Au Maroc, les élections législatives ont leurs campagnes, leurs résultats, leurs vainqueurs et leurs perdants. Puis arrive une autre compétition, moins publique, parfois plus fébrile : celle des places au gouvernement.
Prenons une image, sans prétendre établir une statistique : trente-deux nominations, au moins trois cent vingt déçus. Dix prétendants pour un fauteuil. Et probablement davantage si l’on additionne ceux qui se sont proposés, ceux que leur entourage a proposés et ceux qui attendaient, avec une discrétion toute relative, que leur évidence finisse par s’imposer.
Car personne, ou presque, ne se croit candidat par ambition personnelle. On se pense disponible pour servir. On estime avoir un parcours utile, une expertise nécessaire, une légitimité militante. On a travaillé, attendu, défendu le parti dans les moments difficiles. Parfois, tout cela est vrai. Mais les fauteuils restent moins nombreux que les mérites revendiqués.
C’est là que commence la politique des déceptions.
La première est personnelle. Elle tient dans une question rarement formulée aussi directement : pourquoi lui et pas moi ? Elle peut être sincèrement douloureuse. Un engagement de plusieurs décennies, une victoire électorale, une compétence reconnue peuvent nourrir une attente compréhensible. Mais cette attente devient parfois, dans l’esprit de celui qui la porte, une nomination déjà acquise. L’annonce officielle ne lui apprend alors pas seulement qu’un autre a été choisi. Elle lui donne le sentiment qu’on lui a retiré quelque chose.
La deuxième déception est celle des proches. Un responsable peut accepter son absence du gouvernement ; son entourage, beaucoup moins. Ses amis y voient une injustice. Ses soutiens locaux, un désaveu. Ses compagnons de route, un signal inquiétant sur leur propre avenir. Le téléphone transforme rapidement une frustration individuelle en cause collective. À force d’entendre qu’il était incontournable, l’intéressé finit quelquefois par considérer sa mise à l’écart comme une faute politique majeure.
Puis viennent les déceptions internes au parti. Une région se juge oubliée. Une génération estime avoir encore été priée d’attendre. Des militants dénoncent la préférence accordée aux nouveaux venus. D’autres regrettent que le renouvellement promis se soit arrêté devant les mêmes portes. Les femmes réclament une place à la hauteur de leur engagement. Les élus invoquent le verdict des urnes. Les spécialistes rappellent que diriger un ministère demande aussi des compétences.
Ces arguments ne sont pas nécessairement des prétextes. Certains révèlent de vrais problèmes de représentation, de transparence ou de renouvellement. Toute la difficulté consiste à distinguer le désaccord fondé de l’amertume qui cherche une formulation plus présentable.
La quatrième déception concerne le poids du parti dans la coalition. On ne compte plus seulement les sièges obtenus au Parlement. On compte les ministères. Puis on les pèse.
Car, dans cette comptabilité, tous les portefeuilles ne se valent pas. Certains offrent davantage de visibilité, de moyens ou de capacité d’action. D’autres exposent fortement leurs titulaires sans leur donner tous les leviers nécessaires. Un parti peut donc obtenir plusieurs départements et considérer malgré tout qu’il a été mal servi.
Commence alors le commentaire des arbitrages : nous aurions dû obtenir davantage ; ce secteur devait nous revenir ; notre partenaire a mieux négocié ; notre direction a trop cédé.
Il existe enfin une déception plus subtile : celle des nommés eux-mêmes. Entrer au gouvernement ne suffit pas toujours à combler l’attente. Encore faut-il obtenir le département espéré, le périmètre souhaité, le rang imaginé. On peut avoir gagné un fauteuil et continuer à regarder celui du voisin.
Le gouvernement est ainsi à peine constitué qu’il porte déjà, autour de lui et parfois en son sein, toute une géographie des insatisfactions.
Cela dérive alors vers la critique des personnes choisies, des équilibres retenus et des départements attribués. Hier encore, on célébrait la cohésion du parti. Aujourd’hui, on s’interroge sur sa gouvernance. Hier, on défendait la nécessité du compromis. Aujourd’hui, on découvre les dangers des concessions.
