaires tels que l’Angola, l’Éthiopie, le Kenya ou la Côte d’Ivoire. L’idée s’inscrit dans une logique de solidarité face aux chocs climatiques. Mais elle révèle aussi les limites structurelles des relations financières Nord-Sud.


Une dette climatique au cœur d’un cercle vicieux

L’Italie détient environ 1,3 milliard de dollars de créances en Afrique, essentiellement sous forme de prêts concessionnels bilatéraux administrés par la Cassa Depositi e Prestiti (CDP). Cette exposition cible des économies vulnérables, où la fragilité climatique et l’endettement se renforcent mutuellement.
 

L’Angola, par exemple, doit près de 2,99 milliards de dollars au Fonds monétaire international et subit des inondations récurrentes, tout en bénéficiant d’investissements italiens liés au corridor ferroviaire de Lobito. L’Éthiopie, engagée dans une restructuration de dette avec environ 1,31 milliard de dollars dus au FMI, voit ses finances fragilisées par des sécheresses chroniques. Le Kenya, redevable d’environ 3,02 milliards de dollars, affronte des inondations destructrices malgré des investissements italiens de 65 millions d’euros dans des projets de biocarburants censés renforcer sa résilience. Quant à la Côte d’Ivoire, endettée à hauteur d’environ 2,19 milliards de dollars, l’érosion côtière menace ses infrastructures stratégiques.
 

Ce cercle climat-dette est désormais bien documenté : en Afrique subsaharienne, le service de la dette absorbe en moyenne 12 % des recettes fiscales, limitant l’investissement dans la santé, l’éducation et l’adaptation climatique. Chaque choc environnemental accroît l’endettement, tandis que les infrastructures financées restent parfois dépendantes d’énergies fossiles.


Le Plan Mattei entre coopération affichée et intérêts énergétiques

Présenté comme un partenariat « équilibré et non paternaliste », le Plan Mattei s’articule autour de six piliers : éducation, santé, agriculture, énergie, eau et infrastructures. Dans la pratique, l’allocation des financements suscite des interrogations. Selon des données officielles publiées fin 2024, moins de 2 milliards d’euros avaient été effectivement assignés à des projets précis, sous forme de dons, prêts ou garanties.
 

Les investissements se concentrent largement sur l’énergie incluant le gaz et la transition renouvelable et les infrastructures portuaires et ferroviaires, au détriment de secteurs essentiels pour la résilience climatique comme l’agriculture ou la santé.
 

Des analystes italiens, dont Giovanni Carbone de l’Institut pour les études de politique internationale, ont relevé des procédures encore floues dans la sélection et le suivi des projets. En toile de fond, une dimension géopolitique apparaît : sécuriser les approvisionnements énergétiques européens après la guerre en Ukraine et consolider l’influence d’acteurs industriels italiens comme Eni, héritier de la stratégie d’Enrico Mattei.
 

Certaines ONG, dont ReCommon, mettent en garde contre un risque de contradiction entre les discours de développement durable et des investissements susceptibles de prolonger la dépendance aux combustibles fossiles.


Suspension de dette : solidarité ou dépendance renouvelée ?

La proposition italienne reste entourée d’incertitudes. Aucun critère précis d’éligibilité ni mécanisme d’activation n’a été détaillé, laissant planer un flou pour les pays vulnérables. Or, la conversion de dette en projets peut alourdir la charge financière si les investissements ne génèrent pas de revenus durables.
 

Le cas du Mozambique illustre ce risque : certains contrats gaziers « take-or-pay » obligent les États à payer même en cas de catastrophe. Ce type de mécanisme pourrait reproduire un piège climat-dette-fossiles si les projets ne sont pas alignés sur la transition énergétique.
 

Le président kényan William Ruto l’a résumé avec franchise : l’investissement seul ne suffit pas, et les pays africains paient leur dette à des taux bien supérieurs à ceux des économies européennes.


Vers une souveraineté financière et climatique ?

Pour transformer ces instruments en leviers de souveraineté durable, plusieurs pistes émergent : lier les suspensions à des audits climatiques indépendants ; privilégier les projets résilients, comme l’agriculture durable ou les micro-réseaux renouvelables ; intégrer l’annulation partielle de dette dans le « Common Framework », encore limité à des reports temporaires.
 

Au-delà des mécanismes financiers, la question est politique. L’Afrique subit de manière disproportionnée les chocs climatiques provoqués par les économies industrialisées. La légitimité des suspensions proposées dépendra donc d’un rééquilibrage réel du pouvoir décisionnel et d’une sortie progressive de la dépendance aux énergies fossiles.
 

Pour le Maroc, engagé dans une stratégie ambitieuse de transition énergétique et de coopération Sud-Sud, ces débats résonnent avec une exigence centrale : transformer les partenariats internationaux en vecteurs de développement durable et de souveraineté économique.
 

À Addis-Abeba, Rome a promis un partenariat respectueux. Mais sur un continent en première ligne de la crise climatique, la crédibilité de cette promesse se mesurera moins aux annonces qu’à la transparence des règles, à la qualité des projets et à la capacité réelle de rompre avec les dépendances du passé.





Lundi 16 Février 2026