Testament d’un ex-expert à la retraite… ou presque

J’ai longtemps dessiné des réformes. Puis j’ai proposé de construire à côté. Depuis, mon téléphone se repose.


Que personne ne s’inquiète : ce testament ne règle aucune succession. J’y dépose quelques convictions usées par l’expérience, des illusions auxquelles j’ai fini par renoncer et une interrogation qui, elle, refuse de prendre sa retraite. Comment se fait-il que nous ayons si souvent réussi à concevoir le changement et si rarement à le faire vivre ?



Je parle ici de mon parcours, de mes enthousiasmes et de mes erreurs. Je ne distribue ni bons points ni convocations. Avec les années, j’ai d’ailleurs appris à me méfier des récits dans lesquels le narrateur aurait toujours eu raison. Le mien serait trop confortable si je m’y réservais le rôle du visionnaire incompris.

J’ai été de ceux auxquels on demandait de réfléchir. Refonte, modernisation, mise à niveau, restructuration : les mots changeaient, la promesse se ressemblait. Une structure administrative ou partisane devait retrouver du souffle. Il fallait clarifier ses missions, revoir son organisation, adapter ses outils, mobiliser ses équipes. On m’invitait à contribuer. J’arrivais avec mes idées et cette disponibilité presque naïve de celui qui croit encore qu’un problème bien posé commence déjà à se résoudre.

Et je travaillais. Sérieusement. Parfois passionnément.

Il y avait des diagnostics, des réunions, des documents que l’on corrigeait jusque dans leurs virgules. Nous dessinions des organisations plus cohérentes. Nous proposions des étapes, des responsabilités, des calendriers. La réforme était belle sur PowerPoint. Elle tenait même debout dans son plan de déploiement.

Je ne renie pas ce travail. Une partie était utile, et les intentions pouvaient être sincères. Mais avec le recul, le résultat qui me reste en mémoire est celui de l’échec. Les ambitions perdaient de leur force, les échéances glissaient, les pratiques résistaient. La structure poursuivait son existence et la réforme rejoignait progressivement ses archives.

Longtemps, j’ai cherché la faute dans la méthode. Avions-nous mal expliqué ? Mal séquencé ? Sous-estimé les besoins de formation ? Fallait-il davantage de concertation, un accompagnement plus soutenu, un meilleur dispositif de suivi ? Je cherchais encore une solution d’expert à ce qui dépassait peut-être le champ de l’expertise.

Car un organigramme n’est jamais seulement une répartition de fonctions. C’est aussi une distribution de places. Derrière une procédure se trouvent des habitudes, des protections, des façons d’être reconnu ou de se rendre indispensable. Une réforme touche à tout cela, même lorsque ses auteurs parlent uniquement d’efficacité.

Moi, je dessinais des flèches. D’autres regardaient où elles risquaient de les conduire.

Je ne l’ai pas toujours assez compris. Ou je l’ai compris sans en tirer toutes les conséquences. Il est agréable d’être invité à penser l’avenir. On peut finir par confondre l’attention accordée à sa présentation avec l’engagement à appliquer ses propositions. Une réunion réussie donne parfois l’illusion d’un changement commencé.

Je dois donc inscrire ceci dans mon testament : j’ai aussi été séduit par la beauté de mes propres constructions. J’ai parfois cru que la cohérence d’un projet lui donnerait la force nécessaire pour traverser les intérêts qu’il dérangeait. J’accordais aux arguments un pouvoir qu’ils n’avaient pas seuls.

Puis ma philosophie a changé.

À force de voir les mêmes difficultés réapparaître, j’ai commencé à conseiller un pas de côté. Créer une nouvelle structure. Lui donner une mission précise, une équipe, des moyens et une responsabilité sur ses résultats. Lui permettre de travailler sans devoir renégocier chaque initiative avec toutes les habitudes de l’ancienne.

Et laisser celle-ci mourir gentiment.

La formule est rude, malgré l’adverbe. Je le sais. Elle exprime une fatigue autant qu’une conviction. Je ne souhaitais ni humilier les personnes ni effacer ce qu’elles avaient accompli. Je voulais que l’avenir dispose enfin d’un endroit où commencer.

Mais j’imagine assez bien ce que l’on pouvait entendre en face : après m’avoir demandé comment moderniser une maison, je proposais d’en construire une autre. Ceux qui occupaient la première avaient quelques raisons de s’interroger sur leur avenir.

Depuis ce changement de discours, les sollicitations se sont raréfiées. Je ne peux pas établir avec certitude le lien entre les deux. Les réseaux évoluent, les générations passent, les décideurs trouvent d’autres interlocuteurs. La retraite éloigne aussi, doucement, des conversations où se distribuent les missions.

Il reste que la coïncidence m’interpelle. Lorsque je proposais de réorganiser, je participais à la discussion. Lorsque j’ai proposé une relève, la discussion a semblé pouvoir se poursuivre sans moi.

Je pourrais en tirer une satisfaction amère : j’aurais enfin dit ce que personne ne voulait entendre. Ce serait une manière flatteuse de vieillir. Je préfère conserver un doute. Peut-être ai-je durci mon jugement à force de déceptions. Peut-être ai-je parfois appelé lucidité ce qui relevait aussi de l’impatience. Peut-être ma solution sous-estimait-elle, à son tour, les difficultés humaines de sa mise en œuvre.

Une nouvelle structure peut très vite prendre de mauvaises habitudes. Elle peut hériter des mêmes critères de nomination, des mêmes dépendances et du même goût pour les résultats que l’on annonce davantage qu’on ne les mesure. La nouveauté du nom ne protège de rien.

Voilà pourquoi je ne lègue pas une recette. Je lègue une exigence : avant de lancer une réforme, dire ce que l’on est réellement disposé à changer, ce que l’on accepte de perdre et qui aura la responsabilité de décider lorsque les résistances apparaîtront.

Je lègue aussi cette méfiance envers les projets auxquels tout le monde applaudit parce que personne n’en imagine encore les conséquences.

Quant à moi, je reste avec une drôle de retraite. J’ai quitté certaines fonctions, mais les idées continuent de se présenter sans rendez-vous. Je remarque encore ce qui pourrait être simplifié, relié, créé. Je me surprends à préparer mentalement une proposition que personne ne m’a demandée.

Cela me fait sourire. Et quelquefois, cela me pèse.

Car derrière les compétences dont on ne se sert plus, il y a aussi un homme qui se demande ce qu’il peut encore transmettre. Il doit apprendre à ne pas mesurer toute son utilité au nombre de sollicitations reçues. L’exercice est plus difficile que la rédaction d’un plan stratégique.

Je continue pourtant de croire qu’il existe des femmes et des hommes capables de faire vivre autre chose. Mon expérience m’a rendu prudent ; je voudrais éviter qu’elle me rende fermé.

S’il reste une dernière volonté à consigner, ce sera celle-ci : qu’une idée puisse un jour être essayée assez honnêtement pour que l’on sache enfin ce qu’elle vaut.

En attendant, mon téléphone se repose. Moi, je réfléchis encore.


Lundi 26 Octobre 2026

Dans la même rubrique :