Il serait pourtant trop facile de répondre à toute critique par une accusation de frustration. Un gouvernement peut être mal composé. Un choix peut être contestable. Une répartition des compétences peut manquer de cohérence. Le fait qu’une objection soit exprimée par un déçu ne suffit pas à la rendre fausse. De même, le silence d’un bénéficiaire ne constitue pas une preuve de sagesse.
Il faut donc examiner les arguments, leur constance et leur portée. Celui qui dénonçait déjà l’opacité avant les nominations est plus crédible que celui qui la découvre après son exclusion. Celui qui défend une règle même lorsqu’elle le désavantage apporte davantage au débat que celui dont les principes changent avec sa position dans l’organigramme.
Puis, généralement, la tension retombe.
Les nouveaux ministres prennent leurs fonctions. Les partis retrouvent leurs réunions, leurs groupes parlementaires, leurs échéances. Les conversations se déplacent. Certains déçus reprennent leur travail politique. D’autres prennent de la distance. Quelques-uns attendent une prochaine occasion. L’actualité, surtout, impose d’autres sujets.
La séquence était bruyante ; elle devient un souvenir de négociation.
Faut-il s’en inquiéter outre mesure ? Pas systématiquement. L’ambition appartient à la vie politique. Une démocratie sans rivalités serait une démocratie sans choix. Et une coalition suppose des renoncements : aucun parti, aucun courant, aucune personnalité ne peut obtenir exactement ce qu’il souhaitait.
Mais le caractère habituel de ces frustrations ne doit pas servir d’excuse à toutes les pratiques. Des critères plus lisibles, des procédures internes plus crédibles et une meilleure reconnaissance du travail accompli hors du gouvernement permettraient d’éviter que chaque nomination ressemble à un verdict sur la valeur personnelle des absents.
Car c’est peut-être là le véritable problème : avoir laissé croire que l’aboutissement de tout engagement politique était un ministère.
Un parti a aussi besoin de parlementaires solides, de responsables locaux compétents, de producteurs d’idées et de militants capables de parler à la société. Si toutes ces fonctions sont vécues comme des salles d’attente, il ne faut pas s’étonner que la fermeture de la porte gouvernementale provoque autant de dépit.
Trente-deux nominations, trois cent vingt déçus : l’image prête à sourire. Elle rappelle surtout qu’un gouvernement se construit avec des choix, et donc avec des renoncements.
Les ambitions finiront par se calmer. Reste à savoir si l’équipe nommée saura répondre aux attentes de ceux qui ne demandaient aucun portefeuille : les citoyens.
Car personne, ou presque, ne se croit candidat par ambition personnelle. On se pense disponible pour servir. On estime avoir un parcours utile, une expertise nécessaire, une légitimité militante. On a travaillé, attendu, défendu le parti dans les moments difficiles. Parfois, tout cela est vrai. Mais les fauteuils restent moins nombreux que les mérites revendiqués.
C’est là que commence la politique des déceptions.
La première est personnelle. Elle tient dans une question rarement formulée aussi directement : pourquoi lui et pas moi ? Elle peut être sincèrement douloureuse. Un engagement de plusieurs décennies, une victoire électorale, une compétence reconnue peuvent nourrir une attente compréhensible. Mais cette attente devient parfois, dans l’esprit de celui qui la porte, une nomination déjà acquise. L’annonce officielle ne lui apprend alors pas seulement qu’un autre a été choisi. Elle lui donne le sentiment qu’on lui a retiré quelque chose.
La deuxième déception est celle des proches. Un responsable peut accepter son absence du gouvernement ; son entourage, beaucoup moins. Ses amis y voient une injustice. Ses soutiens locaux, un désaveu. Ses compagnons de route, un signal inquiétant sur leur propre avenir. Le téléphone transforme rapidement une frustration individuelle en cause collective. À force d’entendre qu’il était incontournable, l’intéressé finit quelquefois par considérer sa mise à l’écart comme une faute politique majeure.
Puis viennent les déceptions internes au parti. Une région se juge oubliée. Une génération estime avoir encore été priée d’attendre. Des militants dénoncent la préférence accordée aux nouveaux venus. D’autres regrettent que le renouvellement promis se soit arrêté devant les mêmes portes. Les femmes réclament une place à la hauteur de leur engagement. Les élus invoquent le verdict des urnes. Les spécialistes rappellent que diriger un ministère demande aussi des compétences.
