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Transport maritime - MSC, Maersk, CMA CGM, COSCO : les géants du conteneur sont-ils devenus trop puissants ?


Rédigé par le Jeudi 6 Août 2026

Il y a quelque chose de presque invisible dans le prix d’un smartphone, d’une machine-outil, d’un meuble ou d’une pièce automobile : la mer.

Plus de 80 % du commerce mondial de marchandises en volume passe par le transport maritime. Autrement dit, avant d’arriver dans un magasin, une usine ou un entrepôt, une part considérable de ce que nous consommons a traversé un océan.



Qui tient réellement les océans ? Dans les coulisses du business qui transporte 80 % du commerce mondial

Transport maritime - MSC, Maersk, CMA CGM, COSCO : les géants du conteneur sont-ils devenus trop puissants ?
Le paradoxe est que cette immense infrastructure mondiale repose sur un objet d’une simplicité déconcertante : une boîte métallique normalisée.

Le conteneur.

Son invention a probablement davantage transformé la mondialisation que beaucoup d’accords commerciaux. Avant lui, charger et décharger un navire nécessitait des armées de dockers, des jours d’immobilisation et une manutention presque artisanale. Avec le conteneur, la marchandise est devenue une unité standardisée pouvant passer du camion au train puis au navire sans être déballée.

Le monde s’est soudain rétréci.

Mais cette extraordinaire efficacité a produit son propre paradoxe : plus le transport maritime s’est industrialisé, plus sa concentration est devenue forte.

Non, quatre compagnies ne contrôlent pas 90 % du transport maritime mondial

Il faut commencer par corriger une affirmation spectaculaire, mais trompeuse.

Quatre entreprises ne contrôlent pas 90 % de l’ensemble du transport maritime mondial.

Il existe les pétroliers, les méthaniers, les vraquiers transportant minerai ou céréales, les rouliers automobiles et de nombreuses autres catégories.

En revanche, le transport maritime conteneurisé est effectivement extrêmement concentré.

MSC, Maersk, CMA CGM, COSCO, Hapag-Lloyd, ONE, Evergreen et quelques autres structurent désormais l’essentiel des grandes lignes internationales.

Et surtout, les compagnies ne travaillent pas seulement isolément. Elles coopèrent à travers des alliances, des accords de partage de navires et des réseaux communs qui permettent d’optimiser les capacités.

C’est économiquement logique : remplir un porte-conteneurs de 20 000 ou 24 000 EVP coûte moins cher par boîte que d’exploiter plusieurs petits navires.

Mais cette logique produit mécaniquement de la puissance.

Quand quelques opérateurs contrôlent l’essentiel des grandes routes entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique, leurs décisions de capacité deviennent presque des variables macroéconomiques.

Le consommateur découvre la logistique uniquement lorsqu’elle casse

Pendant des décennies, le transport maritime fonctionnait tellement bien que personne n’y pensait.

Puis vint le Covid.

Ports fermés.

Usines interrompues.

Conteneurs immobilisés au mauvais endroit.

Demande occidentale explosant pour certains produits.

Navires attendant parfois plusieurs jours avant d’accoster.

Et soudain, l’économie mondiale découvrit que la mondialisation possédait une plomberie.

Les taux de fret s’envolèrent.

Les compagnies maritimes enregistrèrent des profits extraordinaires.

Puis vint l’Ever Given bloqué dans le canal de Suez.

Puis la guerre en Ukraine.

Puis les attaques en mer Rouge.

Aujourd’hui encore, les navires qui évitent Suez peuvent contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Cela ajoute des milliers de kilomètres, du carburant, du temps et des émissions. La CNUCED souligne que ces détours ont fait progresser les distances parcourues beaucoup plus vite que les volumes transportés ; en 2025, le commerce maritime mondial ne devait progresser que d’environ 0,5 %, alors que les tensions géopolitiques maintenaient des coûts élevés et une forte volatilité.

Voici la véritable fragilité.

Il n’est même pas nécessaire qu’une compagnie augmente artificiellement ses tarifs.

Lorsqu’un canal ferme, qu’une route devient dangereuse ou que l’offre de navires disponibles se contracte, le prix du temps maritime explose mécaniquement.

Alors, cartel ou économie d’échelle ?

C’est là que le débat devient intéressant.

Qualifier les grandes compagnies de « mafia des océans » est journalistiquement spectaculaire mais économiquement trop simpliste.

Il existe une concentration réelle.

Il existe également un régime juridique particulier au transport maritime et une longue histoire d’exemptions ou d’accords de coopération entre compagnies.

Mais cela ne permet pas automatiquement de conclure que les grands armateurs fixent collectivement et illégalement les prix.

L’industrie possède aussi une caractéristique rarement rappelée : elle nécessite des investissements monstrueux.

Un méga porte-conteneurs coûte des centaines de millions de dollars.

Un terminal à conteneurs peut demander des milliards.

Il faut des grues géantes, des quais profonds, des systèmes informatiques, des remorqueurs, des entrepôts et des connexions ferroviaires ou routières.

