L'ODJ Média

Textile marocain : entre performance à l’export et pénurie de compétences, un secteur à la croisée des chemins


Rédigé par Lycha Jaimssy MBELE le Mardi 27 Janvier 2026

Le secteur textile marocain, pilier historique des exportations industrielles du Royaume, affiche des résultats encourageants sur les marchés internationaux tout en restant confronté à une problématique structurelle : la pénurie de compétences. Cette rupture dans le capital humain freine sa productivité, affecte sa compétitivité et risque, à terme, de limiter ses ambitions de montée en gamme. Analyse d’une dynamique contrastée, mêlant défis profonds et atouts indéniables pour l’économie marocaine.



Textile marocain : entre performance à l’export et pénurie de compétences, un secteur à la croisée des chemins

Dans l’imaginaire économique national, le textile marocain continue de jouer un grand rôle : source majeure de devises, employeur de centaines de milliers de personnes et lien stratégique avec l’Union européenne. Les chiffres le confirment. En 2024, le secteur textile et cuir a généré environ 43,1 milliards de dirhams à l’export, créant plus de 60 000 emplois formels selon les données du ministère de l’Industrie et du Commerce. Cette performance n’est pas seulement un chiffre dans un rapport – elle témoigne d’un tissu industriel qui s’est profondément réorganisé et modernisé depuis une décennie, tout en affirmant la place du Maroc comme fournisseur incontournable pour les marchés européens.
 

Pourtant, sous cette façade de succès, une fissure grandit : celle du capital humain. Face à une concurrence asiatique toujours plus agressive en termes de prix et de volumes, la compétitivité marocaine dépend moins d’un terrain conquis que d’une capacité à produire mieux, autrement, plus efficacement. C’est précisément dans ce contexte qu’émerge la crise des compétences.
 

Selon Anass El Ansari, président de l’Association Marocaine des Industries du Textile et de l’Habillement (AMITH), cette pénurie n’est pas un simple manque de bras mais une crise profonde du capital humain. En termes concrets, certaines lignes de production tournent à 70 % ou 80 % seulement de leur capacité, faute de personnel qualifié. Cette sous-utilisation des moyens – on parle d’une baisse de productivité de l’ordre de 20 % à 30 % – se traduit par un manque à gagner annuel estimé entre 8 et 12 milliards de dirhams sur les ventes à l’export.
 

Ces constats se matérialisent dans les usines : machines modernes qui attendent des mains capables de les opérer, ateliers qui peinent à répondre à des commandes internationales sophistiquées. Et pour cause : depuis des années, l’investissement industriel a souvent pris le pas sur l’investissement dans la formation qualifiée. D’un côté, les recrutements se font au détriment de la qualité, parfois avec des salariés insuffisamment formés ; de l’autre, les métiers manuels qualifiés se raréfient plus vite qu’ils ne se renouvellent.
 

Sur le terrain, cela se sent au quotidien. Des cadres de production témoignent que certains ateliers peinent à trouver des techniciens capables de régler des machines automatiques ou d’assurer un contrôle qualité rigoureux. C’est un cercle vicieux : sans compétences solides, les ateliers n’entrent pas dans des niches à valeur ajoutée, et sans perspectives claires de progression, les jeunes n’investissent pas dans ces métiers.
 

Cette pénurie ne freine pas seulement la productivité ; elle érode aussi l’attractivité du Maroc auprès de donneurs d’ordre internationaux. Même si l’industrie textile marocaine a progressé de 9 % vers l’Union européenne au premier trimestre 2025, totalisant 650,7 millions d’euros d’exportations, elle reste vulnérable face aux géants asiatiques qui combinent prix bas et capacités massives.
 

Pour remédier à cette situation, El Ansari préconise une refonte complète du système de formation, axée sur l’apprentissage en entreprise et la pratique industrielle, pilotée par les acteurs eux-mêmes. À court terme, stabiliser les équipes et requalifier les salariés en poste peut atténuer les pertes. Mais l’enjeu à moyen terme est ailleurs : reconstituer une filière complète de compétences, capable de propulser le Maroc vers une industrie textile moderne, innovante et compétitive à l’échelle mondiale.
 

Ce défi est autant économique que social. Dans un pays où la jeunesse représente une part importante de la population active, investir dans la formation, c’est investir dans un avenir durable, plus juste et plus prospère. C’est là que se joue, peut-être, la prochaine transformation du Made in Morocco : non pas seulement comme producteur de volume, mais comme créateur de valeur et d’opportunités humaines.


Le textile marocain a bâti sa réputation sur la proximité, la qualité et l’intégration régionale. Mais pour qu’il ne soit pas relégué au rang de relais de croissance passager, il doit résoudre une équation simple et exigeante : faire rimer compétitivité internationale avec excellence des compétences. Sans ce pari humain, les chiffres – aussi solides soient-ils – pourraient bientôt perdre de leur éclat. Au fond, c’est peut-être moins la machine qui fera la différence demain que l’homme qui la fait tourner.





Mardi 27 Janvier 2026