Ces arguments ne sont pas nécessairement des prétextes. Certains révèlent de vrais problèmes de représentation, de transparence ou de renouvellement. Toute la difficulté consiste à distinguer le désaccord fondé de l’amertume qui cherche une formulation plus présentable.
La quatrième déception concerne le poids du parti dans la coalition. On ne compte plus seulement les sièges obtenus au Parlement. On compte les ministères. Puis on les pèse.
Car, dans cette comptabilité, tous les portefeuilles ne se valent pas. Certains offrent davantage de visibilité, de moyens ou de capacité d’action. D’autres exposent fortement leurs titulaires sans leur donner tous les leviers nécessaires. Un parti peut donc obtenir plusieurs départements et considérer malgré tout qu’il a été mal servi.
Commence alors le commentaire des arbitrages : nous aurions dû obtenir davantage ; ce secteur devait nous revenir ; notre partenaire a mieux négocié ; notre direction a trop cédé.
Il existe enfin une déception plus subtile : celle des nommés eux-mêmes. Entrer au gouvernement ne suffit pas toujours à combler l’attente. Encore faut-il obtenir le département espéré, le périmètre souhaité, le rang imaginé. On peut avoir gagné un fauteuil et continuer à regarder celui du voisin.
Le gouvernement est ainsi à peine constitué qu’il porte déjà, autour de lui et parfois en son sein, toute une géographie des insatisfactions.
Cela dérive alors vers la critique des personnes choisies, des équilibres retenus et des départements attribués. Hier encore, on célébrait la cohésion du parti. Aujourd’hui, on s’interroge sur sa gouvernance. Hier, on défendait la nécessité du compromis. Aujourd’hui, on découvre les dangers des concessions.
Il serait pourtant trop facile de répondre à toute critique par une accusation de frustration. Un gouvernement peut être mal composé. Un choix peut être contestable. Une répartition des compétences peut manquer de cohérence. Le fait qu’une objection soit exprimée par un déçu ne suffit pas à la rendre fausse. De même, le silence d’un bénéficiaire ne constitue pas une preuve de sagesse.
Il faut donc examiner les arguments, leur constance et leur portée. Celui qui dénonçait déjà l’opacité avant les nominations est plus crédible que celui qui la découvre après son exclusion. Celui qui défend une règle même lorsqu’elle le désavantage apporte davantage au débat que celui dont les principes changent avec sa position dans l’organigramme.
Puis, généralement, la tension retombe.
Les nouveaux ministres prennent leurs fonctions. Les partis retrouvent leurs réunions, leurs groupes parlementaires, leurs échéances. Les conversations se déplacent. Certains déçus reprennent leur travail politique. D’autres prennent de la distance. Quelques-uns attendent une prochaine occasion. L’actualité, surtout, impose d’autres sujets.
La séquence était bruyante ; elle devient un souvenir de négociation.
Faut-il s’en inquiéter outre mesure ? Pas systématiquement. L’ambition appartient à la vie politique. Une démocratie sans rivalités serait une démocratie sans choix. Et une coalition suppose des renoncements : aucun parti, aucun courant, aucune personnalité ne peut obtenir exactement ce qu’il souhaitait.
Mais le caractère habituel de ces frustrations ne doit pas servir d’excuse à toutes les pratiques. Des critères plus lisibles, des procédures internes plus crédibles et une meilleure reconnaissance du travail accompli hors du gouvernement permettraient d’éviter que chaque nomination ressemble à un verdict sur la valeur personnelle des absents.
Car c’est peut-être là le véritable problème : avoir laissé croire que l’aboutissement de tout engagement politique était un ministère.
Un parti a aussi besoin de parlementaires solides, de responsables locaux compétents, de producteurs d’idées et de militants capables de parler à la société. Si toutes ces fonctions sont vécues comme des salles d’attente, il ne faut pas s’étonner que la fermeture de la porte gouvernementale provoque autant de dépit.
Trente-deux nominations, trois cent vingt déçus : l’image prête à sourire. Elle rappelle surtout qu’un gouvernement se construit avec des choix, et donc avec des renoncements.
Les ambitions finiront par se calmer. Reste à savoir si l’équipe nommée saura répondre aux attentes de ceux qui ne demandaient aucun portefeuille : les citoyens.