La concentration résulte donc aussi d’une évidence industrielle : plus les navires deviennent gigantesques, moins il existe d’entreprises capables de jouer dans cette catégorie.

Et cette course au gigantisme impose ensuite ses propres exigences aux États.

Un port doit s’agrandir pour accueillir les navires.

Approfondir ses chenaux.

Acheter des grues.

Automatiser ses terminaux.

Améliorer ses routes.

Ainsi, ce ne sont plus seulement les navires qui s’adaptent aux ports.

Ce sont parfois les ports qui doivent s’adapter aux navires.

Derrière les conteneurs, il y a aussi des hommes

L’autre angle mort concerne les marins.

Lorsque nous commandons un produit livré en quelques jours, nous oublions souvent les dizaines de milliers de kilomètres parcourus et les équipages qui maintiennent cette mécanique en mouvement.

Les pavillons de complaisance, la fragmentation des responsabilités entre propriétaire, opérateur, affréteur et société de gestion peuvent compliquer considérablement la protection des équipages.

Les cas d’abandon de marins montrent régulièrement l’une des contradictions les plus brutales du commerce mondial : des marchandises valant parfois plusieurs centaines de millions de dollars peuvent voyager à bord d’un navire dont certains membres d’équipage attendent leur salaire.

La mondialisation a extraordinairement optimisé la circulation des marchandises.

Elle n’a pas toujours optimisé les droits humains avec la même obsession.

Et maintenant arrive une autre facture : le carbone

Le shipping doit désormais réussir une seconde révolution comparable à celle du conteneur : sa décarbonation.

Car les navires gigantesques sont efficaces par tonne transportée, mais l’échelle du secteur rend ses émissions considérables.

Méthanol vert, ammoniac, hydrogène, propulsion assistée par le vent, nouveaux moteurs : plusieurs technologies sont explorées.

Mais elles coûteront cher.

La transition écologique pourrait donc créer un nouveau paradoxe : améliorer la durabilité du transport maritime tout en augmentant, au moins temporairement, son coût.

Et ce coût finira quelque part.

Chez l’armateur.

Chez l’importateur.

Ou chez le consommateur.

Très probablement chez les trois.

Du conteneur à Tanger Med : comment quelques géants du shipping tiennent une partie de l’économie mondiale entre leurs mains

Le Maroc possède ici une carte exceptionnelle

Pour le Maroc, cette transformation mondiale n’est pas une question abstraite.

Tanger Med a franchi en 2025 la barre des 11,1 millions de conteneurs EVP, soit une progression de 8,4 % sur un an. Le complexe a également traité plus de 535 000 camions, notamment grâce à la croissance des exportations industrielles et agroalimentaires.

C’est considérable.

La CNUCED considère d’ailleurs depuis plusieurs années le Maroc parmi les pays africains bénéficiant de la meilleure connectivité maritime, notamment grâce à sa position à l’intersection des routes Atlantique-Méditerranée et Europe-Afrique.

Mais il existe une nuance stratégique fondamentale.

Posséder un grand port n’est pas la même chose que posséder une grande flotte.

En 2024, le pavillon marocain représentait seulement 94 navires pour environ 148 000 tonnes de port en lourd, tandis que les ports marocains avaient traité près de 10 millions d’EVP.

Voilà peut-être l’un des débats logistiques que le Maroc devra ouvrir.

Après avoir construit Tanger Med, Nador West Med et des infrastructures portuaires extraordinaires, faut-il également reconstruire progressivement une capacité maritime nationale ?

Pas nécessairement pour concurrencer MSC ou Maersk — ce serait irréaliste.

Mais pour sécuriser certaines lignes stratégiques, renforcer les compétences maritimes nationales, soutenir les exportateurs et réduire certaines dépendances.

Car un port constitue une infrastructure de souveraineté.

Un navire également.

Le conteneur a créé la mondialisation. Maintenant, il révèle sa fragilité

Nous avons longtemps cru que la mondialisation fonctionnait comme Internet : instantanée, fluide, presque immatérielle.

Elle fonctionne en réalité avec de l’acier, du diesel, des ports, des détroits et des hommes.

Un canal fermé en Égypte.

Une guerre en Ukraine.

Une attaque en mer Rouge.

Une grève dans un port américain.

Et quelques semaines plus tard, une usine située à dix mille kilomètres manque d’une pièce valant vingt euros.

Voilà probablement la grande leçon.

Le problème n’est pas seulement que quelques compagnies maritimes soient devenues gigantesques.

Le problème est que notre économie mondiale est devenue extraordinairement dépendante d’un système logistique dont nous découvrons l’importance uniquement lorsqu’il cesse de fonctionner normalement.

Pendant trente ans, nous avons optimisé les chaînes de valeur pour qu’elles coûtent le moins cher possible.

Le prochain défi sera différent.

Il faudra accepter de payer davantage pour qu’elles soient plus résistantes.

Car en logistique, le produit le moins cher du monde ne sert à rien s’il n’arrive jamais à destination.




Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
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